Guerre hybride 8. Est-il temps pour la guerre hybride dans les hautes terres africaines? 2/2


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Par Andrew Korybko – Le 13 janvier 2017 – Source Oriental Review

« Terre Tutsi »

Hybrid Wars 8. Is it high time for HW in the African Highlands?

L’avancement du projet géopolitique régional de la « Terre Tutsi » (de facto ou de jure) n’est pas un aspect fondamentalement immuable de la politique étrangère du Rwanda. Il s’agit plutôt de la manipulation astucieuse, par le président de ce pays, de la démographie trans-nationale présente dans les territoires immédiatement contigus à son pays. Kagame a mélangé son histoire personnelle et les perspectives régionales avec son rôle de chef de l’État, créant une combinaison très instable qui a donné à l’idéologue racial tout l’appareil d’État ougandais pour promouvoir ses desseins. Cela explique la férocité avec laquelle l’idée de « Terre Tutsi » a été combattue au Rwanda, au Burundi et en RDC, et elle permet également de comprendre pourquoi cela pourrait indirectement influencer les affaires ougandaises.


Même si la «Terre Tutsi» apparaît de manière convaincante comme la vision directrice de la politique étrangère du Rwanda au cours des deux dernières décennies, elle n’est nullement une composante inhérente à sa grande stratégie et pourrait être gelée ou même complètement abandonnée par Kagame ou son successeur potentiel. Par conséquent, les descriptions de scénarios interconnectés qui suivent ne devraient pas être considérées comme des prévisions, mais plutôt comme une lecture des vulnérabilités de la région dans le cas où le président en exercice du Rwanda décide de renouveler sa poussée militante dans la promotion de ce projet géopolitique. Il y a toujours une chance raisonnable qu’il s’abstienne et se repente des « péchés » de son administration en préconisant une politique régionale pacifique d’unité inclusive, gagnante-gagnante par opposition à une division ethnique à somme nulle, reflétant la position de son ancien patron, Museveni, pour supporter la fédéralisation de la CAE, son héritage ultime.

Il est essentiel que le lecteur accepte que les États-Unis pourraient trouver un moyen de promouvoir discrètement certains de ces scénarios interconnectés par leur implication indirecte, pariant peut-être que ce serait plus bénéfique pour leur grande stratégie de voir un Rwanda révisionniste déranger le pivot trans-régional d’Afrique centrale et d’Afrique de l’Est et le pousser jusqu’au désastre. Quelles que soient les raisons et quelle que soit la forme des actions futures des États-Unis, on doit garder en permanence à l’esprit l’analyse des scénarios selon lesquels Washington pourrait toujours intervenir en secret pour guider les événements vers les fins souhaitées. Un autre point de vue qui ne devrait pas être écarté est que ce qui précède pourrait même se produire sans la complaisance de Kagame. En effet, les États-Unis pourraient bricoler avec les conditions régionales afin de provoqure les réactions attendues du président rwandais, jouant ainsi de deux violons et faisant « danser tout le monde à son rythme ».

Quant aux scénarios, ils peuvent être divisés en deux catégories : ceux qui traitent de la création de la «Terre Tutsi» et ceux qui analysent les conséquences d’une guerre renouvelée dans la région. Tout ce qui sera discuté est intimement lié, de sorte qu’il est impossible d’établir strictement laquelle des deux classifications conduit à l’autre, sans parler de leur progression régulière au sein de chaque groupement, en raison de la multitude de facteurs indépendants en jeu qui pourrait être déclenchés par des événements autres que la promotion militante au Rwanda de la « Terre Tutsi« . Pour ajouter une sorte d’apparence ordonnée aux évaluations de la vulnérabilité situationnelle qui seront expliquées ci-dessous, la recherche se déroulera donc en parlant de la première catégorie avant de poursuivre par la seconde, même s’il y a probablement une inter-relation (si ce n’est une relation inverse) entre elles si jamais elles devaient être déclenchés en pratique.

Burundi

Nous commencerons par le plus actif de tous les scénarios qui seront abordés : le Rwanda s’engage à renverser le gouvernement du Burundi voisin. Il s’agirait d’entrainer les Tutsis et d’autres réfugiés burundais qui ont fui devant de fausses craintes liées à des violences et à un « génocide imminent » afin de les rassembler en une armée rebelle de « gens du pays » pour (ré) envahir leur pays d’origine. Ce modèle est un copié-collé exact de ce que Kagame lui-même a fait quand lui et le FPR ont agi pour prendre le contrôle du Rwanda. À la différence que cette fois, il manipule activement la situation pour créer les flux de réfugiés dont il a besoin pour ses plans. Dans son cas historique, les réfugiés étaient déjà en Ouganda alors que maintenant, dans cette situation, il doit trouver un moyen d’amener les « recrues » désirées au Rwanda par une guerre d’information massive, menée en ce moment contre le peuple burundais.

Un autre des gestes racistes hypocrites du Rwanda est de semer la discorde entre Hutus et Tutsis dans l’armée, dans l’espoir d’encourager plus de défections de Tutsis qui pourraient approfondir la polarisation au sein de l’armée, polarisation fabriquée artificiellement, pour fournir une « force amicale » derrière les lignes pour aider les « réfugiés » burundais manipulés par les Rwandais (Tutsi) s’ils devaient décider d’envahir le Burundi. Kagame veut tenter Nkurunziza d’effectuer une purge des forces armées le long des lignes ethniques, sachant que cela déclencherait presque certainement la reprise de la guerre civile, vieille d’une décennie, qui conduirait vraisemblablement à un nouveau génocide. Cela pourrait à son tour créer des conditions pour que le Rwanda puisse exploiter la notion dominante de « culpabilité occidentale / internationale » au sujet de son propre génocide de 1994 (probablement aussi provoqué par Kagame lui-même, quoique involontairement, comme expliqué dans une section antérieure) pour susciter une intervention multilatérale et faire sauter Nkurunziza, soit directement dans le cadre d’un mandat « anti-génocide », soit progressivement par le biais d’un « gouvernement de transition » qui neutralise son pouvoir dans l’intervalle.

Si le Rwanda réussit à renverser Nkurunziza par le seul intermédiaire de l’armée de réfugiés par procuration qu’il assemble, ou si une force internationale doit le faire pour lui sous prétexte d’arrêter un génocide concrétisé par Kagame, le jeu final auquel Kigali semble travailler est la réplication du système rwandais dirigé par les Tutsis au Burundi. La juxtaposition de ces deux États voisins, démographiquement identiques avec le même système de gouvernance dirigé par les minorités et les Tutsis qui pourraient constituer le fondement structurel d’une (ré)unification entre eux, et la résurrection géopolitique de la colonie belge du Ruanda-Urundi (un Anschluss dirigé par les minorités en Afrique de l’Est). Mais même si cela n’arrive pas formellement, le Burundi deviendrait très probablement un État satellite rwandais tant qu’il restera sous le régime renforcé de l’autorité des Tutsis. Il y a de fortes chances pour que la majorité des Hutus se rebellent immédiatement contre cette situation et fuient à l’étranger pour se réorganiser et lutter contre le gouvernement nouvellement installé, répétant ainsi exactement ce qui s’est passé avec le Rwanda après l’arrivée au pouvoir des Tutsis en 1994.

La République démocratique du Congo (Nord et Sud Kivu)

Le Sud-Kivu est reconnu comme le point focal de la communauté rwandaise au Congo, que ce soit celui de ceux qui étaient là depuis l’indépendance (Banyamulenge) ou celui de ceux qui sont venus par la suite (Banyarwanda). Le conflit moderne dans cette province se résume aux droits que les Rwandais veulent acquérir dans le pays post-Mobutu, mais les suites non résolues de la Première et de la Seconde Guerre du Congo ont figé la situation et conduit à une diffusion abondante de groupes armés ethniquement affiliés. Ces milices continuent de terroriser la région et de la maintenir dans un état de chaos indéfini. L’Ouganda et, le plus pertinent dans cette recherche, le Rwanda ont des alliés parmi ces milices dans la région mais sont également menacés par des actions anti-gouvernementales, dont certaines s’étendent ou viennent même de la province voisine du Nord-Kivu.

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Les insurgés du M23 dirigés par les Tutsis sont peut-être le groupe le plus connu basé dans le nord des deux provinces. Ils ont commencé à se battre là en 2012 et ont rapidement grandi, devenant si forts qu’ils ont semblé répéter les événements de la première guerre du Congo et se préparer à commencer un autre bain de sang régional dans leur campagne contre Kinshasa. Des allégations sont depuis apparues que la milice était soutenue par Kigali et Kampala, qui auraient alors pu l’utiliser pour exercer une pression sur Kabila ou même le renverser complètement. Cette situation ressemblait presque exactement à ce qui s’était passé 20 ans auparavant, pendant la « guerre mondiale » africaine jusqu’à ce qu’une force de l’Union africaine ne mette un terme à la rébellion. En revanche, les Forces démocratiques pour la libération du Rwanda (FDLR) sont un groupe dirigé par des Hutus, basé au Sud-Kivu et opposé fermement au gouvernement dirigé par les Tutsis de Kagame. Ils sont une nuisance constante dans la région depuis leur création en 2000 et ont remarquablement démontré leur pouvoir latent à rester actifs au cours de toutes ces années.

Les deux scénarios interdépendants les plus probables pour la guerre hybride de la « Terre Tutsi » du Rwanda dans les provinces du Kivu pourraient impliquer l’un ou l’autre de ces deux groupes. Le Rwanda, comme on l’a déjà dit, a un intérêt inné pour le bien-être des Tutsis à l’étranger, mais sous Kagame, cette considération humanitaire habituellement normale pour les « siens » est devenue une arme pour un expansionnisme géopolitique. Malgré l’accalmie relative de ses activités depuis la montée des conflits en 2012-2013 et la démobilisation subséquente du groupe et les concessions politiques du gouvernement, le M23 pourrait être de retour en première ligne parallèlement à la transition planifiée du gouvernement congolais à la fin de l’année. Ce jalon rencontre déjà une controverse à cause des plans annoncés par le président Kabila de le reporter à une date future indéterminée. En raison de l’intérêt personnel de Kagame à soutenir les groupes militaristes tutsis, il pourrait ordonner à l’État rwandais d’accroître son aide à l’organisation dans le cadre des plans des États-Unis de jeter le Congo dans un brasier calculé comme punition pour le refus de Kabila de démissionner. L’enlisement et le dilemme de sécurité inévitable pourraient aboutir à une intervention militaire rwandaise en appui de son groupe par procuration.

Différentes motivations sont à l’œuvre en ce qui concerne le Sud-Kivu. La présence de nombreux Rwandais dans la population locale (qu’ils soient Banyamulenge ou Banyarwanda) pourrait servir de prétexte à une « intervention humanitaire » si les FDLR commettent des actes de rage, surtout s’ils visent uniquement les Tutsis. Dans le même ordre d’idées, les FDLR pourraient aussi devenir un vrai casse-tête trans-frontalier pour le gouvernement rwandais qui se sent pressé de lancer une invasion du Congo afin d’abattre le groupe en place une fois pour toutes, en comptant sur l&r