Guerre Hybride 8. Écraser la Communauté de l’Afrique de l’Est (II)


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Par Andrew Korybko – Le 23 décembre 2016 – Source OrientalReview

Le premier des pays de la CAE présenté est le Kenya, qui est également l’économie la plus forte du bloc. En raison de son emplacement et de son histoire, c’est aussi celui qui est le plus « pro-occidental » et bien que ce soit beaucoup moins discuté, la myriade de vulnérabilités à la guerre hybride à laquelle il doit faire face est bien connue. Considéré dans l’imaginaire occidental comme un pays relativement stable, ce n’est vrai que lorsqu’il est mis en perspective relativement à ses voisins somalien et sud-soudanais, et les événements récents au cours des dernières années indiquent que ce n’est peut-être plus l’oasis de calme que beaucoup avait précédemment supposé qu’il était.

Bien que l’on puisse soutenir que les processus actuels qui sont sur le point d’être discutés en détail se produisent « naturellement » et soient « inévitables », il est beaucoup plus précis de se rappeler le contexte dans lequel ils se déroulent : le double projet chinois de Route de la Soie dans le pays, à savoir le LAPSSET et le chemin de fer à voie standard (SGR). Dans cette optique, on peut naturellement se demander si certains processus de déstabilisation et de menaces latentes sont aussi « naturels » et « inévitables » qu’ils auraient semblé à un premier coup d’œil superficiel. La recherche est donc destinée à aider le lecteur à répondre à ces questions pressantes.

L’étude commence par décrire la situation stratégique globale au Kenya, avec des références à son histoire, son leadership actuel et les événements récents. Après avoir établi un contexte pertinent pour comprendre le pays, elle passe ensuite sur quatre des plus grandes vulnérabilités de la guerre hybride auxquelles cet État doit faire face. En ce qui concerne les menaces actuelles ou potentiellement émergentes, le Kenya doit veiller au terrorisme somalien et à son irrédentisme, au séparatisme de la côte swahili, au fédéralisme identitaire et aux révolutions de couleur, qui pourraient bloquer son ambitieux plan de développement Vision 2030, empêcher le projet de Route de la Soie chinoise et transformer le Kenya si « exceptionnel » en un État africain « stéréotypé », en proie aux conflits que l’Occident imagine être le lot du reste du continent.

Placer le Kenya dans son contexte

Le Kenya est l’un des rares endroits en Afrique à avoir échappé à une agitation de grande envergure depuis son indépendance, malgré une population très diversifiée dont des éléments peuvent avoir par ailleurs annoncé qu’ils provoqueraient des conflits intérieurs. Il n’y a pas de majorité ethnique / tribale au Kenya, même si le CIA World Factbook énumère les Kikuyu comme étant les plus nombreux dans cette diversité, avec 22%, suivis des Luhya (14%), Luo (13%), Kalenjin (12%) et Kamba 11%). Au total, ces cinq groupes identitaires correspondent à environ 72% de la population et sont globalement situés dans un arc allant du sud-est au nord-ouest qui s’étend depuis le littoral, c’est-à-dire Mombasa, à Nairobi située au centre et à Kisumu à la frontière ougandaise. C’est-à-dire les trois plus grandes villes du pays et par ailleurs également les points de passage principaux le long de la SGR.

Pour maintenir ces groupes disparates ensemble, la clé a a consisté dans les tentatives relativement réussies pour favoriser un sentiment de patriotisme kenyan composite, considérablement aidé par près de 40 années successives du règne de seulement deux présidents aux fortes personnalités. Certes, au cours des violences électorales de 2007-2008, ce sentiment de nationalisme civique s’est révélé beaucoup plus faible que ce que les observateurs avaient initialement pensé. C’est un des facteurs contribuant aux vulnérabilités du pays face à la guerre hybride et qui sera discuté plus tard. Pour l’instant, cependant, il est utile de commencer par parler brièvement des présidences de Jomo Kenyatta et Daniel Arap Moi, mais pas exhaustivement et seulement pour souligner les aspects qui se rapportent spécifiquement à l’étude de la guerre hybride.

Les lecteurs intéressés, comme suggéré dans les sections précédentes, devraient mener leurs propres recherches historiques, approfondies indépendantes, s’ils se sentent disposés à le faire, mais la portée et l’ampleur de l’initiative actuelle ne permettent rien de tel dans cet article. L’auteur ne cherche pas à « blanchir » les événements historiques ou à présenter tous les points de discussion concernant les sujets abordés. Il est donc demandé au lecteur de garder cela présent à l’esprit et de comprendre que la seule intention de cette méthodologie et des autres brefs examens historiques est de le familiariser avec des pays qu’il peut ne pas connaître du tout. Ayant fait cette mise au point « nécessaire », il est maintenant temps d’entrer dans le vif du sujet et de commencer l’audit stratégique du Kenya.

Deux présidents en près de 40 ans

Il a été mentionné ci-dessus que les diverses identités tribales ethniques du Kenya ont été maintenues ensemble dans la paix partiellement en raison de la direction continue que le pays a connue en n’ayant que deux présidents puissants lors des 39 premières années après l’indépendance. Le pays a gagné sa liberté à l’égard du Royaume-Uni en 1963, année au cours de laquelle le sultan de Zanzibar a également renoncé à sa revendication sur une partie du territoire côtier du Kenya. Il est important de ne pas oublier le rôle que l’archipel musulman avait historiquement dans l’exercice du contrôle sur certaines des villes balnéaires du Kenya comme Mombasa, puisque ce léger rappel historique sert de base à la menace latente de guerre hybride du séparatisme swahili qui sera examinée plus tard. Pour revenir au sujet principal de la discussion dans cette sous-section, Jomo Kenyatta est devenu président immédiatement après que le Kenya a gagné sa liberté et il a continué à le présider jusqu’à sa mort en 1978.

Jomo Kenyatta

Reconnu comme le père de la nation et aussi de l’actuel président Uhuru Kenyatta, Jomo Kenyatta a joué un rôle déterminant dans la centralisation du contrôle du pays et l’a empêché de se déliter suivant les lignes de ses diverses identités ethnico-tribales. L’une des premières choses qu’il a fait a été d’ordonner aux militaires de s’engager dans ce qu’on a appelé la « guerre Shifta », une campagne contre les insurgés de la « Grande Somalie » dans le nord-est du pays. Il y a une certaine controverse quant à savoir si ce territoire aurait dû ou non être inclus au Kenya après l’indépendance ou accordé à la Somalie, mais l’auteur ne souhaite pas se laisser entraîner dans ce débat. Au lieu de cela, le seul aspect pertinent à retenir de ce moment est que les rebelles (appelés « bandits », ou « shifta » en somalien) ont été vaincus en 1967 et qu’il n’y a plus eu ensuite de tentatives conventionnelles de concrétiser l’idée irrédentiste de « Grande Somalie ». Si on veut encore une note géopolitique, la menace que cette idée expansionniste a représentée à l’époque pour l’Éthiopie et le Kenya les a amenés à parvenir à un accord de défense mutuelle en 1964, toujours en vigueur aujourd’hui.

Le décès de Jomo Kenyatta en 1978 a conduit Daniel Arap Moi à prendre sa place et à assumer la voie géopolitique et économique pro-occidentale prise par le Kenya. Moi a continué à présider le pays jusqu’en 2002, de sorte qu’il a supervisé sa transition après la guerre froide et dans la « guerre contre le terrorisme ». Il a été sans doute confronté à beaucoup de défis nationaux et internationaux pendant ces périodes, bien qu’il ait finalement réussi à maintenir la stabilité du pays et à éviter des perturbations majeures, notamment économiques découlant de l’entrée du monde dans sa phase de mondialisation après 1991. Alors que d’autres dirigeants forts ont été forcés ou pressés de démissionner pendant cette période de transition mondiale, Moi a conservé son pouvoir sans provoquer de  « révolution » de rue soutenue par les États-Unis contre lui, ce qui en dit long sur son sens politique. Le Kenya et les États-Unis sont devenus plus proches qu’ils ne l’étaient déjà après l’attentat à la bombe d’al-Qaïda en 1998 contre l’ambassade des États-Unis à Nairobi (avec celui de Dar es Salaam en Tanzanie), qui a attiré l’attention sur la montée du terrorisme islamique en Afrique de l’Est et constituait un signe avant-coureur de ce qui allait bientôt venir.

L’aube du terrorisme et conflit l’identitaire

Le Kenya a été la cible de groupes terroristes somaliens depuis l’entrée dans le XXIe siècle, ce qui représentait le retour du problème somalien après des décennies de somnolence depuis la fin de la guerre de Shifta en 1967, bien que sous une forme complètement différente cette fois-ci. La première grande attaque liée à la Somalie qui a frappé le pays pendant cette période a été celle de Mombasa en 2002, où un kamikaze a visé un hôtel appartenant à des Israéliens et où d’autres terroristes ont tenté sans succès d’abattre un avion israélien. Bien qu’organisé par al-Qaïda et commis au nom de cette organisation salafiste, il a été révélé plus tard que l’attaque était planifiée depuis la Somalie sans loi, devenue en Afrique de l’Est ce qu’était l’Afghanistan pour le reste du monde avant l’invasion américaine. L’Éthiopie, la plus menacée par la montée de l’islam militant en Somalie, a envahi son voisin en 2007 sous l’égide d’une entente anti-terroriste, ce qui a fini par amener l’aile de la jeunesse de l’Union des tribunaux islamiques à se détacher et à former son propre groupe terroriste Al Shabaab.

Le Kenya suivra plus tard les traces de l’Éthiopie en 2011 en lançant sa propre invasion anti-terroriste de la Somalie, nom de code « Opération Linda Nchi », en coordination avec l’armée internationalement reconnue de ce pays, comme moyen de combattre Al Shabaab. Même si cette invasion n’a duré que 7 mois environ, l’armée kényane est restée en Somalie dans le cadre de la Mission de l’Union africaine en Somalie (AMISOM), ce qui a eu pour conséquence inattendue de multiplier les attaques terroristes d’Al-Shabaab contre le Kenya – ce qui n’avait jamais eu lieu auparavant. Ces attaques seront énumérées au moment de décrire la présidence d’Uhuru Kenyatta, mais il est opportun de savoir qu’elles sont attribuées à la mission d’AMISOM que son prédécesseur avait initialement engagée.

Les pillards fuient la police dans un supermarché à Kisumu, au Kenya, le 30 décembre 2007

Entre le premier attentat terroriste somalien au Kenya et l’intervention de l’armée dans les affaires de son voisin, ce pays d’Afrique de l’Est a été poussé au bord de ce qui aurait pu être une guerre civile après les élections de décembre 2007. Le leader de l’opposition, Raila Odinga, a essayé de forcer une révolution de couleur après avoir perdu de justesse le vote face au président sortant Mwai Kibaki dans des circonstances contestées. Les troubles qui en ont résulté ont fait au moins 1 000 morts et laissé plus de 500 000 déplacés. L’élection contestée et la poussée ultérieure de la révolution de couleur ont été le déclencheur de violences ethnico-tribales parmi les divers groupes identitaires du Kenya, menaçant de défaire en deux mois le nationalisme civique qu’il avait fallu presque deux générations pour construire. Un conflit hobbesien entre les nombreuses pluralités identitaires du Kenya a été heureusement évité par un règlement politique de dernière minute qui satisfaisait à certaines des exigences d’Odinga. Cependant, l’effet psychologique de ce qui s’était passé pendant cette brève période de crise a abimé la foi du citoyen dans le nationalisme kényan. Il a été irrémédiablement endommagé, ce qui a rendu le pays vulnérable au fédéralisme identitaire et à une prochaine tentative de révolution de couleur.

Dans ce qui pourrait être interprété comme un mouvement pour soulager ces deux peurs, une nouvelle Constitution a été écrite en 2010 et approuvée par les électeurs plus tard cette année-là. Elle a fini par diviser les anciennes provinces en 47 comtés distincts. Il est important de souligner qu’il s’agissait d’une décentralisation et non d’une délégation de pouvoirs, qui avait pour effet de préserver les responsabilités officielles du gouvernement central tout en maintenant l’espoir que tous les organes directeurs pourraient devenir plus efficaces grâce à la nouvelle organisation de l’État. On pourrait également analyser la décision de décentraliser le Kenya sous la forme d’un ensemble de plusieurs douzaines de comtés comme un mouvement pour prévenir le fédéralisme identitaire, puisqu’il a brisé les vastes territoires administratifs qui auraient pu être bientôt mûrs pour un conflit fratricide ou fédéraliste / séparatiste. Par exemple, la province du Nord-Est était majoritairement habitée par les Somaliens, tandis que la région historique de la Côte swahili était  englobée dans la Province de la côte. Ces deux pays auraient pu un jour générer suffisamment d’identité politique régionale pour agiter le fédéralisme ou le séparatisme. Les ensembles tribaux cosmopolites de la vallée du Rift et des provinces de l’Est auraient pu facilement être incités à la violence génocidaire la prochaine fois qu’une crise nationale semblable à celle de 2007-2008 se serait produite ou aurait été fabriquée de l’extérieur.

Tel père tel fils

L’un des événements les plus importants dans l’histoire post-indépendance du Kenya a été l’élection à la présidence d’Uhuru Kenyatta, le fils du fondateur national Jomo Kenyatta, au premier tour du vote de 2013. Précédemment écarté par les États-Unis et ses alliés pour son implication présumée dans la violence post-électorale en 2007-2008 et accusé par la Cour pénale internationale de « crimes contre l’humanité », Kenyatta a réglé tous ses différends politico-légaux avec le monde unipolaire et ses affiliés extrajudiciaires et a vu s’évanouir toutes les accusations contre lui. Malgré la résolution des tensions existantes entre lui et l’Occident, Kenyatta n’a jamais oublié combien les États-Unis et ses alliés étaient initialement opposés à lui, c’est pourquoi ses premiers voyages hors d’Afrique furent pour la Chine et la Russie, et pas pour ses « partenaires » occidentaux traditionnels. Sur le plan pragmatique, Kenyatta pourrait avoir cherché des investissements multipolaires pour aider à financer la Vision 2030 et les plans de développement quinquennaux de son prédécesseur. Si on regarde en arrière et si l’on fait le bilan de l’engagement de la Chine à construire deux nouveaux méga-projets liés à la Route de la Soie à travers le pays et d’autres efforts, il semble avoir réussi.

Tout comme son père était un visionnaire en soutenant le mouvement panafricain, Kenyatta est sur la même voie en soutenant l’ordre mondial multipolaire émergent via l’engagement de son pays dans les projets du Corridor LAPSSET et du SGR financés par les Chinois. Les deux principaux obstacles auxquels il se heurte sont le terrorisme somalien et les conflits identitaires, ces derniers se manifestant soit par des campagnes ciblées qui pourraient éclater au cours d’une prochaine Révolution de couleur, soit par un mouvement vers le fédéralisme identitaire et / ou le sécessionnisme. En ce qui concerne le facteur somalien, le Kenya a été victime de multiples attaques terroristes de grande envergure depuis son « Opération Linda Nchi » et sa participation ultérieure à l’AMISOM. Citons par exemple l’attaque en 2013 du centre commercial de Westgate, les attaques de 2014 à Nairobi, Gikomba et Mpeketoni, ainsi que l’attaque du Collège universitaire de Garissa en 2015, lesquelles ont toutes été commises par Al Shabaab.

La solution à ces deux problèmes pourrait résider dans la capacité de Kenyatta a imiter la puissante main centralisée de son père afin de cultiver un fort sentiment unifiant le nationalisme civique (ou décourageant la poussée des identités tribales régionales due à la décentralisation de son prédécesseur) contre les terroristes somaliens. Il est clair que le Kenya n’est pas le pays qu’il aurait pu être (peut-être même pour la majorité de ses citoyens) depuis les violences durant les élections de 2007-2008 et qu’il sera très difficile de rétablir une confiance totale dans les autorités et parmi les diverses communautés ethnico-tribales. De même, il y a beaucoup de défis inhérents à la lutte contre le terrorisme, en particulier lorsque certains citoyens du Kenya peuvent être trompés par leurs rêves de « Grande Somalie » pour rejoindre ou aider Al Shabaab et d’autres.

Contrairement à son père, Kenyatta ne peut pas compter sur les autres « partenaires » occidentaux des États-Unis et du Kenya pour se montrer totalement à l’aise face à ces questions, se souvenant de la récente opposition formelle à sa présidence. En outre, les États-Unis n’oublieront pas que Kenyatta s’est rendu en Chine et en Russie avant tout autre pays occidental, comme il ne perdra jamais de vue que le Kenya est maintenant une composante cruciale de la Route de la Soie en Afrique de l’Est. Ces déterminants se combinent évidemment pour faire du Kenya une cible pour la guerre hybride, et la seconde moitié de la recherche décrira les quatre principales manières dont le pays pourrait être victime de ce stratagème.

Nairobi est-elle la prochaine victime de la guerre hybride ?

En se basant sur ce qui précède, il y a fort à parier que le Kenya sera effectivement le prochain champ de bataille de la guerre hybride des États-Unis, et si Washington choisit d’agir, voici les quelques scénario qu’elle est le plus susceptible d’exploiter.

Al Shabaab et le facteur somalien

Évolution des menaces

La façon la plus prévisible dont le Kenya pourrait être déstabilisé est celle d’Al Shabaab, qui a été analysée de manière exhaustive dans l’étude régionale antérieure sur la Corne de l’Afrique. Pour rafraîchir la mémoire du lecteur, ce groupe terroriste basé en Somalie est un allié conjoint de Daesh et d’al-Qaïda, et il mène le djihad violent contre des cibles régionales afin de les affaiblir et de faciliter la création d’un « État » transnational charia-compatible. Majoritairement composé de Somaliens ethniques, il y a évidemment un élément nationaliste en jeu ici, bien qu’il ne soit pas exploité au maximum. Les recherches antérieures prévoient qu’Al Shabaab finira par exploiter ce réservoir de soutien potentiel en mêlant son terrorisme militant djihadiste aux slogans de la « Grande Somalie », surfant ainsi sur la vague de nationalisme qui a balayé le monde et détournant l’attention négative pointée sur eux avec leur message visant à se tailler violemment un État salafiste transnational dans la région. Si les experts en relations publiques décident d’aller de l’avant avec cette nouvelle approche marketing, cela aura les répercussions les plus directes sur l’Éthiopie et sa région somalienne (anciennement Ogaden), bien que le Kenya coure évidemment des risques en raison de la présence de millions de Somaliens ethniques dans les comtés frontaliers qui constituaient la province Nord-Est autrefois unifiée.

L’intégration de la rhétorique de la « Grande Somalie » dans la vieille propagande djihadiste d’Al Shabaab créerai