Une stagnation séculaire, ou pire encore ?


Immanuel Wallerstein
Immanuel Wallerstein

Par Immanuel Wallerstein – Le 15 septembre 2016 – Source iwallerstein.com

Commentaire No 433

Les économistes dans le monde ont été aux prises avec quelque chose qu’ils ont trouvé difficile à expliquer. Pourquoi les prix du marché boursier ont-ils continué à monter, bien que quelque chose appelé «croissance» semble stagner ? Dans la théorie économique dominante, ce n’est pas censé fonctionner de cette manière. S’il n’y a pas de croissance, les prix du marché devraient baisser, stimulant ainsi la croissance. Et lorsque la croissance revient, les prix du marché grimpent de nouveau.

Ceux qui sont fidèles à cette théorie disent que cette anomalie est une aberration momentanée. Certains nient même que ce soit vrai. Mais il y en a d’autres qui considèrent que l’anomalie est un défi important à la théorie dominante. Ils cherchent à la réviser, pour prendre en compte ce que beaucoup appellent maintenant une «stagnation séculaire». Parmi ces critiques, on trouve de nombreuses personnes éminentes, dont certaines sont des lauréats du prix Nobel. Cela comprend des penseurs aussi différents que Amartya Sen, Joseph Stiglitz, Paul Krugman et Stephen Roach.

Chacun a une argumentation différente, mais tous partagent certaines croyances. Tous croient que ce que font les États a une large influence sur ce qui se passe. Tous croient que la situation actuelle est malsaine pour l’économie dans son ensemble et qu’elle a contribué à une croissance significative de la polarisation des revenus réels [creusement des inégalités, NdT]. Tous croient qu’ils devraient essayer de mobiliser l’opinion publique pour pousser les autorités gouvernementales à agir d’une manière spécifique. Et tous croient que, même si la situation présente, malsaine et anormale, peut durer encore quelque temps, il existe des politiques étatiques adéquates qui permettront une économie moins polarisée et moins malsaine.

Bref, et c’est mon point principal ici, aucun de ces critiques n’est prêt à aller plus loin et à accepter l’argument que le système capitaliste en tant que tel, est entré dans une phase de déclin inévitable. Cela signifie qu’il n’existe aucune politique gouvernementale capable de faire revenir un fonctionnement viable du système capitaliste.

Il n’y a pas si longtemps, le terme de «stagnation séculaire» était utilisé par de nombreux analystes pour décrire d’abord l’état de l’économie du Japon, au début des années 1990. Mais depuis 2008, ce concept a été appliqué à diverses régions – les membres de l’Eurozone comme la Grèce, l’Italie et l’Irlande ; des États riches en pétrole comme la Russie, le Venezuela et le Brésil ; récemment, les États-Unis aussi ; et potentiellement, ces acteurs économiques auparavant puissants que sont la Chine et l’Allemagne.

L’un des problèmes, pour ceux qui cherchent à comprendre ce qui se passe, est que différents analystes recourent à des géographies différentes et à différents calendriers. Certains parlent de la situation pays par pays et d’autres tentent d’évaluer la situation dans l’ensemble de l’économie-monde. Certains voient la stagnation séculaire démarrer en 2008, d’autres dans les années 1990, d’autres encore à partir de la fin des années 1960, et quelques-uns même plus tôt.

Permettez-moi de proposer encore une fois une autre manière de voir la stagnation séculaire. L’économie-monde capitaliste existe dans certaines parties du globe depuis le XVIe siècle. J’appelle cela le système-monde moderne. Il s’est constamment étendu géographiquement, pour finalement englober la terre entière, depuis la moitié du XIXe siècle. Cela a été un système très efficace, du point de vue de son principe directeur, l’accumulation sans fin du capital. Autrement dit, chercher à accumuler le capital afin d’accumuler encore plus de capital.

Le système-monde moderne fluctue, comme tous les systèmes. Il a aussi des mécanismes qui limitent les fluctuations et font revenir le système à l’équilibre. Le seul problème est que les creux ne reviennent jamais au creux précédent, mais plutôt à un niveau un peu plus haut. C’est parce que, dans le modèle institutionnel complexe, il y a une résistance à descendre constamment. La forme réelle des rythmes cycliques est deux pas vers le haut et un pas vers le bas. Donc le point d’équilibre se déplace. En plus des rythmes cycliques, il y a des tendances séculaires.

Si on mesure l’abscisse des tendances, elles se déplacent vers une asymptote de 100%, ce qu’elle ne peut évidemment pas traverser. Un peu avant ce point (disons, vers 80%), les courbes commencent à fluctuer fortement. C’est le signe que nous sommes entrés dans la crise structurelle du système. Il bifurque, ce qui signifie qu’il y a deux voies différentes, presque contraires, pour choisir le(s) système(s) suivant(s). La seule chose impossible est de faire en sorte que le système actuel fonctionne de la même manière qu’auparavant.

Alors qu’avant ce point, de grands efforts pour transformer le système n’ont produit que de petits changements, maintenant c’est le contraire qui est vrai. Chaque petit effort pour changer le système a un grand effet. C’est mon argument pour affirmer que le système-monde moderne est entré dans sa crise structurelle en 1970 environ et y restera pendant encore 20 à 40 ans. Si nous voulons évaluer quelle action serait utile, nous devons garder à l’esprit deux temporalités différentes, le court terme (au plus trois ans) et le moyen terme.

À court terme, ce que nous pouvons faire est de minimiser les souffrances de ceux qui sont le plus durement touchés par la polarisation croissante des revenus. Les gens ordinaires vivent dans le court terme et ont besoin d’une aide immédiate. Cette aide, cependant, ne changera pas le système. Le changement peut venir à mi-chemin, lorsque ceux favorisant l’un ou l’autre type de système successeur ont suffisamment de force pour faire pencher la bifurcation dans leur direction.

Le danger ici est de ne pas aller assez loin dans les analyses critiques du système. C’est seulement si on voit clairement qu’il n’y a pas d’issue à la stagnation persistante, qu’on peut effectivement devenir assez fort pour l’emporter dans la bataille morale et politique. Une option de la bifurcation propose le remplacement du capitalisme par un autre système qui sera tout aussi mauvais, sinon pire, maintenant les formes essentielles de la hiérarchie, de l’exploitation et de la polarisation. L’autre option milite pour un nouveau système, qui soit relativement égalitaire et relativement démocratique.

Dans les années à venir, il peut y avoir des retournements qui semblent indiquer que le système fonctionne de nouveau. Même le niveau d’emploi dans l’ensemble du système, la mesure fondamentale de son état, peut croître. Mais une telle hausse ne peut pas durer longtemps, parce que la situation mondiale est trop chaotique. Et le chaos paralyse la volonté des entrepreneurs puissants, comme des personnes ordinaires, de dépenser leur capital restant d’une façon risquée et par conséquent menacerait leur survie.

Nous sommes dans une course folle et très désagréable. Si nous voulons nous comporter de manière sensée, la clarté de l’analyse est la première exigence, suivie par le choix moral et le jugement politique. Le résultat est que nous sommes en train de passer la ligne où il n’y a plus aucune manière, pour le capitalisme, de survivre en tant que système historique.

Immanuel Wallerstein

Traduit par Diane, vérifié par Wayan, relu par Cat pour le Saker francophone

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