Syrie : il est minuit, docteur Assad


Pepe EscobarPar Pepe Escobar – Le 24 février 2016 – Source Sputniknews

Imaginez que vous faites partie du noyau dur d’une milice islamiste fortement armée en Syrie.
Vous auriez eu jusqu’à midi ce vendredi pour contacter l’armée américaine ou russe et gagner un prix ; faire partie d’une cessation des hostilités, qui est un ersatz de cessez-le feu, ersatz qui ne s’applique pas à ISIS / ISIL / Daesh et Jabhat al-Nusra, alias al-Qaïda en Syrie, pas plus qu’aux survivants de l’ancienne Armée syrienne libre (ASL) qui, pour toutes sortes de considérations pratiques, sont intégrées à al-Nusra.

Syrian children play between buildings destroyed by shelling in the neighbourhood of Jobar, on the eastern outskirts of the capital Damascus, on February 24, 2016
Syrie accord de paix: ‘Le cessez-le-feu ne s’allume pas avec un interrupteur’© AFP 2016/ ABDULMONAM EASS. Les enfants syriens jouent entre les bâtiments détruits par les bombardements dans le quartier de Jobar, dans la banlieue est de la capitale.

Et comme si cela ne suffisait pas, vous avez en bruit de fond le secrétaire d’État américain John Kerry qui, pour sauver la face, dit que le plan B est la partition de la Syrie de toute façon. Le ministre russe des Affaires étrangères Sergueï Lavrov a une fois de plus dû appeler au calme dans le tribunal.

Donc que faites-vous ? Vous êtes un rebelle modéré labellisé par Washington. Donc, vous vous ré-étiquetez comme ASL. Vous voulez tromper le groupe de travail mis en place par les États-Unis et la Russie – hotline incluse – pour surveiller le cessez-le-feu ? Eh bien, vous avez au moins mis dans le mille. Le cessez-le-feu concerne principalement l’Armée arabe syrienne (SAA), des rebelles modérés non spécifiés et les Kurdes syriens. Tout le monde doit ranger ses armes ce vendredi minuit [Vendredi 26 Février, NdT].

Si vous avez raté la date limite, vous pouvez être en grave difficulté. Parce que, pour les Russes, cela vous désigne comme un allié des salafistes-djihadistes. Vous serez réduit en miettes sous les bombes. Et il n’y a rien que l’Oncle Sam puisse faire pour vous sauver.

Cette évolution positivement dadaïste est ce qui essaie de passer pour une feuille de route vers la paix en Syrie – même si l’avantage est à Washington, Moscou va voir rouge, à la moindre incartade, dans n’importe quel recoin du pays.

Mais au-delà de la Syrie, qu’est-ce que tout cela peut nous dire ? Eh bien, l’impuissance spectaculaire de la Maison Blanche, du Pentagone et de l’Otan dans leur rôle de président du tribunal, d’exécuteur de la sentence – utilisant Shock and Awe, R2P (responsabilité de protéger) ou le changement de régime sans discussion – et trancheur de nœud gordien géopolitique.

Où bien serait-ce qu’on nous cache quelque chose ?

Position of Syrian army at village of Salma and city of Zabadani
Pourquoi le cessez-le-syrien a un sens. Position de l’armée syrienne au village de Salma et la ville de Zabadani © SPUTNIK / MICHAEL Alaeddin

On peut faire toute une histoire pour savoir si le cessez-le-feu bénéficie à Damas et Moscou – sachant que les 4 + 1 (Russie, Syrie, Iran, Irak et le Hezbollah) étaient à la manœuvre offensive. Le cessez-le-feu peut certainement bénéficier à Washington, si l’ordre du jour caché – redonner des armes à toute la galaxie des rebelles modérés – est toujours valable. Après tout le grand chef du Pentagone, Ash Empire-de-la-pleurnicherie Carter, le général des Marines Joseph Dunford Marine et le directeur de la CIA John Brennan sont des russophobes irrécupérables qui n’admettront jamais la défaite.

Les termes vagues de cessation des hostilités ne précisent pas explicitement que Washington, Londres et d’autres membres de la coalition menée par les USA doivent cesser de bombarder le territoire syrien. Et il n’y a rien à propos des attentats-suicides ni des armes chimiques, couramment utilisés par toutes les parties, depuis ISIS / ISIL / Daesh jusqu’aux rebelles modérés contre la population syrienne civile.

Donc, il doit y avoir une sorte de maquignonnage entre Washington et Moscou derrière tout ce théâtre d’ombres. Mais rien n’a encore fuité, du moins pas encore.

Papa m’a privé de dessert

Pendant ce temps, l’invasion conjointe tant vantée de la Syrie par la Turquie et l’Arabie saoudite ne va pas se produire parce que la voix de son maître a opposé son veto – c’est ce qu’a été obligé d’expliquer le ministre des Affaires étrangères turc Mevlut Cavusoglu. En bref, il a admis que l’invasion aurait besoin de l’accord de tous les membres de la coalition parrainée par les États-Unis contre ISIS / ISIL / Daesh. Malheureusement, la peur d’être décimés par la force aérienne russe les a paralysés. Donc, ils pourraient bien douillettement revenir au jeu de la cessation des hostilités.

Sur ce qui compte vraiment sur le théâtre syrien de guerre, la question la plus urgente, est de savoir si l’Armée arabe syrienne va enfin pouvoir contrôler Alep et ses environs, continuer à régner sur Lattaquié, et transformer Idlib en enclave presque complètement encerclée, contrôlée à distance par les Saoudiens et dépendant entièrement d’Ankara, qui pour sa part ne se lancera pas dans un face-à-face avec la force aérienne russe.

Turkish soldiers stand guar near the Turkey-Syrian border (File)
L’attitude délinquante de la Turquie crée des problèmes de cessez-le- feu en Syrie. Des soldats turcs près de la frontière turco-syrienne © AFP 2016 / OZAN KOSE

Pas étonnant que le Sultan Erdogan craigne ce cessez-les-petits-trafics comme la peste. Parce qu’il n’a rien eu ; au mieux une vague promesse, extorquée par l’équipe Obama, que les Kurdes syriens ne continueront pas à avancer pour écraser ISIS / ISIL / Daesh le long de la frontière, ni les poches d’al-Qaïda en Syrie.

En revanche, Ankara doit renoncer à son invasion syrienne et à ce rêve d’une zone de sécurité de 10 km de profondeur à l’intérieur du territoire syrien pour éloigner les Kurdes et faciliter le réarmement de ses mandataires islamistes. Le chouchou d’Ankara, Jabhat al-Nusra, soit dit en passant, reste actif au nord d’Alep, et dans les régions turkmènes de Lattaquié et Azaz (contre la frontière turco-syrienne).

Ce que l’équipe Obama semble avoir enfin compris – et semble est le mot – est que ni ISIS / ISIL / Daesh ni al-Nusra ne pourront jamais unifier la Syrie ; en admettant que 60% de la population de la Syrie est sunnite, ce qui importe est que plus de la moitié est laïque et soutient le gouvernement de Damas contre tous ces fous salafo-djihadistes soutenus par les Turcs et les Saoudiens.

Est-ce que tout cela sera suffisant pour assurer le succès de la comédie cessation des hostilités ? À peine. Restez calmes et regardez bien. Le Plan B relève toujours du Retour des Morts-vivants.

Pepe Escobar est l’auteur de Globalistan: How the Globalized World is Dissolving into Liquid War (Nimble Books, 2007), Red Zone Blues: a snapshot of Baghdad during the surge (Nimble Books, 2007), Obama does Globalistan (Nimble Books, 2009), Empire of Chaos (Nimble Books) et le petit dernier, 2030, traduit en français.

Traduit par Ludovic, édité par jj, relu par Diane pour le Saker Francophone

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