Pourquoi la recherche universitaire est plus importante que jamais

Préambule
	 	 
Un petit article pour s'évader un peu. Le site du CFR (Council of Foreign Relation) est l'organe de communication du plus puissant think tank de l'Empire, qui plonge ses racines dans l'histoire du XXe siècle. Outre l'intérêt relatif de l'article qui relance le débat du financement public/privé aux États-Unis notamment sur le sujet critique des énergies propres, il s'agit d'un éclairage sur le CFR dont il faut surveiller la communication comme celle de Stratfor puisqu'ils produisent les éléments de réflexions qui vont contaminer les élites américaines.
	 	 
Le Saker Francophone

Par Varun Sivaram – 28 octobre 2015 – Source : http://blogs.cfr.org

Un courant idéologique dangereux traverse le circuit intellectuel, une conviction politique habillée comme une théorie empirique. Ses partisans font valoir que le financement public de la recherche scientifique fondamentale est, au mieux, un gaspillage d’argent et, au pire, un effort activement contre-productif qui évince les instincts novateurs du secteur privé. Et les institutions dans le collimateur de ces attaques cinglantes sont les universités américaines de recherche, les actifs les plus précieux du pays dans une économie mondiale tirée par l’innovation.

Stanford University, California (Wikimedia Commons)
Universté de Stanford, Californie USA (Wikipédia Commons)

Une théorie rétrograde de l’Innovation

La semaine dernière, Matt Ridley a écrit dans The Wall-Street Journal que «le dogme linéaire si répandu dans le monde de la science et de la politique, selon lequel la science conduit l’innovation qui, elle, entraîne le commerce est en grande partie faux. Il méconnaît la source de l’innovation. En effet, il la tire même généralement en arrière». Il continue: «Les avancées technologiques sont entraînées par des hommes au sens pratique qui bricolent jusqu’à ce qu’ils aient de meilleures machines. Penser scientifiquement de façon abstraite est la dernière chose qu’ils font.» Autrement dit, les inventions du secteur privé conduisent la recherche en science fondamentale, et non l’inverse.

De même, l’article de couverture du Time Magazine rédigé par Lev Grossman, un panégyrique des start-ups commercialisant des réacteurs à fusion, cite un entrepreneur dédaigneux de la recherche universitaire: «La fusion est à la fin une application, non? Le problème avec la fusion est généralement que la recherche est conduite par la science, ce qui signifie que vous faites des petits pas.» Se cristallisant sur cette conception erronée de la recherche publique en cherchant à comprendre méthodiquement la science fondamentale, Grossman affirme: «La compréhension, c’est très bien dans un monde idéal, mais le monde réel est toujours moins idéal. Le monde réel a besoin d’énergie propre et beaucoup

Cette attaque au vitriol contre la recherche scientifique fondamentale a frappé ce week-end quand j’en parlais avec un champion de la recherche universitaire, le président John Hennessy de l’Université de Stanford. Ruminant son héritage, le président Hennessy brillait avec fierté, notant que Stanford peut compter plus de lauréats du prix Nobel au cours de son mandat de quinze ans que toute autre université. Mais il a averti que l’incertitude quant à l’avenir du soutien fédéral à la recherche dans les universités pose un risque grave pour les progrès importants qui ont contribué à permettre à Stanford d’alimenter le moteur de l’innovation de la Silicon Valley.

En effet, comme la figure ci-dessous l’illustre, les dépenses fédérales en recherche fondamentale universitaire ont diminué en termes réels depuis l’aubaine de la relance de 2009 du président Obama. Et, en fonction du résultat de l’élection de 2016, de nouvelles réductions pourraient peser lourd.

Financement fédéral aux universités pour la recherche fondamentale et la science. Source: National Science Foundation

Non linéaire n’est pas l’inverse de linéaire !

Rédigeant une réplique opportune à Ridley dans The Guardian, Jack Stilgoe lui accorde que l’innovation est non linéaire. Mais il rappelle seulement à Ridley, pour être complet, que ce n’est pas parce que la science fondamentale ne fait pas avancer linéairement l’innovation que l’inverse doit être vrai : à savoir, que l’innovation privée doit par conséquent conduire la science fondamentale. La réalité est beaucoup plus complexe, et le monde imaginaire de la recherche fondamentale selon  Ridley, dans le sillage des inventions privées, est aussi simpliste que le modèle linéaire dont il se moque.

L’innovation est, en fait, non linéaire. Faire le chemin qui va de la science fondamentale au produit commercial peut prendre des décennies, traverser les frontières disciplinaires, et serpenter avec des va-et-vient entre le monde universitaire et l’industrie. Néanmoins, le rôle causal de la recherche universitaire est incontestable: elle offre un cadre théorique et un corps d’observations empiriques qui restreignent le vaste espace inextricable d’options pour l’innovation.

Voici un exemple concret. Dans mon domaine, la puissance solaire, des hordes de chimistes et d’ingénieurs en matériaux modifient les compositions chimiques et les processus de production de semi-conducteurs, dans l’espoir de faire un matériau solaire qui convertisse mieux la lumière solaire en électricité. Dans l’univers de Ridley, les scientifiques financés par le privé pourraient itérer et voir ce qui fonctionne, faisant une série évolutive de réglages qui rendent les panneaux solaires de plus en plus efficaces. Plus tard, les scientifiques universitaires pourront bricoler de leur côté, en essayant de comprendre les raison de ces améliorations.

Ceci est une idée monumentalement stupide et, franchement, l’une des raisons pour lesquelles tant de start-ups autour du solaire ont fait faillite. Je travaille dans des entreprises sous la pression des investisseurs pour produire des résultats, et j’ai été témoin de scientifiques prenant des raccourcis pour améliorer les performances de leur dispositif sans comprendre les sous-jacents de la physique; en fait, j’ai été coupable de le faire moi-même. Nous aimerions faire des expériences sans raison théorique claire, et nos nouveaux dispositifs ne se comporteraient pas mieux ou plus mal, mais simplement différemment. Perdu dans un désert sans fin de données sans la boussole préalable de la connaissance, nous aurions toujours à revenir sur nos pas et à déplorer le gaspillage d’efforts. 1

Par opposition, la recherche universitaire est obsédée par des questions qui commencent par pourquoi et seulement ne posent qu’occasionnellement  l’autre question : et alors ? Maintenant, il peut être problématique, et je l’ai déjà écrit, que la curiosité scientifique ne suffise pas à développer des technologies d’énergie propre dans le monde réel. Par exemple, la plupart des performances enregistrées dans les technologies émergentes autour de l’énergie solaire, y compris les pérovskites, les points quantiques, organiques, etc., ont eu lieu dans des universités publiques et des laboratoires de recherche. En l’absence de développement de produits appliqués, domaine où l’industrie excelle, pour compléter l’enquête scientifique fondamentale, ces technologies peuvent languir dans les laboratoires. Mais éliminer la recherche universitaire aura pour conséquence que ces matériaux solaires ne verront jamais le jour, rejetant une condition nécessaire pour l’innovation en raison de son insuffisance.

Je crains que le soutien à la science et à la recherche, autour des énergies propres en particulier, pourrait être victime d’une confiance trop complaisante dans les progrès de l’innovation autonome. Parlant avec force en faveur de la recherche publique élargie et le financement du développement de l’énergie propre, Bill Gates a récemment dit : «Nous avons besoin d’un miracle de l’énergie.» Pour y arriver, il préconise de tripler le financement du gouvernement pour la recherche fondamentale sur l’énergie à $18 Mds par an. Faire le contraire, couper les financements publics à la recherche universitaire pour laisser le champ libre au secteur privé fera d’un miracle énergétique une chimère.

Varun Sivaram

Traduit par Hervé, édité par jj, relu par Diane pour le Saker Francophone

  1.  Les bourse d’études du début du XXe siècle continuent à guider l’innovation dans la technologie solaire aujourd’hui. Les chercheurs conçoivent encore des expériences, des modèles mathématiques astucieux, et travaillent autour de résultats déroutants pour retomber sur la théorie quantique des solides, que Bloch, Peierls, et Wilson ont établie au milieu des années 1930 dans les universités de recherche européennes.
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