Plus tôt Vladimir Poutine et Kim Jong-un se rencontrent mieux c’est


Par Adam Garrie – Le 15 août 2018 – Source Eurasia Future

Kim Jong-un, président de la RPDC, et Sergueï Lavrov, ministre russe des Affaires étrangères

Ces derniers jours, des officiels américains, dont le célèbre faucon John Bolton, ont déclaré que le processus de dénucléarisation de la RPDC ne progresse pas aussi rapidement que les États-Unis le souhaiteraient. À leur tour, des responsables de la RPDC se sont plaints publiquement que les dirigeants américains sont sur le point de trahir l’esprit de confiance et de bonne volonté que Kim Jong-un et Donald Trump ont assuré lors de leur sommet historique à Singapour, en juin dernier. Bien que certains aient exprimé des craintes que ces développements récents nuisent au processus de paix, la réalité sur le terrain est très différente.

Tout d’abord, comme l’expert en géopolitique Andrew Korybko l’a écrit peu après le sommet de Singapour, il est effectivement à l’avantage de l’Amérique de faire un exemple positif d’une RPDC relancée économiquement de manière à nier les décennies de mauvaise publicité qui a entouré la formation de partenariats avec les États-Unis (Saddam, Kadhafi, Assad, etc.). Korybko a ajouté que dans le cadre des efforts déployés par l’Amérique pour présenter une alternative au modèle de développement et de commerce de l’initiative Nouvelle route de la soie chinoise, les États-Unis ont besoin d’une réussite asiatique majeure pour compenser le fait que de plus en plus de pays africains et asiatiques se tournent vers la Chine plutôt que vers le modèle américain, moins organisé, pour des partenariats de développement.

Cependant, même à court terme, un autre élément tend à faire du processus de paix coréen un phénomène irréversible. Contrairement aux tentatives précédentes des années 1990 et du début des années 2000 visant à normaliser les relations de la RPDC avec les États-Unis, la Chine, aujourd’hui, est une superpuissance économique en voie de dépasser les États-Unis comme plus grande économie au monde. Le statut de superpuissance géopolitique de la Russie, qui semblait terminé dans les années 1990 est aujourd’hui restauré, même au-delà des niveaux de la guerre froide, car la Russie moderne a plus de partenaires géopolitiques, au-delà des divisions idéologiques et géographiques, qu’elle n’en avait pendant cette guerre froide prétendûment motivée idéologiquement. En outre, Moon Jae-in, le chef du gouvernement de la Corée du Sud, est parmi les partenaires pour la paix les plus enthousiastes dans le monde. Malgré de récentes déclarations négatives entre Washington et Pyongyang, Moon se rendra le mois prochain à Pyongyang tandis que les deux États coréens continuent à faire avancer les mécanismes préparant la signature d’un traité de paix durable mettant formellement fin à la guerre de Corée et à la guerre de libération de la patrie.

Pour toutes ces raisons, le proverbial « cheval de paix » a déjà quitté l’écurie et il n’y sera pas repoussé. Par conséquent, alors que les États-Unis essaient d’arracher un processus de dénucléarisation plus rapide tout en s’accrochant à leurs déclarations précédentes sur le fait de ne pas assouplir les sanctions tant que le processus n’est pas entièrement achevé (tel qu’il est défini par Washington plutôt que par des organes internationaux), il y a maintenant une compétition entre les États-Unis, la Chine et la Russie pour voir quelle superpuissance peut être la première à la table lorsqu’il s’agit d’offrir à Kim Jong-un un partenariat nouveau et élargi pour un développement futur.

Entre la Russie, la Chine et les États-Unis, c’est la Russie qui a le moins à perdre à intensifier rapidement ses relations toujours positives avec Pyongyang. La question du processus de paix coréen – une évolution universellement saluée – a fait uniquement l’objet de l’opposition du Parti démocrate et des éléments les plus extrêmes du Parti républicain de Trump, qui qualifient ce processus de paix de « vendu ». Tandis que la Chine est plus puissante économiquement que la Russie et plus économiquement dynamique qu’une grande partie de l’économie américaine, la Chine et les États-Unis sont actuellement engagés dans un jeu du chat et de la souris sur le plan commercial. Par conséquent, toute mesure prise par la Chine en vue d’étendre rapidement son partenariat économique avec la RPDC sera probablement instantanément invoquée comme prétexte par Washington pour instaurer davantage de droits de douane anti-chinois. Si, indubitablement, la Chine est un partenaire économique essentiel de la RPDC, pour le moment Pékin est susceptible de jouer longtemps le jeu avec les États-Unis dans la guerre commerciale plutôt que de faire quelque chose pour « montrer ses cartes » en bondissant sur la RPDC avec une nouvelle initiative économique.

Alors que Trump lui-même est sous pression intérieure pour maintenir les sanctions contre la RPDC et alors que la Chine, quoi qu’elle fasse avec Pyongyang, sera rapidement scrutée par une Maison Blanche assoiffée de taxes douanières, la Russie n’a rien à perdre à organiser et à commencer à mettre en œuvre une stratégie économique à long terme avec les deux États coréens. La dernière série de sanctions américaines contre la Russie, justifiée cette fois par la question caricaturale du prétendu empoisonnement des Skripal en Angleterre, montre que les États-Unis vont sanctionner la Russie dans un avenir prévisible indépendamment de la manière dont les deux pays sont parvenus à un accord pour défendre mutuellement les prétendus intérêts d’Israël dans le conflit en Syrie. Contrairement à la Chine, les liens économiques de la Russie avec les États-Unis étaient relativement peu importants même avant le début de la guerre des sanctions en 2014 et, par conséquent, la Russie ne peut guère attendre de changement dans cette réalité ancienne. En effet, il serait totalement insensé, de la part de la Russie, de penser que ses actions motivent les sanctions, comme c’est devenu clair dans le fait que les « sanctions Skripal » sont apparues à propos d’un incident qui n’avait à l’évidence rien à voir avec les actes du gouvernement russe. Donc si la Russie doit être sanctionnée de toute façon et sanctionnée pour ce qu’elle ne fait pas dans ce domaine, elle ne devrait pas hésiter à faire des choses qui lui sont effectivement profitables, indépendamment de ce que les États-Unis pensent ou font.

La Russie a beaucoup à gagner à mettre en œuvre les propositions de coopération économique tripartite avec Séoul et Pyongyang que Vladimir Poutine a faites à l’automne 2017 devant un Moon Jae-in enthousiaste et une délégation nord-coréenne optimiste. Dans ses propositions, Poutine appelle à la création d’un Corridor économique et énergétique russo-coréen où des routes et des liens ferroviaires entre la frontière russe avec la RPDC et la Corée du Sud seront construites. En outre, c’est l’objectif à long terme de la Russie de construire un gazoduc vers la Corée du Sud à travers la RPDC. C’est dans l’intérêt mutuel de la Russie et de la Corée du Sud. La Corée du Sud, avide d’énergie, a eu jusqu’ici l’interdiction d’obtenir un gazoduc comparativement bon marché à cause des tensions historiques avec son voisin du nord. Aujourd’hui cependant, les relations entre Séoul et Pyongyang s’améliorant rapidement, il est clair que les dirigeants sud-coréens attendent avec impatience l’occasion d’économiser des frais énergétiques en faisant livrer le gaz russe par gazoduc, un tel projet pouvant également contribuer à harmoniser le commerce entre les deux États Coréens et la Russie, un objectif partagé par Moon Jae-in, Kim Jong-un et Vladimir Poutine.

Ces initiatives font partie des buts primordiaux de la Russie, l’élargissement des partenariats énergétiques et commerciaux, des objectifs de la Corée du Sud qui recherche une énergie meilleur marché tout en étendant ses propres marchés d’exportation à l’ère du protectionnisme américain et ceux de la RPDC en matière d’une plus grande interconnectivité avec ses voisins. Si la Russie devait lancer une telle initiative, il est possible que de nouvelles sanctions viennent se mettre en travers du chemin de Moscou, mais comme il est très probable qu’il y ait davantage de sanctions américaines quoi que Moscou fasse ou ne fasse pas, il serait souhaitable que la Russie s’engage dans un partenariat économique profitable avec la RPDC car il est très probable que cela n’influencera pas les relations avec les États-Unis au-delà de leur mauvais état actuel, qui peut difficilement tomber plus bas.

Poutine et Kim échangeant des télégrammes amicaux et le président russe indiquant qu’il est prêt à rencontrer Kim Jong-un sitôt que cela leur conviendra à tous deux, l’organisation dès que possible d’une telle réunion serait dans l’intérêt des deux parties ainsi que dans celui de la Corée du Sud si Poutine revient à Pyongyang pour la première fois depuis 2000 ou si Kim Jong-un fait son premier voyage dans la Russie voisine.

Adam Garrie

Traduit par Diane, vérifié par Wayan, relu par Cat pour le Saker francophone

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