Perspectives pour l’émergence d’une véritable opposition en Russie


Par The Saker – Le 29 mai 2019 – Source thesaker.is via Unz Review

2015-09-15_13h17_31-150x112Comme prévu, la popularité de Poutine a plongé.

Ce fait n’est pas souvent discuté en Occident, mais la popularité de Vladimir Poutine est en déclin, et le reste, depuis qu’après sa réélection, il a conservé plus ou moins le même gouvernement – déjà impopulaire – alors que ce dernier tentait très maladroitement de fourguer, subrepticement, une réforme des retraites. Les derniers chiffres sont maintenant connus et ils ne sont pas bons : seulement 31,7% des Russes font confiance à Vladimir Poutine, son pire score en 13 ans ! Son score l’année dernière était de 47,4% – à propos, Shoigu n’a obtenu que 14,8%, Lavrov 13% et Medvedev 7,6%. Ce sont des scores désastreux à tous égards !

Je mets en garde à ce sujet depuis un moment maintenant – voir ici, ici, ici, ici, ici, ici et ici – et nous pouvons maintenant essayer de comprendre ce qui s’est passé.

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Ce sont les visages dont la plupart des Russes ont marre

Premièrement, il est évident que des millions de Russes – y compris votre serviteur – ont été profondément déçus que Poutine n’ait pas procédé à une réorganisation substantielle du gouvernement russe à la suite de sa réélection triomphale de l’année dernière. Poutine lui-même a déclaré deux choses à ce sujet : d’abord, qu’il est globalement satisfait de la performance du gouvernement et, ensuite, qu’il a besoin d’une équipe expérimentée pour mettre en œuvre son programme de réformes très ambitieux – plus à ce sujet dans un instant.

Deuxièmement, il est tout aussi évident que la réforme des retraites est profondément impopulaire et que la crédibilité personnelle de Poutine n’a jamais récupéré de ce fiasco politique.

Troisièmement, et il s’agit du développement le plus négligé et pourtant le plus intéressant, une opposition « réelle » fait jour progressivement en Russie. Qu’est-ce que je veux dire par « réelle » ? D’abord, je ne parle pas d’une prétendue opposition comme on la voit à la Douma [le Parlement] russe – qui est une glorieuse chambre d’enregistrement. Ensuite, je veux parler d’une opposition  patriotique qui n’est ni financée ni contrôlée par M. Soros ou la CIA, ni par aucun de leurs innombrables rejetons. Le problème est que cette opposition a de nombreux problèmes graves et qu’elle ne parvient pas à présenter une alternative à la putinocratie actuelle.

Ici, nous devons énoncer quelque chose d’important : Poutine est en effet un libéral, du moins en termes de politique économique. Lorsqu’il dit qu’il est satisfait, « dans l’ensemble », de la performance du gouvernement Medvedev, c’est probablement parce qu’il est libéral. De plus, alors que Poutine aime apparemment écouter des personnalités comme Glaziev, il est clairement réticent à mettre en œuvre les mesures plus sociales – voire même « socialistes » – préconisées par Glaziev et ses partisans.

Mais si Poutine est un libéral, y a-t-il vraiment une cinquième colonne qui agit en coulisses ?

Cela étant dit, il serait faux de sauter à la conclusion primaire qu’il n’y a pas de cinquième colonne  ou pas d ‘intégrationnistes atlantistes – au Kremlin ou sur la place Staraya [siège de l’administration présidentielle]. En fait, il est impossible qu’une cinquième colonne de ce type n’existe pas. Comment savons-nous cela ? Pour trois raisons fondamentales :

  • Les dirigeants anglo-sionistes de l’Empire détestent radicalement Poutine. Ceux qui prétendent le nier sont soit des malhonnêtes en phase terminale, soit incroyablement stupides. De toute façon, ils ont tort. Autrement dit : à la fin des années 90, la Russie était quasi morte, à peu près comme l’Ukraine aujourd’hui occupée par les nazis. Non seulement Poutine a sauvé la Russie de l’effondrement, mais il l’a transformée en une puissance capable de contrer les plans de l’Empire non seulement en Syrie, mais également dans le reste du Moyen-Orient. Oui, toutes les accusations d’« immixtion » et de « piratage informatique » ne sont qu’une propagande verbale vulgaire [prolefeed] pour les téléspectateurs ignares, mais cela ne signifie pas que les dirigeants étrangers n’ont pas de raisons réelles, factuelles et logiques de craindre Poutine et la Russie. Ils en ont. Et ils font tout ce qui est en leur pouvoir pour affaiblir la Russie et renverser Poutine.
  • La plupart des élites russes ont atteint ce statut d’élite dans les années 1990 – certaines même dans les années 1980 ! – et beaucoup d’entre elles détestent Poutine pour avoir mis fin au pillage total qui a permis à ces personnes non seulement d’accéder au pouvoir, mais aussi de faire des ravages financièrement. Quant au prétendu bloc économique du gouvernement russe, il est entièrement constitué de ce que j’appelle vaguement les « types OMC/FMI/Banque mondiale/etc. » : ceux qui approuvent sincèrement le soi-disant « consensus de Washington ». Le moins que l’on puisse dire à propos de ces gens, c’est que leur vision du monde, et leur idéologie, ne sont pas seulement totalement étrangères aux valeurs russes traditionnelles, elles sont en fait profondément anti-russes. Pour ces types, devenir la 5ème colonne est le développement le plus naturel.
  • Le système dont Poutine a hérité est profondément intégré à la sphère d’influence financière, économique, politique et sociale anglo-saxonne. Alors que les sanctions occidentales, et la myopie politique générale, ont rompu bon nombre de ces liens – merci aux Néocons pour leurs sanctions salvatrices et, en particulier, la propagande hystérique russophobe ! Il y a très peu d’exemples – le cas échéant – de Russes rompant de tels liens. Certains croient que Poutine souhaitait sincèrement que la Russie adhère à l’OTAN et/ou à l’UE. Je ne suis pas d’accord avec cela, mais qu’il soit sincère ou non, le fait est que Poutine a d’abord tenté de courtiser l’Occident. Le fait que l’Occident était trop stupide pour voir l’opportunité fantastique que cette situation offrait est un autre témoignage puissant de l’incapacité des experts régionaux occidentaux.

Le discours de Munich de Poutine, en 2007, aurait dû provoquer un réveil urgent des dirigeants de l’Occident, mais ceux-ci manquaient de cervelle et de courage pour écouter ce que Poutine disait. La même chose s’est produite lors du discours de Poutine à l’Assemblée générale des Nations Unies en 2015. À son auditoire interne russe, Poutine a carrément dit, lorsqu’on lui a demandé si l’Occident tentait d ‘« humilier » la Russie : « Ils ne veulent pas nous humilier, ils veulent nous soumettre, résoudre leurs problèmes à nos dépens ». Personnellement, je crois que Poutine, comme tout autre officier de la première direction principale des renseignements étrangers du KGB, a toujours compris que l’Occident était un ennemi mortel de la Russie et que c’était le cas depuis au moins mille ans. Ainsi, je pense qu’il serait naïf de croire que Poutine ait jamais fait confiance à l’Occident. Mais a-t-il délibérément voulu donner cette impression aussi longtemps que cela pouvait servir ses desseins ? Oui absolument. Maintenant, cette période est clairement terminée.

La seule chose que la 5ème colonne russe ne peut pas vraiment être est une quelconque opposition. Premièrement, la 5ème colonne est interne au Kremlin, à l’administration présidentielle, au parti Russie unie et à tous les autres centres de pouvoir en Russie. Ces forces dont l’opposition prétend qu’elles sont loyales à Poutine sabotent tout effort de re-souverainisation de la Russie – tâche certes ardue puisque la Russie est dirigée par des élites étrangères depuis au moins l’époque de Pierre Ier.

Aparté 
 
On me demande souvent pourquoi Russia Today et Sputnik publient, sur leurs sites Web, ce que l’on ne peut appeler que de la propagande ordurière ou même anti-religieuse. La réponse est simple : il y a beaucoup de gens chez RT et Sputnik, en particulier dans les équipes qui gèrent leurs sites Web, par opposition aux diffusions télévisées, qui sont de purs produits de la vision du monde anglo-sioniste et qui aiment presque autant les histoires de sexe sordides qu'ils aiment bafouer ou ridiculiser l'église orthodoxe. Bien qu'il y ait beaucoup de gens formidables dans ces deux médias, il y en a aussi beaucoup qui aimeraient secrètement que la Russie revienne dans les années 1990 ou devienne une sorte de Pologne à l'Est de l'Ukraine. C’est aussi la raison pour laquelle ces médias s’efforcent de ne pas parler du lobby israélien en Occident - pas seulement aux États-Unis - mais aussi évitent toute discussion sur le 11 septembre. Je sais pertinemment que la moindre mention des événements réels du 9/11 est strictement interdite par certains éditeurs de gros calibre à Moscou, mes propres entretiens ayant été censurés de cette façon.

Un mot de prudence ici : il y a des millions de Russes à l’étranger, et beaucoup d’entre eux sont ce qu’on appelle maintenant en Russie des « вырусь » (vy-roos’), des gens qui pourraient parler russe et même se rendre de temps en temps en Russie, mais qui ont complètement perdu leur âme russe et dont la vision du monde ne dépasse pas le souhait de voir la Russie ressembler davantage aux États-Unis ou à l’Allemagne. Ils pensent que les Russes sont des ploucs et détestent absolument toute manifestation authentique de culture, de spiritualité, de tradition ou de religion. Certains d’entre eux rejoindront le mouvement Alt-right et prétendront que les catégories et l’idéologie racistes utilisées par ce mouvement ont une certaine influence en Russie – ce n’est pas le cas. Certains essaieront de se faire passer pour des chrétiens orthodoxes. En vérité, ils sont toujours un pur produit de l’empire anglo-sioniste. Certains d’entre eux ont clairement trouvé un emploi rémunérateur dans les médias russes, où ils surveillent de près tout signe indiquant que les dogmes idéologiques de l’Occident – nous savons tous lesquels – sont démystifiés par les patriotes russes. Ces « vyroos » sont une autre manifestation de la cinquième colonne russe.

Qu’en est-il de l’opposition officielle à Poutine ?

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Le Ministre de la Défense Poltorak s’est « photoshopé » devant une tour du Kremlin qui explose. Le genre de non-sens qui met même les membres de la Douma en colère

Ensuite, il y a l’opposition officielle de la Douma, qui est plus ou moins une blague. Certains députés russes sont meilleurs que d’autres, mais même les relativement meilleurs sont totalement incapables de représenter un véritable défi au gouvernement russe – nous l’avons vu douloureusement illustré lors du vote de la Douma sur la réforme des retraites.

Pour ce qui est des citoyens ordinaires, la plupart d’entre eux ont probablement encore confiance en Poutine pour les questions de politique étrangère, mais beaucoup en ont vraiment marre d’une élite dirigeante arrogante et condescendante qui se fiche de la situation des gens ordinaires et qui vit dans une tour d’ivoire de richesse, d’arrogance et de pouvoir.

On s’aperçoit aussi progressivement que Poutine est en général trop mou envers l’empire et pas assez proactif pour défendre la Novorossie contre la junte ukronazie à Kiev. Malheureusement, je suis d’accord avec eux. Oui, des progrès ont été accomplis : l’interdiction d’exporter de l’énergie vers l’Ukraine et la délivrance de passeports russes à la population de Novorossie. En outre, le Kremlin a mesuré, avec précision, à 0% son approbation de l’élection de Zelenskii et, apparemment, c’était la bonne décision, car même si la politique de Porochenko avait été catégoriquement rejetée à la majorité absolue du peuple ukrainien, tout indique que Zelenski a déjà entièrement cédé aux exigences de l’Occident collectif. À moins que cette tendance vers  «plus de la même chose, mais en pire » ne s’inverse, il est probable que la pression populaire en Russie visant à être beaucoup plus proactif contre le régime de Kiev ne fera que s’intensifier. Au cours des derniers mois, la Douma a été pressée par le public de réagir plus énergiquement aux événements en Ukraine, ce qui a eu un effet, certes limité : la Douma totalement boiteuse est devenue un peu moins boiteuse, mais pas de beaucoup.

Alors, quelle est cette nouvelle opposition à Poutine ?

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Comment notre structure de pouvoir est organisée : en haut à gauche, le Kremlin. Poutine est là. Il promulgue des décrets et veille au respect de la Constitution ; en haut à droite c’est le bâtiment du gouvernement. Medvedev est là et pille le budget du pays ; en bas à gauche c’est la Douma, Volodin est là et il adopte des lois anti-populaires ; en bas à droite c’est le conseil de la fédération, Matvienko, qui approuve les lois anti-populaires.

À droite, une affiche Internet typique de l’opposition.

La caractéristique distinctive de cette nouvelle opposition à Poutine est qu’elle se considère comme le segment véritablement patriotique de la société russe. Ce sont des gens qui accusent Poutine d’être faible, indécis et corrompu – y compris personnellement. Ils croient que Poutine se trouve au sommet d’une pyramide oligarchique qui ne sert que du bout des lèvres aux intérêts nationaux russes, mais qui, en réalité, ne s’intéresse qu’à la richesse, au pouvoir et à l’influence. Franchement, leur argumentation sur la corruption présumée de Poutine repose en grande partie sur un mélange de désinformation et de haine personnelle envers Poutine lui-même. En revanche, leurs arguments selon lesquels Poutine est trop faible ou indécis sont basés sur une analyse totalement rationnelle et factuelle des événements qui ont marqué la présidence de Poutine. Après tout, cet homme est au pouvoir depuis une vingtaine d’années, il jouit d’un énorme pouvoir bureaucratique et du plein soutien de la grande majorité de la population. Comment peut-il alors – lui ou ses partisans – attribuer le tout à un « mauvais système » ou au pouvoir d’une 5ème colonne dont certains nient l’existence ?

Personnellement, je ne partage pas ce point de vue, mais je dois reconnaître que ce n’est pas en soi absurde, ou fondé uniquement sur une propagande. En d’autres termes, ils ont un argument, et une grande partie de leurs critiques sont valables.

Hélas, une grande partie ne l’est pas et cette combinaison perd beaucoup en crédibilité lorsque 50% de celle-ci est fondée sur des faits et sur la logique et que 50% ne l’est pas.

Ce qui est encore pire, c’est que ces patriotes se retrouvent régulièrement dans le même camp que les personnes financées par Soros/CIA que les patriotes prétendent haïr, mais dont ils récupèrent souvent les arguments – à propos de la corruption personnelle de Poutine, par exemple.

L’autre faiblesse majeure de cette nouvelle opposition est qu’elle n’a pas de leader. C’est pourquoi je n’ai pas pris la peine de lister les noms des principaux représentants de cette opposition : pour la plupart des lecteurs de cet article, ces noms ne signifieront rien.

Enfin, cette nouvelle opposition patriotique semble manquer d’une vision originale du monde : l’essentiel de leur argumentation se résume à «c’était mieux à l’époque soviétique». Ils ont généralement tendance à négliger l’ampleur des problèmes, du moins depuis les années 1980 !

Alors, où allons-nous avec ça ? La Russie aura-t-elle jamais une opposition réelle et dynamique ?

Ma réponse personnelle brève est, oui, la Russie aura une telle opposition. Voici pourquoi :

  • L’opposition officielle de la Douma est à la fois inutile et incurable ;
  • L’opposition financée par Soros/CIA est discréditée au-delà de toute rédemption ;
  • La 5ème colonne est fondamentalement une imposture et la plupart des Russes la détestent ;
  • L’opposition patriotique actuelle va croître en raison de la politique du gouvernement russe et ils vont probablement tirer des leçons de leurs erreurs ;
  • Les crises génèrent souvent – presque toujours – l’apparition de nouveaux leaders.

J’espère que la nouvelle opposition patriote concentrera sa colère non pas sur Poutine en tant que personne, mais sur les erreurs du gouvernement russe où qu’elles se produisent : président, premier ministre, ministre ou au-dessous – cela ne devrait pas avoir d’importance. Si l’opposition réussit à se concentrer sur les problèmes au lieu de s’énerver contre des individus spécifiques, de réels changements deviendront alors possibles, y compris des changements de personnel.

Les derniers sondages montrent que tous les membres du gouvernement souffrent de la chute des chiffres de satisfaction, pas seulement les intégrationnistes atlantistes. Si cette tendance se maintient, les souverainistes eurasiens seront fortement incités à couper leurs liens avec les intégrationnistes atlantistes. Qui sait, peut-être que Medvedev et le prétendu « bloc économique du gouvernement » seront virés ? Si ce n’est pas le cas, ils continueront probablement à plonger dans les sondages et les troubles sociaux deviendront une possibilité réelle.

The Saker

Traduit par jj, relu par Cat pour le Saker Francophone

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