L’histoire de l’alliance entre l’Iran et Al-Qaïda racontée par Washington et basée sur le livre « L’exil », d’origine douteuse


Par Gareth Porter − Le 19 mai 2020 − Source The Grayzone

Gareth PorterUne campagne de désinformation vise à justifier l’assassinat de Qassem Soleimani en le dépeignant, ainsi que l’Iran, comme des facilitateurs volontaires d’Al-Qaïda. L’opération de propagande s’est largement appuyée sur un livre de mauvaise qualité, « L’Exil ».

Osama bin Laden Iran
Hamid Mir interviewant Oussama Ben Laden – Image thediplomat.com

L’assassinat américain de Kassem Soleimani en janvier a déclenché une nouvelle vague de désinformation sur le général de division iranien, les alliés de l’Administration Trump le qualifiant de terroriste mondial tout en dépeignant l’Iran comme le pire État sponsor du terrorisme. Une grande partie de la propagande sur Soleimani concernait sa responsabilité présumée dans le meurtre des troupes américaines en Irak, ainsi que le rôle de l’Iran en Syrie, au Liban et au Yémen.

Mais un deuxième thème de la campagne de désinformation, qui a été repris par des médias grand public comme le Wall Street Journal et la National Public Radio, est l’affirmation selon laquelle Soleimani a délibérément déclenché la campagne du terroriste d’Al-Qaïda Abu Mousab al-Zarkaoui visant à tuer les Chiites en Irak. Cet élément de l’offensive de propagande a été le résultat de la publication en 2017 de « L’exil », un livre des journalistes britanniques Adrian Levy et Cathy Scott-Clark, qui a donné une nouvelle version de la ligne de propagande américaine bien connue d’une prétendue alliance terroriste iranienne avec Al-Qaïda.

Levy et Scott-Clark ont introduit le thème de la collusion secrète entre les deux adversaires déclarés avec un article paru dans le Sunday Times début 2018, dramatiquement intitulé « Téhéran dans un pacte du diable pour reconstruire Al-Qaïda« . Soleimani, affirmaient-ils, « a d’abord offert l’asile à la famille de Ben Laden et aux chefs militaires d’Al-Qaida », puis a procédé à « la construction d’un complexe résidentiel au cœur d’un centre d’entraînement militaire à Téhéran ».

Mais ces deux affirmations représentaient une distorsion grotesque de la politique iranienne envers les membres d’Al-Qaïda fuyant l’Afghanistan vers l’Iran. Pratiquement toutes les preuves concrètes, y compris un document interne d’Al-Qaïda rédigé en 2007, montrent que l’Iran a accepté d’accueillir un groupe de réfugiés d’Al-Qaïda avec des passeports en règle comprenant des membres de la famille de Ben Laden et certains combattants et cadres militaires de rang moyen et inférieur – mais pas Zarkaoui et d’autres dirigeants militaires d’Al-Qaïda – et ce, uniquement de manière temporaire et en vertu de règles strictes interdisant toute activité politique.

Le fait crucial, que Levy et Scott-Clark ont en outre commodément omis de mentionner, est que les responsables iraniens étaient bien conscients que les dirigeants d’Al-Qaïda, y compris les commandants militaires et leurs troupes, se glissaient également en Iran depuis l’Afghanistan, mais que les forces de sécurité iraniennes ne les avaient pas encore localisés.

Il est donc prudent pour la sécurité iranienne, dans ces circonstances, de surveiller de plus près les arrivées légales et de surveiller tout contact avec les personnes se trouvant illégalement dans le pays.

En outre, le fait d’avoir la famille de Ben Laden et d’autres cadres d’Al-Qaïda sous leur surveillance a donné à l’Iran des atouts de négociation potentiels qu’il pourrait utiliser pour contrer les actions hostiles d’Al-Qaïda et des États-Unis.

Les documents d’Al-Qaïda torpillent le récit de la coopération avec l’Iran

L’étude minutieuse de l’énorme quantité de documents internes d’Al-Qaïda publiés par le gouvernement américain en 2017 a encore discrédité l’histoire de la facilitation iranienne du terrorisme d’Al-Qaïda.

Nelly Lahoud, associée de recherche à la New American Foundation et ancienne associée de recherche au West Point Combating Terrorism Center, a traduit et analysé 303 des documents nouvellement disponibles et n’a rien trouvé qui indique une coopération iranienne avec Zarkaoui ou d’autres chefs militaires d’Al-Qaïda, ni même une connaissance de leur localisation avant leur détention en avril 2003.

Lahoud a expliqué lors d’ une conférence de septembre 2018 que toutes les actions des agents d’Al-Qaïda en Iran avaient été « menées de manière clandestine ». Elle a même découvert dans un des documents qu’Al-Qaïda avait considéré la présence clandestine de ces responsables et combattants comme si dangereuse qu’ils avaient reçu des instructions sur la façon de se suicider s’ils étaient pris par les Iraniens.

Adrian Levy et Cathy Scott-Clark étaient bien conscients que les agents d’Al-Qaïda vivant dans le centre d’entraînement militaire de Téhéran étaient soumis à de sévères contraintes, comme dans une prison. Pendant ce temps, des personnalités de haut rang comme Zarkaoui et Saif al-Adel, le chef du Conseil de la Choura d’Al-Qaïda, étaient loin de Téhéran, planifiant de nouvelles opérations dans la région au milieu de contacts amicaux avec les sunnites. Ces plans comprenaient la campagne de Zarkaoui en Irak, qu’il a commencé à organiser au début de 2002.

Néanmoins, les auteurs ont déclaré :

« Depuis [le centre de formation iranien], Al-Qaïda a organisé, formé et établi des réseaux de financement avec l’aide de l’Iran, coordonné de multiples atrocités terroristes et soutenu le bain de sang contre les Chiites par Al-Qaïda en Irak… ».

L’analyste du  think tank anti-iranien Sadjadpour monte dans le train de la conspiration

Karim Sadjadpour, du Carnegie Endowment for International Peace, une source fiable de propagande anti-iranienne, a répondu quelques jours après l’assassinat de Soleimani par un article dans la section éditoriale du journal de droite, le Wall Street Journal qui a amplifié la campagne de désinformation naissante.

Intitulé « Le sinistre génie de Kassem Soleimani », l’éditorial de Sadjadpour soutenait qu’en mars 2003, avant l’invasion américaine de l’Irak, « les forces de Kassem Soleimani ont libéré de nombreux djihadistes sunnites que l’Iran détenait en captivité, les lâchant ainsi contre les États-Unis ». Il a cité « L’Exil » comme sa source.

Levy et Scott-Clark ont en effet raconté dans le livre que les troupes de Zarkaoui – et Zarkaoui lui-même – ont été rassemblés et enfermés dans la même prison que les membres d’Al-Qaida qui sont entrés avec des passeports en mars 2003. Les auteurs affirment qu’ils ont été libérés dans les jours qui ont suivi. Mais les seules sources qu’ils citent pour étayer leurs affirmations sont deux personnes qu’ils ont interrogées à Amman, en Jordanie, en 2016.

Qui étaient donc ces sources privilégiées ? Les seuls éléments d’identification que Levy et Scott-Clark apportent sont qu’ils étaient « dans le groupe de Zarkaoui à l’époque ». En outre, aucune de ces sources n’est citée pour étayer l’affirmation selon laquelle Zarkaoui a été arrêté puis libéré de prison, et elles ne sont mentionnées que dans une note de bas de page sur le nombre de soldats de Zarkaoui qui avaient été envoyés à la prison.

Sadjadpour a offert sa propre explication – sans la moindre suggestion de preuve à l’appui – des raisons pour lesquelles Soleimani soutiendrait un djihadiste anti-chiite pour tuer ses propres alliés Chiites irakiens. « En ciblant les sanctuaires et les civils chiites, tuant des milliers de compagnons chiites de l’Iran », a-t-il écrit, « Zarkaoui a contribué à radicaliser la majorité chiite irakienne et l’a poussée à se rapprocher de l’Iran – et de Soleimani, qui pouvait lui offrir sa protection ».

Fin janvier, dans l’émission hebdomadaire de la Radio publique nationale US « Throughline », Sadjadpour a fait valoir son argument d’origine douteuse, estimant que Soleimani avait compris comment « utiliser les djihadistes d’Al-Qaïda de Zarkaoui … pour les lâcher en Irak en sachant ce qu’ils allaient faire ».

La BBC fait la promotion de « L’Exil » alors que le récit du livre s’effondre

Dans un documentaire de la BBC diffusé fin avril, intitulé « Iran’s Long Game » (une allusion au prétendu plan de domination à long terme de l’Iran sur l’ensemble du Moyen-Orient), Cathy Scott-Clark a raconté une histoire destinée à prouver que l’Iran avait aidé Zarkaoui : D’autres prisonniers ont « entendu des conversations dans les couloirs » dans lesquelles les autorités iraniennes auraient assuré à Zarkaoui « Vous pouvez faire ce que vous voulez … en Irak. »

Cette histoire n’apparaît pas dans son livre, cependant. Adrian Levy et Scott-Clark ont plutôt rapporté un commentaire d’Abu Hafs al-Mauritani, un conseiller spirituel de Ben Laden, qui a entendu parler de l’arrestation puis de la libération de Zarkaoui par un autre prisonnier qui a écouté aux portes de sa chambre en tapant sur les tuyaux.

Ce récit avait déjà été définitivement contredit bien avant, cependant, dans un récit fourni par Saif al-Adl, le membre le plus haut placé de la direction d’Al-Qaïda en Iran. Al-Adl s’était enfui avec Zarkaoui d’Afghanistan pour franchir illégalement la frontière iranienne fin 2001 ou début 2002 et a été appréhendé en avril 2003 – quelques semaines après les événements présumés décrits dans l’histoire d’al-Mauritani.

Dans un mémoire remis clandestinement au journaliste jordanien Fouad Hussein, que celui-ci a publié en 2005 dans un livre en langue arabe, mais disponible en ligne dans une traduction anglaise, Saif al-Adl a décrit une répression iranienne en mars 2003 qui a capturé 80 % des combattants de Zarkaoui et « nous a désorientés et a fait avorter 75 % de notre plan ».

À cause de cette rafle, al-Adl a écrit : « Il était nécessaire de faire partir Abu-Mus’ab et les frères qui sont restés libres ». Al-Adl a décrit sa dernière rencontre avec Zarkaoui avant son départ, confirmant que Zarkaoui n’avait pas été attrapé avant sa propre arrestation le 23 avril 2003.

Levy et Scott-Clark ont cité les mémoires de Saif al-Adl sur d’autres sujets dans « L’Exil« , mais lorsque cet écrivain a interrogé Scott-Clark sur le témoignage d’al-Adl – qui contredisait le récit qui sous-tendait son livre – Scott-Clark a répondu : « Je connais bien Fuad Hussein. La plupart de ses informations sont de troisième main et ne proviennent pas de bonnes sources ».

Elle n’a cependant pas abordé le fond des souvenirs d’al-Adl sur Zarkaoui. Lorsqu’on lui a demandé dans un courriel de suivi si elle contestait l’authenticité du témoignage de Saif al-Adl, Scott-Clark n’a pas répondu.

Gareth Porter est journaliste d’investigation indépendant. Il couvre la politique de sécurité nationale depuis 2005 et a reçu le prix Gellhorn pour le journalisme en 2012. Son dernier livre, The CIA Insider’s Guide to the Iran Crisis, co-écrit avec John Kiriakou, vient de paraître en février.

Traduit par Michel, relu par jj,  pour le Saker Francophone

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