L’économie américaine « se porte-t-elle exceptionnellement bien » ?
Par Peter Turchin − Le 1er novembre 2025 − Source Cliodynamica
Un commentaire d’un abonné sur le précédent volet de cette série m’a demandé de commenter l’article intitulé « Ce mythe économique doit disparaître : 60 % des Américains n’ont pas de difficultés à joindre les deux bouts », écrit par Ben Krauss et publié sur le substack Slow Boring de Matthew Yglesias.
Cet article, publié le 19 octobre 2024, appartient à un genre particulier, celui du « fossé de perception », très populaire dans la presse grand public pendant la période précédant l’élection présidentielle américaine de 2024. Le fossé de perception fait référence au décalage entre les indicateurs économiques officiels, qui brossaient un tableau positif de l’économie, et la perception de nombreux Américains selon laquelle l’économie ne leur était pas favorable. Je me souviens en particulier de l’article d’opinion du journaliste chevronné Steven Greenhouse, spécialisé dans les questions économiques et sociales : Trump veut vous faire croire que l’économie américaine va très mal. C’est faux.
Le Washington Post est allé encore plus loin. Dans un article intitulé Pourquoi Trump perd son avantage auprès des électeurs en matière d’économie : il semble que les bonnes nouvelles économiques finissent par convaincre les électeurs, Catherine Rampell a déclaré : « L’économie américaine se porte-t-elle bien ces jours-ci ? Tellement bonne que les Républicains prétendent que les chiffres sont faux. » Et plus loin : « L’économie américaine se porte tout simplement à merveille. »
Je crois me souvenir que Paul Krugman a écrit un article similaire dans The New York Times, mais je ne retrouve pas cet article. (Note ajoutée plus tard : un lecteur a retrouvé l’article : Une économie « glorieuse », publié le 30 octobre 2024 dans The New York Times.)
Comme nous le savons, ces efforts n’ont pas réussi à convaincre la classe ouvrière américaine, obstinée, et Trump a été élu à une écrasante majorité.
Pour en revenir à l’article de Krauss, celui-ci utilise une astuce assez courante : il commence par ériger un homme de paille, puis le démolit facilement.
Il commence son article en notant que les politiciens populistes, tant de gauche que de droite, « aiment dire que 60 % des Américains vivent au jour le jour ». Krauss fait remonter ce mème au rapport annuel d’une obscure société, basé sur une méthodologie opaque. Il n’est pas utile d’entrer dans les détails de sa critique (vous pouvez la lire dans son article), car je suis d’accord avec lui sur ce point : il s’agit ici d’un « fait divers » qui ne mérite pas qu’on s’y attarde.
Mais je ne peux pas souscrire à la conclusion globalement optimiste de Krauss, selon laquelle « les États-Unis ne sont pas une dystopie économique, mais plutôt un endroit où la plupart des Américains appartiennent encore au moins à la classe moyenne et ont un niveau de vie confortable ». Oui, de nombreux pays sont dans une situation économique bien pire que celle des États-Unis. La question à laquelle nous devons répondre ne concerne pas le niveau, mais la tendance. L’appauvrissement est relatif. Les Américains comparent leur bien-être à celui de la génération de leurs parents.
Les statistiques que nous avons examinées dans l’article précédent, SDSA II : Bien-être/Pauvreté, suggèrent fortement que les Américains moyens ont perdu du terrain depuis la fin des années 1970 et que cette tendance s’est poursuivie au cours de la dernière décennie. Les statistiques sur le bien-être biologique et les décès dus au désespoir constituent des preuves particulièrement accablantes.
L’économie américaine se porte plutôt bien, mais principalement pour les 10 % les plus riches, et encore plus pour les 1 % et les 0,01 % les plus riches. Comme je l’explique dans End Times, c’est l’une des raisons pour lesquelles les membres de ces classes privilégiées ont une perception déformée de la réalité et ne comprennent pas que la paupérisation des couches socio-économiques inférieures est bien réelle.
Krauss fait allusion dans son article à l’aggravation de la paupérisation en commentant l’augmentation des coûts des soins de santé qui « a brisé le rêve de la classe moyenne pour de nombreux Américains ». À l’appui de cette affirmation, il cite un article de 2019, qui cite à son tour une étude de la société de données Clever, dont je n’ai jamais entendu parler. Une meilleure source de données serait CMS.gov (Centers for Medicare & Medicaid Services).
Comme je l’ai écrit dans le précédent article (et dans End Times), l’assurance maladie est l’un des trois « grands éléments » qui définissent la qualité de vie de la classe moyenne américaine. Mais je n’ai pas développé ce thème plus en détail dans cet article. Aujourd’hui, poussé par cette remarque anodine dans l’article de Krauss, j’ai décidé d’approfondir les chiffres. Je vous présenterai les résultats la semaine prochaine.
Peter Turchin
Traduit par Hervé, relu par Wayan, pour le Saker Francophone
