La mort inévitable du gaz naturel en tant que combustible pour faire la soudure


Par Justin Mikulka – Le 22 février 2019 – Source DeSmog

Bridge over river with wind turbines in background
Photo originale du pont Betsy Ross à Philadelphie par Seth Werkheiser sous licence CC BY-SA 2.0, combiné avec des éoliennes par Will Bakker sous licence CC BY-NC-SA 2.0. Crédit : Emily Cantera, CC BY-NC-SA 2.0

 

Le maire de Los Angeles, Éric Garcetti, a récemment annoncé que la ville abandonnait les plans d’une mise à jour de plusieurs milliards de dollars de trois centrales électriques au gaz naturel, préférant investir dans les énergies renouvelables et le stockage.

« C’est le début de la fin du gaz naturel à Los Angeles », a déclaré le maire Garcetti. « La crise climatique exige que nous agissions plus rapidement pour mettre fin à notre dépendance aux combustibles fossiles, et c’est ce que nous faisons aujourd’hui. »

L’an dernier, les émissions de carbone des États-Unis ont augmenté de plus de 3 %, malgré la fermeture de centrales au charbon et leur remplacement partiel par le gaz naturel, l’alternative tant vantée du « combustible pour faire la soudure » et des combustibles fossiles « plus propres ». Comme le souligne une nouvelle série du groupe de réflexion sur le développement durable du Sightline Institute, l’idée du gaz naturel comme combustible pour faire la soudure est « alarmante et trompeuse ».

Mais des signes montrent qu’en dépit des efforts déployés par l’industrie pétrolière et gazière pour éluder la responsabilité de la crise climatique et promouvoir le gaz dans le cadre d’un « bouquet énergétique à faible teneur en carbone », l’illusion que le gaz naturel est un combustible de transition commence à s’effriter.

Les forces du marché

Bien que le maire Garcetti ait peut-être raison de prédire le déclin du gaz naturel pour la production d’électricité, les préoccupations climatiques n’entraîneront pas de changement, mais simplement des considérations économiques.

Il n’y a pas si longtemps, le président Obama, accusé d’avoir déclenché « la guerre au charbon » en raison de la réglementation sur la qualité de l’air, vantait les avantages du « charbon propre ». Mais l’automatisation de l’industrie houillère et la concurrence avec les énergies renouvelables moins chères et le gaz naturel ont commencé à avoir un impact négatif sur le charbon.

L’industrie du charbon en difficulté pensait que les choses s’amélioraient lorsque Donald Trump a été élu, avec sa promesse de relancer le charbon.

Mais il a échoué.

Plus récemment, le président Trump a tweeté que la Tennessee Valley Authority (TVA) devrait voter pour maintenir deux anciennes centrales au charbon ouvertes.

Donald J. Trump @realDonaldTrump

Le charbon est une part importante de notre mix de production d’électricité et @TVAnews devrait considérer sérieusement tous les facteurs avant de voter pour la fermeture de centrales viables, comme Paradise #3 au Kentucky !

Néanmoins, TVA a voté en faveur de la fermeture de ces centrales au charbon et a déclaré qu’elle s’attendait à ce que cette mesure permette d’économiser un milliard de dollars en coûts futurs. La combustion du charbon pour produire de l’électricité est de plus en plus incompatible avec les profits.

Gary Jones, directeur du développement économique du comté du Kentucky, où se trouve l’une des usines de charbon qui va fermer, a reconnu cette réalité économique dans ses commentaires au Wall Street Journal : « On ne lui [Trump] en veut pas pour ça. C’est le marché. »

Exactement. Le charbon ne peut rivaliser avec le prix historiquement bas et non durable du gaz naturel aux États-Unis lorsqu’il s’agit de production d’électricité. Et il ne peut pas non plus rivaliser avec les énergies renouvelables.

En juillet 2016, j’ai écrit ce qui suit au sujet d’une présentation sur le charbon à la conférence annuelle de l’Energy Information Administration :

La présentation sur l’Inde s’est terminée par la conclusion suivante : Le charbon bon marché reste essentiel à la croissance économique indienne.

L’Inde a tout misé sur le charbon pendant les quelques décennies qui ont suivi, et pourtant, au cours des deux ans et demi qui ont suivi, les énergies renouvelables ont nui à l’industrie du charbon de l’Inde. Pourquoi ?

Comme au Tennessee et au Kentucky, c’est le marché. Mais ce n’est pas le gaz naturel qui fait descendre le charbon en Inde, c’est l’éolien et le solaire, selon une récente chronique de Reuters par Clyde Russell :

… la principale raison pour laquelle le charbon pourrait avoir à se battre pour répondre aux besoins énergétiques futurs de l’Inde est qu’il devient tout simplement trop cher par rapport aux énergies renouvelables comme le vent et le soleil.

Coal power plant in Germany
Une centrale au charbon à Datteln, en Allemagne. Crédit : Recadré de l’image par Arnold Paul, CC BY-SA 2.5

Une situation similaire est en train de se produire en Allemagne, où l’objectif est de fermer toutes ses centrales au charbon au cours des 20 prochaines années. L’industrie du gaz naturel a d’abord vu là une occasion de remplacer le charbon, mais la baisse du coût des énergies renouvelables pourrait amener l’Allemagne à sauter la « soudure » du gaz naturel et à passer directement aux énergies renouvelables, qui fournissent déjà plus de 40 % de l’électricité du pays. Selon Bloomberg, l’étude d’une grande entreprise énergétique allemande prévoit que la consommation de gaz naturel en Allemagne (et dans d’autres pays européens) va probablement diminuer. Pourquoi ?

… le coût des systèmes solaires et des systèmes de batteries diminuera suffisamment pour que les énergies renouvelables puissent devenir le moyen le plus rentable de produire de nouveaux flux d’électricité.

Comparons cela à 2014, lorsque les géants de l’industrie disaient du mal de l’avenir des énergies renouvelables en Europe. Lors d’une conférence sur l’industrie de l’énergie, Paolo Scaroni, PDG de la compagnie pétrolière et gazière Eni, a déclaré que l’Europe se rendait compte que les énergies renouvelables sont « plus un problème qu’une solution » et Joe Kaeser, PDG de Siemens, a déclaré : « Utiliser des panneaux solaires en Allemagne est comme cultiver des ananas en Alaska ».

Aujourd’hui, les énergies renouvelables sont la solution. Et cela pose certainement un problème pour l’industrie des combustibles fossiles.

Robert Howarth @howarth_cornell

Le charbon est mort.  Bientôt, le gaz naturel sera aussi mort. L’économie à elle seule poussera le monde vers l’éolien et le solaire.

Une reconnaissance appropriée du coût social du CO2 et du méthane accélérera grandement cette transition.

La construction de nouvelles infrastructures de gaz naturel semble être un mauvais investissement à l’heure actuelle pour des villes comme Los Angeles alors que les énergies renouvelables sont déjà compétitives. Le gaz naturel semble sur le point de se joindre au charbon comme un autre combustible qui ne pourrait tout simplement pas rivaliser avec les énergies renouvelables.

Voici d’autres raisons pour lesquelles c’est le cas.

Les prix du gaz naturel à la hausse, celui des énergies renouvelables à la baisse

Workers in a wind turbine parts manufacturing facility in Arkansas.
Une usine de fabrication de pièces d’éoliennes Nordex à Jonesboro, Arkansas. Crédit : Ministère de l’Énergie, domaine public

 

Le prix de l’énergie renouvelable et du stockage a tendance à baisser alors que le prix déjà très bas du gaz naturel – en particulier aux États-Unis – ne peut qu’augmenter.

Alors que l’Inde et l’Allemagne trouvent déjà des énergies renouvelables moins chères que les combustibles fossiles pour la production d’électricité grâce à la technologie d’aujourd’hui, les progrès de la recherche et du développement ainsi que de la fabrication continueront à rendre les énergies renouvelables encore plus compétitives.

John Deutch, professeur au MIT et ancien directeur de l’ICA, a récemment présenté une étude intitulée « Démontrer une production d’électricité presque sans carbone à partir de sources renouvelables et de stockage » lors d’un séminaire sur l’énergie de l’Université de Stanford, dans laquelle il a déclaré :

Vous allez vous retrouver très bientôt dans une situation où vous avez des alternatives de stockage qui, jumelées aux systèmes de production d’énergie solaire et éolienne existants, seront en mesure de répondre très efficacement à la charge.

Répondre efficacement à la demande d’électricité et, en tant que producteur au coût le plus bas, utiliser des sources d’énergie (vent et soleil) qui sont gratuites.

Selon Greentech Media, les analystes de l’industrie de l’énergie de Wood Mackenzie affirment que la combinaison des énergies renouvelables et des systèmes de batteries peut actuellement remplacer environ les deux tiers des turbines à gaz naturel aux États-Unis. Selon les estimations, le coût du stockage à lui seul pourrait chuter de 80 % d’ici 2040.

Qui veut posséder une centrale au gaz en 2040 en sachant cela ?

Entre-temps, le coût de production d’électricité au gaz naturel dépend du coût du combustible.

À l’heure actuelle, les sociétés gazières perdent de l’argent – et ce, depuis un certain temps – au prix actuel du gaz naturel en Amérique. Comme DeSmog l’a expliqué en détail, l’industrie de la fracturation, qui est responsable de la majeure partie de la production de gaz naturel aux États-Unis, a connu une période de pertes financières qui dure depuis une décennie.

L’industrie s’est avérée incapable de réaliser des profits aux prix actuels du gaz naturel. Donc, à moins que Wall Street ne veuille perdre des milliards de dollars de plus en subventionnant l’industrie du gaz naturel, les prix devront augmenter à un moment donné. Et lorsque les prix du gaz naturel augmentent, les tarifs d’électricité résidentiels augmentent aussi.

De plus, si toutes les infrastructures prévues sont construites pour exporter du gaz naturel américain sous forme liquide (connu sous le nom de gaz naturel liquéfié, ou GNL), les prix du gaz naturel augmenteront très probablement. C’est le plan de survie de l’industrie pour l’avenir. Toutefois, les prix plus élevés dont les producteurs de gaz naturel ont besoin risquent de tuer l’un des principaux marchés de l’industrie.

Clean Energy Canada @cleanenergycan

L’énergie solaire commence à surpasser les autres formes d’énergie en Alberta. Trois nouvelles fermes solaires – qui fourniront au gouvernement provincial 55 % de ses besoins en électricité – ont été contractées à un coût inférieur à celui du gaz naturel. #abpoli http://bit.ly/2GNT8Tr

Tom DiCapua, directeur général des services énergétiques de gros chez Con Edison Energy, a récemment résumé la situation à Reuters : « Plus les exportations de GNL augmenteront, plus les prix du gaz augmenteront. »

Lorsqu’il s’agit de l’économie à long terme de la production d’électricité, ce n’est pas une lutte équitable. Il n’existe aucune façon claire pour  le gaz naturel de concurrencer les énergies renouvelables sur le plan économique au cours des prochaines décennies. C’est pourquoi l’industrie pétrolière et gazière travaille si dur pour convaincre les gens que le gaz est propre et bon marché.

Il sait qu’il ne peut pas gagner un combat équitable.

Problèmes financiers structurels avec l’industrie du gaz naturel

Dans une chronique de la revue Forbes de juillet 2017, Art Berman, expert de l’industrie de l’énergie, a exposé en détail les problèmes structurels des finances de la production de gaz naturel. Depuis, la situation n’a fait qu’empirer, car d’énormes volumes de gaz sont pompés simultanément à partir de puits de pétrole permiens au Texas et au Nouveau Mexique.

Cependant, même avant l’énorme montée en puissance du Permien, Berman a fait valoir que l’industrie du gaz naturel produisait des quantités record de gaz à des prix auxquels les entreprises ne pouvaient pas faire de bénéfices. Comment ont-ils pu tenir ?

Les coffres de Wall Street.

Comme l’explique Berman, « Les marchés du crédit ont soutenu le forage de gaz de schistes non rentable depuis l’effondrement financier de 2008 ».

Bien sûr, maintenant, les marchés du crédit ne sont pas aussi disposés à prêter de l’argent aux sociétés de schistes pour produire du gaz à perte. Berman a estimé que les producteurs de gaz naturel avaient besoin de prix de 4 $ par million de BTU de gaz pour atteindre le seuil de rentabilité. Les prix sont inférieurs à 4 $, et le prix moyen est inférieur à ce seuil depuis des années.

Ce n’est pas bon pour le gaz naturel.

Si vous ne pouvez pas les battre, rejoignez-les

En 2017, les travailleurs nettoient les héliostats du projet solaire Ivanpah, un projet d’énergie solaire concentrée. Source : Dennis Shroeder, Laboratoire national des énergies renouvelables, CC BY-NC-ND

 

Tout comme l’industrie des combustibles fossiles, les services publics d’électricité ont également combattu les options autour des énergies renouvelables. En 2016, les services publics de Floride ont dépensé près de 30 millions de dollars pour limiter la capacité des résidents d’installer des systèmes solaires sur les toits – perçus comme une menace directe pour ces services.

Tout comme les perspectives du charbon en Inde, quelques années ont toutefois fait une énorme différence. En février, le Christian Science Monitor a signalé que les services publics de Floride ont commencé à adopter les parcs solaires appartenant aux services publics. Et bien que les services publics luttent encore contre le solaire résidentiel sur les toits, ils ont de toute façon commencé à faire des gains en Floride – malgré les restrictions réglementaires.

« Les services publics produisent de l’énergie solaire comme vous ne pouvez pas le croire », a déclaré James Fenton, directeur du Florida Solar Energy Center de l’University of Central Florida.

Les services publics n’ont pas soudainement décidé que le climat était plus important que les profits. Ils voient juste un meilleur chemin vers les profits avec l’énergie solaire, tant qu’ils peuvent en avoir le contrôle, au moins.

« Il est tout simplement indéniable maintenant qu’il s’agit souvent de la source de production la moins chère », a déclaré Ethan Zindler, directeur de la recherche américaine chez Bloomberg New Energy Finance, à The Monitor. « Vous pouvez donc vous féliciter d’avoir fait quelque chose de respectueux de l’environnement, mais en même temps, vous faites aussi quelque chose pour fournir de l’électricité au coût le plus bas possible à vos clients. »

L’Arizona Public Service (APS) est la plus grande compagnie d’électricité appartenant à des investisseurs de l’État, et elle a dépensé beaucoup d’argent pour aider à vaincre une initiative électorale de 2018 qui aurait exigé que l’Arizona tire 50 % de son électricité des énergies renouvelables d’ici 2030.

Cependant, comme APS appartient à des investisseurs, le service public investit maintenant dans l’énergie solaire et affirme que le solaire couplé avec des batteries sont une option encore moins coûteuse que les centrales au gaz naturel pour les pointes d’énergie. La nécessité de ce qu’on appelle des « centrales de pointe » au gaz, capables de produire rapidement de l’électricité en période de pointe, est l’un des arguments préférés de l’industrie de l’énergie contre les énergies renouvelables et pour le gaz naturel.

Mais parce que les investisseurs veulent faire de l’argent, APS va de l’avant avec le solaire et les batteries.

« Il s’agit d’une comparaison [économique] directe où nous essayons de sélectionner les meilleures ressources pour répondre aux besoins de nos clients », a déclaré Brad Albert, vice-président de la gestion des ressources pour APS, à Greentech Media.

Dans cette comparaison directe, le gaz naturel a perdu.

Ryan Randazzo @utilityreporter

Changement historique : @APSfyi fait de gros investissements dans les batteries pour capter l’énergie solaire excédentaire, qui est maintenant le moyen le plus rentable de répondre à la demande d’énergie dans le Sud-Ouest.

Comme d’habitude dans l’industrie pétrolière et gazière, il est préférable de surveiller ce qu’elle fait, et non ce qu’elle dit.

Le bassin Permien est au cœur du boom de la fracturation du schiste bitumineux aux États-Unis et produit tellement de gaz naturel en même temps que le pétrole que le prix du gaz naturel y est devenu négatif en 2018.

Il faut beaucoup d’électricité pour alimenter la fracturation hydraulique. Et le Permien en a besoin de plus. Mais est-ce que l’industrie profite de tout ce gaz naturel bon marché pour produire cette énergie ?

Non, non. Parmi les projets de nouvelle production d’électricité au cœur de la région pétrolière et gazière du Permien figurent un parc solaire et la plus grande batterie du monde.

Les énergies renouvelables sont devenues la nouvelle source de production d’électricité à faible coût beaucoup plus rapidement que prévu, ce qui est une excellente nouvelle pour le climat.

Le gaz naturel, avec son puissant effet de réchauffement de la planète, est un destructeur du climat. Et en perdant de l’argent.

Si les lobbyistes ne gagnent pas et que le marché libre est autorisé à travailler pour la production d’électricité, le gaz naturel – comme le charbon – ressemble de moins en moins à un « carburant pour faire la soudure » et de plus en plus à un carburant du passé.

Justin Mikulka

Note du Saker Francophone

Cet article est tiré d'une série : L’industrie du schiste argileux creuse plus de dettes que de bénéfices
Traduit par Hervé pour le Saker Francophone

 

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