La guerre du Golfe. L’Inde se fourre dans une impasse


Par M.K. Bhadrakumar – Le 22 mars 2026 – Source Indian Punchline

Les deux comptes-rendus de l’appel téléphonique entre le Premier ministre Narendra Modi et le président iranien Masoud Pezeshkian est que les relations bilatérales entre les deux « États civilisation » sont devenues tendues ces derniers temps. La divergence d’opinion n’est que trop apparente.

L’appel fut un dialogue de sourds. Le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu peut se féliciter d’avoir créé cette situation impensable ; un petit pays de 8 ou 9 millions d’habitants soumettant un Léviathan de 1,4 milliards d’habitants pour danser au son de sa flute. Mais il ne fait aucun doute que la faute repose sur Delhi d’avoir permis à Israël d’entrer dans la tente des décideurs indiens et de finalement s’en emparer ; une catastrophe qui aurait pu être prédite.

Deuxièmement, la transformation de l’Inde en tant que co-participant à l’orbite américano-israélienne ressort clairement de la lecture du compte rendu indien. Le Premier ministre n’a tout simplement pas pu se résoudre à appeler un chat un chat même lorsque la pure vérité le permettait ; que Trump, à la demande pressante de Netanyahu, avait ordonné une agression sans raison contre l’Iran et endommagé la sécurité internationale. Quelles preuves empiriques supplémentaires Delhi exigerait, on ne sait pas.

Troisièmement, la décision du gouvernement de pratiquer la maxime des trois singes sages — « je ne vois aucun mal, je n’entends aucun mal, je ne dis aucun mal » — c’est-à-dire de faire face à des attitudes inconvenantes en fermant les yeux ne marchera pas. Cela ne fera que ternir la réputation de l’Inde.

Pezeshkian s’est efforcé de convaincre Modi en soulignant que “l’Iran n’a pas commencé cette guerre et l’ennemi agresseur a mené une agression militaire contre l’Iran sans aucune raison, logique et base légale en pleine négociations sur le nucléaire« . Il a souligné que les États-Unis et Israël avaient assassiné le Chef de la Révolution islamique, l’ayatollah Seyyed Ali Khamenei, de hauts commandants militaires et des civils sans défense, y compris des écoliers innocents (plus de 200 dans une seule école primaire), et avaient également ciblé des infrastructures publiques. Il a réitéré la fatwa de Khamenei contre la construction ou la possession d’armes nucléaires. Pezeshkian a réitéré la volonté de Téhéran de procéder à la vérification et à la surveillance internationales de ses activités nucléaires pacifiques.

Mais personne ne sait quel effet les supplications de Pezeshkian ont eu sur Modi. Modi, pour sa part, a souligné l’importance cruciale pour l’Iran de respecter la liberté de navigation et de veiller à ce que les voies maritimes internationales restent ouvertes et sécurisées et “a condamné les récentes attaques iraniennes contre des infrastructures critiques dans la région, notant que de telles actions menaçaient la stabilité régionale et perturbaient des chaînes d’approvisionnement mondiales vitales.”

Pourtant, le ministre iranien des Affaires étrangères, Abbas Aragchi, avait expliqué en détail à son homologue indien S. Jaishankar il y a quelques jours seulement les conséquences de l’agression américano-israélienne pour la stabilité et la sécurité régionales et mondiales et “a souligné la ferme détermination du gouvernement, de la nation et des forces armées iraniens à exercer leur droit légitime de légitime défense contre les agresseurs. » Franchement, la légitime défense est un processus de pensée que les Indiens connaissent pourtant bien ; après tout, l’opération Sindoor n’avait besoin d’aucune autre explication plausible.

Quatrièmement, Delhi continue se ranger du côté des États régionaux riches en pétrole du Golfe en gardant le silence sur les doubles standards des États arabes du Golfe qui professent la paix tout en facilitant l’agression américaine. Delhi ne sait-elle pas que ces États vassaux sont sur une trajectoire autodestructrice si la guerre se propage et que le Printemps arabe ressemblera alors à un pique-nique en famille ? L’Inde a de bons amis parmi les dirigeants de la région du Golfe. Quelqu’un a-t-il essayé de conseiller la modération et de leur donner du sens ? Pourtant, lorsque les saoudiens ont convoqué une réunion régionale des États de la région avec le soutien des États-Unis la semaine dernière, ils ont invité le Pakistan et exclu l’Inde.

Ce doit être l’idée de Jaishankar de rendre unilatéralement service à l’agenda américano-israélien pour attiser la xénophobie ; ramenant les cheikhs dans le camp américain juste au moment où ils commençaient à se rendre compte que les bases américaines ne leur accordaient aucune réelle protection. Qu’est-ce que l’Inde aurait à perdre si ces États régionaux suivaient une politique étrangère indépendante ?

En clair, n’essayons pas de pêcher en eaux troubles. Nous aurons l’air incroyablement stupides lorsque, dans un scénario d’après-guerre, les États du Golfe reviendront sur la voie de la réconciliation avec l’Iran. L’intention sérieuse de Téhéran de consolider ses relations avec ses voisins orientaux ne fait aucun doute. Cette guerre est une ultime tentative américano-israélienne de dresser les pays d’Asie occidentale les uns contre les autres. Cela devrait être quelque chose de familier aux Indiens.

Enfin, il est évident que les Iraniens nourrissent un sentiment de rancœur face à la position indienne. Ce que Pezeshkian a dit d’emblée au président français Emmanuel Macron lors d’une conversation téléphonique, il aurait tout aussi bien pu le dire à Modi, à savoir : L’implication de la France « en soutien aux agresseurs constituera une complicité dans la guerre « illégale » américano-israélienne contre la République islamique… De telles mesures ne feront qu’entraîner de nouvelles complications et une intensification de la situation dans la région.

Pezeshkian a également averti Macron que l’Iran répondrait de la même manière aux frappes américano-israéliennes sur des cibles civiles telles que des écoles, des hôpitaux et des infrastructures. Macron a rapidement répondu que Paris considérait la guerre en cours contre l’Iran comme incompatible avec le droit international, ajoutant que son pays n’était pas impliqué dans le conflit et, de plus, que la France tenait des consultations avec certains pays pour contrôler et prévenir l’escalade.

Enfin, un mot de prudence pour l’avenir. L’Inde risque sérieusement de ne pas être prise au sérieux si ses dirigeants marchent au pas de l’oie avec les États-Unis et Israël.  Observez les pas d’Islamabad malgré son alliance militaire avec Riyad. Le nouveau dirigeant iranien, l’ayatollah Mojtaba, dans ses vœux de l’Aïd, a décrit le Pakistan comme un « grand pays » et a exprimé son affinité pour celui-ci.

Une correction de cap est possible, car Pezeshkian et Araghchi ont tous deux évoqué avec leurs homologues indiens l’importance des BRICS en tant que forum pour développer la coopération multilatérale et les possibilités qui existent pour l’institution de jouer un rôle constructif à l’heure actuelle pour soutenir la stabilité et la sécurité régionales et mondiales. Hélas, le compte rendu indien ne parle même pas des BRICS.

L’Inde se met dans une impasse. Les intérêts vitaux de l’Inde sont en jeu dans la guerre en cours, mais Delhi n’est plus un agent libre, car Trump travaille à des conditions à somme nulle selon que l’Inde est avec lui ou contre lui. Et nos élites, très certainement, ne veulent être qu’avec Trump.

La position de l’Inde est ridicule, que les élites dirigeantes s’en rendent compte ou non, étant donné la réputation sordide de Trump et Netanyahu. Mais si les dirigeants indiens affirmaient leur dignité, Trump pourrait tomber comme une tonne de briques.

La meilleure solution dans ces circonstances est de se limiter à prévenir les dommages collatéraux si la guerre progresse plus loin dans l’escalade et qu’Israël utilise ses armes nucléaires par pure frustration. La frappe de représailles dévastatrice de l’Iran à Dimona hier a laissé les Israéliens sous le choc. La situation dans le Golfe est sur le point de se transformer en une crise explosive, et un plan B est nécessaire. Près de 10 millions d’Indiens vivent dans cette région.

Rajnath Singh en a signalé l’urgence, mais n’a proposé aucun plan. Tout d’abord, un consensus national est nécessaire pour faire face à un tel tsunami avant qu’il ne frappe nos côtes — ou pire encore, qu’un holocauste nucléaire éclate dans notre voisinage. Qu’est-ce qu’on attend ? Hier, Israël a attaqué pour la deuxième fois le site nucléaire iranien de Natanz, provoquant des représailles massives.

M.K. Bhadrakumar

Traduit par Wayan, relu par Hervé, pour le Saker Francophone.

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