La deuxième tour de Babel : la musique symphonique et l’effondrement de l’unité culturelle européenne

Par Ugo Bardi – Le 4 juin 2019 – Source CassandraLegacy

 

C’est l’Europe
Ce n’est pas l’Europe

C’est une réflexion sur la façon dont l’effondrement de l’unité culturelle médiévale en Europe a eu de nombreux effets différents, de la chasse aux sorcières à la musique classique. Il m’est venu à l’esprit en rassemblant les différents éléments des différents exposés entendus lors de l’excellente rencontre « Colloqui di Martina Franca«  qui s’est tenue dans les Pouilles en mai 2019 avec Boian Videnoff et Giovanni Semeraro.


L’étude des schémas des conflits mondiaux aboutit à des résultats fascinants, montrant les schémas statistiques qui font des guerres une sorte de phénomène naturel, hors du contrôle humain. Mais il y a quelque chose dans les données qui défie l’analyse statistique. Regardez cette image, qui montre les décès normalisés en fonction de la population mondiale : (données de Martelloni, Di Patti et Bardi, 2019)

Notez comme il semble y avoir deux parties dans ce graphique : l’une est relativement calme, de 1400 à 1600 environ, l’autre est orageuse : une série de guerres terribles, à commencer par la guerre de 30 ans qui est longtemps restée la plus importante de l’histoire, en termes relatifs, jusqu’à être dépassée par la 2nd guerre mondiale. Et ce n’est pas seulement l’âge des guerres qui a commencé au milieu du XVIIe siècle, c’est aussi le début d’une vague de violence contre les femmes : des dizaines de milliers d’entre elles, généralement pauvres et analphabètes, ont été torturées et brûlées vives sous les accusations de sorcellerie. Les données sont fortement centrées sur l’Europe, de sorte qu’il y a eu une sorte de changement radical en Europe vers le milieu du XVIIe siècle. Mais qu’est-ce que c’était ? Et pourquoi est-ce arrivé ?

C’est une longue histoire que l’on peut voir de bien des façons et qui présente de nombreuses facettes. Dans cet article, j’ai pensé que je pourrais me concentrer sur la façon dont la grande transition du milieu du XVIIe siècle s’est reflétée dans un domaine spécifique de la culture européenne : la musique. Quand l’Europe a perdu le latin comme outil de communication commun, cela créa une nouvelle tour de Babel : les Européens ne pouvaient plus se comprendre sauf à l’intérieur des frontières de leurs États nationaux. Il n’est pas surprenant de constater que les gens qui ne se comprennent pas ont tendance à recourir à la guerre pour régler les conflits. Mais les Européens ont aussi essayé de remplacer le latin par des outils non verbaux : l’un d’eux était la musique. C’est une longue histoire qu’il faut raconter depuis le début.

Avez-vous déjà réalisé à quel point l’existence de la musique symphonique (ou « classique ») est étrange ? La musique purement instrumentale est très rare dans l’histoire et dans les régions géographiques autres que l’Europe occidentale et sa descendance culturelle. Dans la plupart des cas, la musique est purement vocale et les instruments ne sont qu’un outil facultatif pour accompagner et valoriser la voix humaine. La musique instrumentale est même considérée comme un péché en soi par de nombreux érudits islamiques.

C’est en effet la règle pour ce que nous savons de l’histoire de la musique européenne. Au Moyen Age, le genre principal était la musique grégorienne : purement vocale. Notez comment un chant grégorien est centré sur les mots : les auditeurs sont censés comprendre ce qui se dit. Puis, la Renaissance est arrivée et c’était l’époque de la polyphonie où l’harmonie prend le dessus – c’est beau, mais les mots se chevauchent et le sens du texte est vite perdu.

La tendance à la polyphonie s’est poursuivie dans les années 1700 lorsque la musique instrumentale est devenue de plus en plus courante. C’est devenu la norme dans les années 1800 avec l’âge d’or de la musique classique : Beethoven, Brahms, Schubert, et bien d’autres. La musique symphonique a continué d’être populaire dans les années 1900, pensez à « Rhapsody in Blue » de George Gershwin (1924). Mais, avec le temps, elle s’est évanouie. Aujourd’hui, les symphonies orchestrales sont encore écrites et interprétées, mais elles ne sont plus une forme d’art populaire. On dirait qu’on est revenu à une musique qui met l’accent sur la voix et les mots : le rap (pour une belle version d’un rap en rapport avec le titre de ce blog et aussi chanté par un physicien, voir ce lien).

Qu’est-ce qui a généré ce cycle ? C’est surtout le Babel des langues que l’Europe est devenue qui a poussé les Européens à essayer de développer de nouvelles formes de communication. La musique est un langage, mais pas ce genre de langage qui utilise des mots. C’est un outil utilisé principalement pour transmettre des émotions plutôt que des faits et des données. Il peut être utilisé pour créer des liens sociaux ou pour intimider un adversaire (dans ce dernier cas, il s’agit d’un affichage intimidant audiovisuel AVID).

En fait, comme le soutient Joseph Jordania, la musique peut être à l’origine du langage et la musique polyphonique est beaucoup plus ancienne que la musique monophonique à laquelle nous sommes habitués, de nos jours. Peu à peu, avec le développement des langages basés sur les mots, la musique monophonique s’est répandue. Mais, dans certaines conditions particulières, lorsque la communication par mots s’effondre, l’effet Tour de Babel se produit : pour se comprendre, il faut recourir à différents outils. La musique polyphonique, les symphonies classiques, le haka, ce sont toutes là des formes de communication basées sur l’émotion. Elles ne sont pas nécessairement inférieures à celles basées sur les mots, mais elles court-circuitent les mots pour atteindre directement le cœur des gens. Et il ne fait aucun doute que le haka a été conçu comme un moyen de réduire autant que possible la violence. Mais la musique ne peut pas transmettre la même richesse de sens que les mots.

Ainsi, la troisième symphonie de Beethoven est communément appelée la symphonie « Héroïque ». Il est difficile de préciser ce que cela signifie exactement, mais la plupart des gens conviendront qu’il y a quelque chose d’héroïque dans cette musique. Il n’y a pas de Lune dans la « sonate au clair de lune » de Beethoven, mais la musique semble évoquer le clair de lune. Et la cinquième symphonie de Beethoven est peut-être la plus proche du haka maori, même s’il y a beaucoup plus dans la cinquième symphonie de Beethoven que de la pure intimidation (c’est vrai aussi pour le haka, qui est un art sophistiqué en soi — pas polyphonique, cependant ! selon Elena Piani).

L’évolution de la culture de l’Europe occidentale prend beaucoup de sens sur la base de ces considérations. Le Moyen Âge a été une période d’unité culturelle en Europe occidentale. Le latin s’est progressivement perdu à la Renaissance, ce qui a généré de nouvelles formes de communication basées sur la musique. Avec le temps, ces formes ont été rendues inutiles par le triomphe de l’anglais comme lingua franca mondiale. C’est peut-être la raison de l’accalmie relative de la fréquence et de l’intensité des guerres depuis une cinquantaine d’années, comme le souligne Steven Pinker dans The Better Angels of Our Nature. (2011). C’est aussi la raison de l’âge du Rap, dans lequel nous vivons.

Aujourd’hui, l’évolution se poursuit. Peut-être que l’anglais lui-même sera rendu obsolète par des outils tels que Google translate. Peut-être qu’on n’utilisera plus que des émojis :-). Peut-être développerons-nous de nouvelles méthodes de communication que nous ne pouvons même pas imaginer aujourd’hui. Mais il y a toujours une fascination fondamentale à chanter ensemble, surtout pour la musique polyphonique. C’est un art qui a été le plus souvent abandonné, aujourd’hui, sauf dans certains contextes religieux particuliers. Mais il ne mourra pas si facilement et si vous avez eu la chance de chanter dans une chorale polyphonique, vous comprenez ce que je veux dire. C’est une musique qui contourne votre cerveau pour toucher votre cœur. Un exemple, ci-dessous, le Benedictus tel qu’il est interprété par les chanteurs de la communauté de Taizé.

Note de l'auteur

Cet article est la suite d'une réunion au colloque auquel j'ai assisté la semaine dernière. J'ai d'abord entendu un exposé du scientifique Giovanni Semeraro, spécialiste de l'IA. Cela m'a fait réfléchir à la façon dont les mots sont l'unité fondamentale de la communication dans les langues, mais m'a aussi fait me demander s'il était possible de communiquer sans mots. Puis, ce fut au tour de Boian Videnoff de parler de la complexité dans la musique, comme un heureux hasard. Les guerres européennes, la musique symphonique, la musique polyphonique et les chants grégoriens, tout s'est enchaîné - il y avait un sens dans l'évolution progressive des différents genres musicaux ! Un dernier point : pourquoi l'Europe a-t-elle perdu le latin ? Je pense qu'il y a des raisons, mais c'est une discussion pour un autre article.

Ugo Bardi

Traduit par Hervé pour le Saker Francophone

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