J’ai demandé à la seule journaliste israélienne basée en Palestine de me montrer quelque chose de choquant – et voilà ce que j’ai vu


C’est l’ancienne route de Ramallah à Jérusalem, bordée de richesses perdues, de vains espoirs et de maisons autrefois aimées. Tout cela, bien sûr, finit maintenant dans le Mur.


Par Robert Fisk – Le 21 septembre 2018 – Source The Independent

Amira Hass

Montrez-moi quelque chose qui va me choquer, ai-je demandé à Amira Hass. La seule journaliste israélienne qui vit en Cisjordanie – ou en Palestine, si vous croyez encore en ce mot si peu orthodoxe – m’a donc emmené sur une route à l’extérieur de Ramallah qui dans mon souvenir était une autoroute qui conduisait à Jérusalem. Mais maintenant, sur la colline, elle se transforme en une route à l’abandon, à moitié goudronnée, bordée de magasins fermés par des volets rouillés et des ordures. La même odeur putride d’égouts à l’air libre plane sur la route. L’eau puante stagne, verte et flasque, en flaques au pied du mur.

Ou Mur avec une majuscule. Ou, pour les journalistes prudents, « Mur de sécurité ». Ou, pour les âmes délicates, « Barrière de sécurité ». Ou pour les plumes désinvoltes, simplement « Barrière ». Ou, si ses implications politiques vous font peur, « Clôture ». Une clôture, comme ces clôtures de bois qu’on voit dans les champs. Ou – si vous voulez vraiment faire peur aux journalistes de la télévision et mettre en colère les Israéliens – le « Mur de la Ségrégation » ou même le « Mur de l’Apartheid ». Eh bien oui, nous allons parler des « bantoustans » palestiniens coupés par le Mur et les routes réservées aux Israéliens, et du vaste empire des colonies juives sur les terres arabes.

On peut faire confiance à Amira pour ouvrir le feu. Elle crache avec colère les mots « bantoustan palestinien » encore et encore en me faisant faire, en voiture, le tour des enclaves palestiniennes de Cisjordanie pour arriver, au bout d’une heure ou deux, au Mur : il nous domine de ses 8 mètres, austère, monstrueux de détermination, il serpente entre les immeubles, se glisse dans les oueds et revient sur lui-même de sorte qu’il y a parfois deux murs, un double mur mais le même mur, comme si cette créature imitait les méandres d’une route sinueuse des Alpes. On secoue la tête, incrédule, pendant un moment et tout à coup, bizarrement, il n’y a plus de Mur, rien qu’une rue commerçante ou une colline aride, couverte de broussailles et de rochers. Puis on voit grossir une énorme colonie de peuplement d’Israël, avec de beaux arbres verts, des maisons aux toits rouges et de belles routes et, oui, encore des murs et des clôtures de barbelés et d’autres murs plus grands. Et puis le monstre en personne. Le Mur.

Mais la section du Mur où Amira Hass m’emmène – être guide touristique et analyste de la société israélienne, admet-elle, ne va pas de pair – est un endroit vraiment misérable. Pas aussi épique que Dante. Peut-être qu’un correspondant de guerre pourrait mieux décrire l’endroit. C’est l’ancienne route de Ramallah à Jérusalem, bordée de richesses perdues, de vains espoirs et de maisons autrefois aimées, et tout cela finit, bien sûr, dans le Mur. « Si ça, ce n’est pas choquant, je ne sais pas ce qui l’est, dit Amira. C’est la destruction de la vie des gens – c’est la fin du monde. Tu vois ça ? C’était la route pour Jérusalem. Plus maintenant. C’était une route très fréquentée et tu peux voir que les gens avaient construit des échoppes et des maisons de pierre de taille, élégantes et solides. Regarde les panneaux en hébreu qui montrent que ces Palestiniens avaient beaucoup de clients israéliens. Même le mot ‘menuisier’ est en hébreu. »

Mais presque toutes les maisons et les magasins sont fermés, il y a des mauvaises herbes et des arbustes secs sur la bordure en ruine du trottoir. Les graffitis sont hideux, le soleil est impitoyable, l’air est si brûlant que le gris du mur se confond avec la pierre grise du ciel. « Quelle tristesse », dit Amira Hass, sans émotion. « Cet endroit, je le montre toujours aux gens, tu sais, je l’ai montré probablement une centaine de fois déjà, et ça ne cesse de me choquer. »

La puanteur des eaux d’égout, une fois qu’on s’y est habitué, ne paraît plus incongrue. C’est un endroit où l’imagination s’assèche, ne laissant subsister qu’une petite mare sinistre dont la couleur verte est d’autant plus brillante que le Mur s’est patiné avec l’âge.

Le silence n’est pas oppressant – on n’est pas dans un roman – mais il exige une réponse. Que nous dit le Mur, demandé-je à Amira ? « Pour moi… », commence-t-elle, « comme il réalise qu’il ne peut pas chasser les Palestiniens, il essaie de les cacher. Il faut qu’il les dissimule à nos yeux. Il en laisse sortir quelques-uns pour aller travailler là-bas pour les Juifs. C’est considéré comme une faveur. Les Israéliens n’entrent pas, parce qu’ils n’ont pas besoin de ces zones – nous n’en avons pas besoin – ce sont des décharges, ce sont des égouts à l’air libre. Le Mur révèle notre obsession de pureté. Combien de personnes ont participé à cet acte de violence ? Ils disent que c’est à cause des attentats suicides, mais l’infrastructure juridique et bureaucratique de la séparation existait avant le Mur. Le Mur est donc une sorte d’expression graphique, plastique ou concrète des lois de séparation qui existaient auparavant. »

C’est une Israélienne qui me parle, la fille solide et inébranlable d’une résistante bosniaque qui a dû se rendre à la Gestapo et d’un survivant juif roumain de l’Holocauste, une fille à qui le socialisme a donné, à mon avis, un courage marxiste inflexible.

Elle ne serait peut-être pas d’accord, mais je la considère comme une enfant de la Seconde Guerre mondiale, même si elle est née 11 ans après la mort d’Hitler. Elle pense qu’il ne lui reste plus qu’entre 100 et 500 lecteurs israéliens ; grâce à Dieu, pensent beaucoup d’entre nous, son journal, Haaretz, existe toujours.

Lorsqu’on l’a emmenée de la gare à Bergen-Belsen en 1944, la mère d’Amira, a été frappée par les ménagères allemandes qui venaient voir la file de prisonniers terrorisés, toutes ces Allemandes qui les « regardaient de loin ». Je crois qu’Amira Hass ne regardera jamais de loin. Elle s’est habituée à être haïe et insultée par son propre peuple. Mais elle est réaliste.

« Tu sais, on ne peut pas nier que, pendant un certain temps, [le Mur] a eu un impact sécuritaire », dit-elle. C’est vrai. Il a stoppé la campagne palestinienne d’attentats-suicide. Mais le Mur a aussi un objectif expansionniste ; il a confisqué des terres arabes qui ne font pas plus partie de l’État d’Israël que les vastes colonies qui abritent aujourd’hui environ 400 000 Juifs à travers la Cisjordanie. Pas encore, en tout cas.

Amira porte des lunettes rondes qui la font ressembler à un de ces dentistes un peu déprimés, qui inspectent avec tristesse et cynisme votre dentition en perdition. C’est comme ça qu’elle écrit. Elle vient de terminer un long article pour Haaretz qui sera publié deux jours plus tard ; c’est une dissection féroce de l’accord d’Oslo de 1993 qui n’est pas loin de prouver que les Israéliens n’ont jamais voulu que l’accord de « paix » permette aux Palestiniens d’avoir un État.

« La réalité des bantoustans, réserves ou enclaves palestiniens, écrit-elle à l’occasion du sombre 25e anniversaire des accords d’Oslo, se voit sur le terrain… il n’a été précisé nulle part que l’objectif était la création d’un État palestinien dans le territoire occupé en 1967, contrairement à ce que les Palestiniens et beaucoup de gens du camp israélien à l’époque et dans les pays européens avaient imaginé. » Amira me confie : « Le problème, c’est que les rédacteurs en chef d’Haaretz – je les appelle les enfants – changent de couplet tous les deux ans et à chaque fois ils me demandent : ‘Comment sais-tu qu’Oslo n’avait pas la paix comme objectif ?’ Il y a 20 ans, ils pensaient que j’étais folle, maintenant ils sont fiers d’avoir eu quelqu’un au journal qui avait tout compris dès le début. »

La tournée d’Amira Hass nous amène vers ce qu’elle appelle « la prison cinq étoiles ». Nous nous arrêtons au-dessus de la ville de Ramallah, pseudo-capitale temporaire de l’État-palestinien-qui-n’existe-pas. Elle imagine – elle le fait souvent – un extraterrestre atterrissant en Cisjordanie. Il remarquerait, dit-elle, que les maisons palestiniennes ont des réservoirs d’eaux noirs sur leur toit – parce que l’Autorité palestinienne impose des quotas d’eau aux Palestiniens – alors que les colonies juives ont l’eau courante à volonté. « Les colons n’ont pas à s’inquiéter. » Les colonies, sur les collines, « sont luxuriantes, attirantes, l’air y est pur »,  elles ont des toits rouges, en pente, de style européen. Aujourd’hui, les familles palestiniennes les plus riches copient les toits rouges de leurs occupants.

L’extraterrestre, dit Amira Hass, verrait une grande ville [Ramallah], avec de beaux immeubles, des cinémas, des boutiques et des commerces. Et tu as vu toutes les voitures. Notre extraterrestre dirait : « Où est le problème ? Pourquoi tu te plains de l’occupation ? » Le problème, c’est qu’ici, dans cette cage dorée, cette prison cinq étoiles, on a l’illusion qu’on n’est pas sous occupation… Les contours, les frontières sont très clairs. Mais les gens à l’intérieur des frontières se sont habitués à une sorte de normalité à laquelle il leur est très difficile de renoncer.

« En fait, ils craignent, s’ils s’engagent dans une nouvelle vague de résistance, de perdre ce qui leur reste, cette apparence de normalité… Une des meilleures preuves pour moi de cette ‘normalité’, c’est que les Palestiniens qui sont des citoyens israéliens viennent chaque week-end dans ce bantoustan palestinien pour échapper à l’arrogance et au racisme auquel ils sont confrontés quotidiennement en Israël – ils viennent ici pour se retrouver dans une atmosphère entièrement palestinienne. »

Son analyse est sans concession mais elle garde une certaine distance historique. « Les Palestiniens savent que ce n’est pas l’indépendance. Mais à l’heure actuelle, ils se disent que ça ne vaut plus la peine de se battre. Les gens ne sont pas restés indifférents, loin de là, lorsque, ces deux ou trois dernières années, des jeunes hommes ont fait des attaques au couteau ou que des étudiants se sont rendus aux postes de contrôle pour s’opposer à l’armée israélienne. Mais on n’a pas vu les masses sortir dans la rue pour affronter l’armée. Aujourd’hui, ce n’est pas la peur, ce n’est pas la police palestinienne qui les arrête. Avec les Palestiniens divisés entre le Hamas et le Fatah, et avec l’Amérique – Trump –, avec tout cela, les Palestiniens, que l’expérience a rendu sagaces en matière de politique, se disent que cela ne servirait à rien de se sacrifier. »

Amira dépasse une base militaire et elle me fait voir l’inscription – en anglais – qui est peinte au pistolet sur le mur. « Les Juifs sont responsables du 11 septembre. » Comment les Palestiniens pourraient-ils se faire plus mal voir des l’Occident qu’en écrivant ce genre de chose ? Mais il n’y a pas qu’eux qui font des graffitis. Dans un petit village palestinien situé à environ deux cents mètres de la colonie juive de Beit El – des caméras pointant vers l’extérieur le long de sa clôture – elle me montre du doigt les mots peints sur le mur d’une maison palestinienne par des colons qui ont attaqué le village. Il est écrit en hébreu « Judée et Samarie », pour parler de la Cisjordanie, et « Le sang coulera. ». Aicha Fara nous montre le toit de sa maison, où son panneau solaire a été brisé à coup de pierres – tirées à la fronde par des étudiants religieux, dit-elle, trois jours auparavant – et malgré ses 74 ans, elle ne mâche pas ses mots. Je l’écoute en silence me raconter qu’elle est née en 1944, pendant le mandat britannique sur la Palestine, l’année même où la mère d’Amira Hass a été envoyée au camp de Bergen-Belsen.

« Les voleurs sont arrivés avant le coucher du soleil », dit Fara à propos des lanceurs de pierres. Ils ont brûlé nos arbres trois fois. Mais les voleurs ne seront pas toujours là. Et les Palestiniens dispersés dans le monde entier reviendront chez eux, si Dieu le veut… Vous me demandez qui ils sont [ces colons] ? C’est vous qui les avez envoyé. Vous avez tout filmé…  Je veux le dire à ces cochons d’Américains – nous ne sommes pas des Amérindiens ! ». Amira l’écoute attentivement.

« Pour Aicha Fara, l’histoire est comme une longue, longue, longue, longue chaîne d’expulsion… Il y a des choses dont on finit par arrêter de parler. La ‘normalité’ nous rattrape », se désole Amira.

Je pense que cela perturbe Amira Hass, le fait que des exactions soient passées sous silence parce qu’elles sont devenues habituelles. Lancer des pierres, mettre le feu, construire une nouvelle colonie. Et les privilèges omniprésents des citoyens israéliens. Elle me confie : « D’une certaine façon, quand on était bombardé, c’était plus facile, parce que j’étais comme eux. On partageait la même peur des bombes. Mais la clôture, par exemple, ce n’est pas pareil, c’est plus difficile pour moi de me rendre compte. Pour moi, ce mur, c’est juste quelque chose de hideux que je traverse pour aller à Jérusalem. Mais pour les Palestiniens, c’est la fin du monde. Quand je vais à Jérusalem, je n’ose pas dire à mes voisins que j’y vais – cela me gêne… parce que pour eux, Jérusalem est aussi loin que la lune. »

Va-t-elle vivre toute sa vie parmi les Palestiniens de Cisjordanie, elle, la seule journaliste israélienne à se trouver sur le fil de l’histoire ? « Je n’aurais jamais pensé que je vivrais à El-Bireh, mais c’est là maintenant que j’habite depuis plus longtemps que n’importe où ailleurs, me répond-elle. Je ne l’ai jamais planifié, mais c’est ce qui s’est passé. Et je sais que si quelque chose arrive – si je dois partir, soit parce que je perds mon travail, soit parce que les Israéliens m’obligent à partir, soit parce que les Palestiniens me demandent de partir, je ne pourrai jamais retourner vivre dans un quartier purement juif. J’irai à Acre ou à Haïfa… À Haïfa, il y a des Palestiniens. »

En retournant à Jérusalem, sur la « lune », je remercie Amira Hass pour sa visite guidée, aussi bien culturelle que journalistique. ainsi que pour ses analyses qui justifient aux yeux des Israéliens qui la haïssent sans la lire, le courrier haineux qu’ils lui envoient. « J’ai tendance à dire aux gens ce qu’ils ne veulent pas entendre », me dit-elle. Pour moi, Amira est une vraie journaliste. Et s’il y a une chose dont je suis sûr, c’est qu’elle ne regardera jamais passer l’injustice sans rien faire.

Traduction : Dominique Muselet

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