En route vers la pauvreté, le Liban est à la croisée des chemins


Par Moon of Alabama – Le 3 juillet 2020

Le Liban est en train de dériver vers l’hyperinflation et un conflit armé.

La raison principale en est l’écroulement d’un système de pyramide de Ponzi avec laquelle le gouverneur de la Banque centrale enrichissait les banques d’affaires et les hommes politiques libanais.

Depuis décembre 1997, le taux de la livre libanaise était fixe, à 1507,5 livres pour un dollar américain. Le pays avait besoin de dollars pour importer de la nourriture, du carburant pour ses centrales électriques et à peu près tout le reste. Comme le Liban n’exporte rien d’autre qu’un peu de haschisch et enregistre un important déficit budgétaire, il avait besoin d’autres moyens pour acquérir régulièrement des dollars. Le tourisme en provenance des pays du Golfe apporte quelques devises étrangères et un grand nombre d’expatriés envoient une partie de leurs revenus chez eux. Mais ni l’un ni l’autre ne suffisait à payer tout ce que le Liban importe.

La Banque centrale a donc commencé à augmenter son taux d’intérêt pour les placements en dollars afin d’en attirer un plus grand nombre. Les banques commerciales ont proposé des comptes en dollars à leurs clients à des taux d’intérêt parmi les plus élevés au monde. L’argent est arrivé. Les banques commerciales ont prêté ces dollars à la Banque centrale à des taux d’intérêt encore plus élevés.

Les entreprises importatrices se rendaient à la Banque centrale et échangeaient leurs livres libanaises en dollars afin de pouvoir payer les marchandises venant de l’étranger. Lorsque les dollars étaient insuffisants dans son coffre-fort, la Banque centrale augmentait ses taux d’intérêt pour en attirer davantage. Elle a fini par offrir plus de 20% pour les comptes en dollars américains.

Dans une économie normale, c’est la Banque centrale qui est rémunérée par les banques commerciales. Au Liban, le système s’est inversé et a follement enrichi les propriétaires des banques. Pendant ce temps, l’économie manufacturière et agricole locale ne pouvait pas concurrencer le flux constant de marchandises bon marché qui entraient dans le pays. Elle est restée sous-développée.

La guerre contre la Syrie et le mécontentement des Saoudiens quant au rôle du Hezbollah au Liban ont frappé le secteur du tourisme. Certaines personnes ont commencé à se poser des questions sur les taux d’intérêt élevés. En août 2019, le système s’est effondré. Un marché parallèle de devises s’est développé. La pression financière permanente due à une dette souveraine insoutenable, un déficit commercial élevé et des retraits en liquide était devenue trop importante.

Finalement, la vérité est apparue. Il n’y a plus de dollars dans les coffres de la Banque centrale. Les prêts en dollars des banques commerciales à la Banque centrale ne peuvent pas être remboursés – du moins pas en dollars. Les comptes d’épargne libellés en dollars auprès des banques ne peuvent être payés qu’en livres libanaises. Les banques refusent simplement aux gens l’accès à leurs comptes en dollars. La valeur actuelle de ces comptes est maintenant à environ 15 % de leur valeur d’origine.

En 2018, les banques libanaises tant vantées étaient valorisée à 360 % du PIB du Liban. Aujourd’hui, il n’en reste pratiquement plus rien.

La livre libanaise s’est effondrée au taux de change actuel de 1 dollar pour 9.500 livres. L’hyperinflation s’est installée. Aujourd’hui, un poulet coûte deux fois plus qu’il y a dix jours. Beaucoup de gens sont ruinés. Les économies de toute une vie ont disparu. La criminalité a déjà augmenté. Il y aura bientôt la famine.

Mais les banquiers et les politiciens libanais sont toujours dans le déni :

Le Liban est en pourparlers avec le FMI pour un renflouement de 10 milliards de dollars afin de remettre son économie sur pied après que sa monnaie locale a perdu environ 80 % de sa valeur sur le marché noir. Le gouvernement a élaboré ce qu'il appelle un plan de sauvetage qui a estimé les pertes encourues par la banque centrale et les prêteurs locaux à 241 000 milliards de livres (69 milliards de dollars), sur la base d'un taux de change de 3 500 par rapport au dollar, contre un ancrage officiel de 1 507,50. Mais la monnaie a atteint 9 500 livres pour un dollar cette semaine.

La Banque centrale et les prêteurs, principaux créanciers du gouvernement, ont répondu par leurs propres estimations. Les banques ont présenté une proposition de vente d'actifs de l'État pour une valeur de 40 milliards de dollars afin que le gouvernement puisse rembourser ce qu'il doit. La Banque centrale, connue sous le nom de Banque du Liban, soutient qu'une approche comptable différente montre un excédent plutôt qu'une perte.
Les législateurs ont ensuite essayé d’établir des chiffres inférieurs, bloquant du coup les discussions avec le FMI. Le désarroi a été exacerbé lorsque deux responsables clés de l'économie ont démissionné pour protester contre la façon dont les politiciens géraient la crise.

Le gouverneur de la Banque centrale Riad Salameh, le ministre des finances Ghazi Wazni et le chef de l'association bancaire se sont rencontrés jeudi et ont discuté des moyens de s'entendre sur les chiffres, signe que les responsables et les principales parties prenantes ont finalement décidé de trouver un terrain d'entente.

Riad Salameh, qui dirige la Banque centrale depuis 1993, doit être viré. Les propriétaires de banque doivent être expropriés. Ensemble, ils ont manigancé une pyramide de Ponzi qui a rendu des millions de personnes très pauvres. Certains initiés ont quitté cette magouille avant tout le monde. Leur argent est maintenant à l’abri en Suisse ou ailleurs.

Malheureusement, l’ambassade américaine protège le gouverneur de la Banque centrale. Le gouvernement ne peut pas le toucher. Il ne peut pas non plus procéder à des réformes.

En attendant, les importations sont à l’arrêt. L’électricité n’est disponible que quatre heures par jour. Certains commencent à se suicider :

Deux suicides au Liban, vendredi, apparemment liés à l'aggravation du ralentissement économique du pays, ont suscité une nouvelle vague de critiques sur la mauvaise gestion de la crise par le gouvernement.

Un homme de 61 ans, originaire de la région orientale de Hermel, s'est suicidé en plein jour sur le trottoir d'une rue commerçante animée de Beyrouth, laissant sur place une note et son casier judiciaire vierge.
La note fait référence à une chanson révolutionnaire populaire qui mentionne la faim, suggérant que son suicide était lié à la crise économique qui a ravagé les moyens de subsistance dans tout le pays.

"Il s'est suicidé à cause de la faim", a crié le cousin de l'homme alors que les forces de sécurité emportaient le corps.

Les États-Unis, Israël, les Saoudiens et leurs alliés sunnites au Liban utilisent la situation pour faire pression en faveur d’un nouveau gouvernement libanais. Le Hezbollah chiite, qui, avec ses alliés, exerce une influence significative sur le gouvernement actuel, est poussé à laisser de la place pour les alliés des saoudiens et des américains.

Comme de nombreux Syriens avaient de l’argent dans les banques libanaises, la crise au Liban s’étend à la Syrie. Les États-Unis ont également renforcé leurs sanctions contre la Syrie. La livre syrienne a chuté autant que la livre libanaise.

Heureusement, la Syrie et le Hezbollah ont des amis. L’ambassadeur russe en Syrie a déclaré que son pays est prêt à apporter son aide. L’Iran a également offert son soutien :

L'Iran a convenu avec le gouvernement de Damas de mettre à sa disposition des biens d'une valeur d'un milliard de dollars, car l'Iran fournit les besoins de base de son allié syrien en nourriture et en carburant.

En réponse à la crise libanaise actuelle, l'Iran est prêt à ouvrir une ligne de crédit aux entreprises libanaises similaire à celle qu'il fournit à la Syrie, d'une valeur d'un milliard de dollars.

Aujourd'hui, le Hezbollah possède des dizaines de stations d'essence, sous le nom d'al-Amana, et de pharmacies, appelées al-Murtada, ainsi que d'autres sociétés autorisées et capables de recevoir des marchandises et des expéditions en provenance d'Iran pour les vendre à prix très réduit, même à la partie du public qui ne soutient pas le Hezbollah. Si Israël et les États-Unis pensent pouvoir arrêter ce processus, le Hezbollah n'hésitera pas à recourir à la force militaire, imposant une nouvelle Résistance. Il pourrait être nécessaire de bombarder des cibles en Israël pour assurer l'arrivée au Liban de carburant, de nourriture et de médicaments.

Le Hezbollah utilisera le soutien de l’Iran pour gagner en bonne volonté et en influence au Liban. Malheureusement, certains signes indiquent que l’autre partie se prépare à la guerre :

Sam Heller @AbuJamajem - 15:07 UTC – 2 Juil 2020

.@AlakhbarNews : L'armée syrienne a intercepté un camion d'armes aux abords de Homs, tandis que l'armée libanaise a arrêté le marchand d'armes de la région de Hermel qui devait livrer ce camion à Tripoli. Séparément, trois hommes ayant reçu un entraînement militaire ont été arrêtés alors qu'ils se rendaient d'Idlib à Tripoli.

Tripoli, dans le nord du Liban, est un bastion des djihadistes sunnites. Alors que ceux-ci étaient auparavant sous influence saoudienne, de récents incidents laissent à penser que les services secrets turcs du MIT sont maintenant impliqués.

Trente ans après leur longue guerre civile, les différents clans et sectes libanais sont toujours dirigés par les mêmes vieilles structures et par les mêmes personnes qui ne sont pas prêtes à envisager un réel changement.

La crise économique est sévère pour le peuple libanais. Mais cette crise est aussi l’occasion d’éliminer, une fois pour toute, les vieilles structures sectaires et de réformer une économie désormais dépendante des importations.

Le système politique actuel va soit imploser pour être remplacé par quelque chose de sensé, soit exploser en une nouvelle guerre civile. Certaines influences extérieures semblent préférer la dernière option, alors que le peuple libanais serait mieux avec la première.

Moon of Alabama

Traduit par Wayan, relu par Jj pour le Saker Francophone

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