Courrier d’un lecteur – Ch.M

Le Saker Francophone a reçu ce courrier de la part d’un de ses lecteurs et il a décidé de le publier en raison de son intérêt.
Avec tous nos remerciements

Le Point de la situation sur la guerre en Ukraine au 09 février 2014 par Ch.M

Après la première série d’entretiens Rus/Ger/Fra/Ukr, il nous faut réajuster l’analyse de la situation et, en l’absence pour l’instant d’élément probant, on ne peut qu’exploiter les quelques signaux qui en ressortent.


Tout d’abord, il convient de rappeler que ces entretiens ont été déclenchés par le président russe lui-même. Par conséquent, il a pris l’initiative indubitablement.

La France et l’Allemagne ont été invités à y participer, mais pas la Grande Bretagne (ce que Cameron se voit déjà reproché par les Britanniques), une éviction forcément volontaire et la preuve d’une fracture intra-européenne sur le sujet.

Étonnement, il apparaît que rien n’a filtré des discussions, sinon une déclaration ambigue : « c’est l’accord ou la guerre » (Hollande, forcément obsédé par le redressement de sa popularité, ne s’est pas encore livré à l’exploitation de son propre rôle international, mais ça viendra).

Plus étrange est encore le silence médiatique assourdissant qui s’est installé, et notamment la campagne d’insultes virulentes contre le président russe. Si on considère, et c’est une réalité avérée, que les medias mainstream occidentaux sont en première ligne d’une guerre, pour l’instant limitée à l’information (hors des combats en l’Ukraine) et que de ce fait, ils ne font avec une étrange unanimité qu’exécuter le paragraphe « psy-ops » de l’OPLAN (plan d’opération) US couvrant la  guerre en cours. Ce silence est d’abord le signe que du côté américain règne pour l’instant l’incertitude et qu’aucune direction de réaction n’a pu être définie (en jargon US, une « guidance »).

Enfin, conformément au parallèle historique le plus pertinent qui est celui de la crise des missiles de Cuba (1962), les discussions sont forcément nécessaires (le principe d’une prochaine réunion mercredi prochain à Minsk, et qui ne sera pas la dernière, a été décidé). Par conséquent, les parties sont au moins d’accord pour se donner le temps nécessaire (ce qui est nouveau de la part des occidentaux qui bâclaient jusqu’ici toute discussion de compromis), tout en confirmant bien le caractère extrêmement tendu et dangereux de la situation (en clair, on ne rit plus et peut-être, mais ne rêvons trop, pas on ne joue plus) : la guerre est bien à nos portes !

Avant d’examiner les hypothèses les plus cohérentes sur le sens à donner aux événements, il convient de rappeler le fond de la situation (background de la guerre).

Il n’y a que deux acteurs principaux (RUSSIE/USA) et deux acteurs secondaires en tant qu’exécutant (UE/Ukraine).

Pour les US, il s’agit d’abord de créer un abcès de fixation purulent et durable aux portes de la Russie, lequel est  combiné à des mesures de rétorsion économiques, et en vue de :
… au mieux affaiblir durablement la Russie, a minima la distraire de son rôle internationale – notamment au Proche Orient où elle pays appuie deux ennemis des USA : la Syrie et l’Iran.
… dans cette perspective, ce conflit est à leurs yeux forcément appelé à durer autant que possible comme dura par exemple celui d’Afghanistan (2001-2014) ou d’Irak (2003-2015 …).
… Compte tenu de leur échec cinglant dans les deux guerres précitées et jusqu’à présent en Syrie, les Américains ne veulent plus engager directement leurs soldats au sol. C’est pourquoi ils font désormais assaut de rodomontades médiatiques en activant des forces supplétives : djihadistes au Proche et Moyen orient, nationalistes ukrainiens dans le cas présent, avec toujours en deuxième échelon et/ou dans un deuxième temps de la manœuvre, des troupes de l’OTAN, donc européennes !

Pour la RUSSIE, il devient impératif de sortir du piège actuel de se laisser embourber dans un conflit long et de basse intensité, tout en sachant que la confrontation avec les US est inéluctable. Il lui faut  trouver un autre terrain que celui-là.

On ne peut dans ces conditions que s’attendre de la part doit Russes qu’à une très forte détermination russe tant ils considèrent la menace comme mortelle pour leur souveraineté et leurs ressources (plus probable), ou une trahison interne (moins probable). Mais par principe, les occidentaux sous-estiment toujours les adversaires qu’ils se désignent.

En conséquence, on peut interpréter la situation présente selon deux hypothèses :
– soit le président russe a littéralement « convoqué » les dirigeants allemand et français pour exercer sur eux une pression supérieure à celle qu’ils subissent de la part des Américains, et en créant de ce fait une double fracture dans le camps occidental (intra-européenne et entre l’UE et  les USA),
– soit au contraire, les deux dirigeants européens ont été chargé de présenter au président russe un quasi ultimatum dans le but d’obtenir une trêve le temps nécessaire à remonter les forces armées ukrainienne pour lui permettre de relancer son action. C’est bien là toute l’ambiguïté qui ressort de l’unique commentaire officiel « c’est l’accord ou la guerre ».

Évaluation temporaire de la situation : nous privilégions la première hypothèse sans pour autant écarter la seconde dans la mesure où nous ne connaissons pas exactement le réel degré d’asservissement au pouvoir US des deux dirigeants en question.

Ce qui autorise à privilégier la première hypothèse tient à cinq points.
– Le premier point relève de l’histoire : comment imaginer qu’un peuple qui ne s’est pas couché devant le nazisme pourrait se coucher devant des peuples qui se sont couché devant lui et qui, de plus, sont faibles psychologiquement face à toute menace de crise. Cette détermination est déjà dans la réaction inattendue des russophones de l’est de l’Ukraine.
– Le second point relève de la stratégie élémentaire : en se comportant en sous-traitant des Américains, l’UE se présente aussi comme le terrain de jeu privilégié entre les deux puissances qui s’affrontent vraiment.  Dans l’histoire, les affrontement de puissance ont d’abord lieu sur des terrains de jeu avant que sur leur propre terrain comme l’indique par exemple le cas des Balkans qui furent longtemps celui de l’affrontement entre les empires austro-hongrois, ottoman et russe.
– Le troisième point relève de la simple logique de guerre elle-même : qui dit terrain de jeu dit cible. Par conséquent si l’UE via l’OTAN agresse franchit la ligne au-delà de laquelle celle-ci sera amenée à réagir, alors les Européens subiront automatiquement des frappes irréversibles et très judicieusement choisit avec, en plus,  le risque de voir des gouvernements déstabilisés par des paniques intérieures. Sur un plan strictement militaire par ailleurs, l’OTAN n’est pas de taille à affronter seule l’armée russe, laquelle s’y prépare depuis longtemps et qui dispose ce dont l’OTAN ne dispose pas, à savoir une capacité de frappe immédiate et dévastatrice en mesure d’atteindre dans des délais cours n’importe quel point du globe. Or, qui peut prévoir la réaction d’une peuple s’il se sent mortellement menacé et qui peut affirmer sans se tromper que les US seront alors solidaires des Européens ?
– Le quatrième point relève de la simple géopolitique : si tant est que les États-Unis disposent encore d’une capacité de réflexion stratégique – ce dont on peut douter en partie – ils devraient pouvoir s’apercevoir qu’ils sont engagé simultanément dans deux guerres (Russie et Moyen orient) et qu’ils ont jusqu’à présent été incapables de gagner celles qu’ils ont engagées contre des ennemis pourtant jugés faibles. À quel titre pourraient-ils l’emporter tout en restant indemne contre une nation comme la Russie ? La remarque vaut d’autant plus si on considère l’état économique et social lamentable du pays et du fait que la population ne suivra pas, comme elle n’a pas voulu suivre en Syrie (ni la population britannique d’ailleurs).
– Le dernier point relève quant à lui de la géopolitique élaborée : sachant que l’ennemi ultime et le plus dangereux de la puissance américaine est la Chine, c’est alors elle qui en fait gagnerait définitivement dans l’hypothèse d’un conflit américano-russe, et sans qu’elle ait eu à se battre. Beau résultat !

Il est par conséquent hautement probable que – en application de la règle qui veut que ce qui est le plus important en matière de stratégie est ce qui ne se voit pas – la Russie ne peut avancer sur un tel dossier qu’en coordination avec la Chine et plus largement avec l’Organisation de Sécurité de Schangaï.

Pour conclure temporairement, c’est peut-être dans le but de leur expliquer cela que l’ex-colonel du KGB – forcément rompu aux subtilités de la guerre à la différence notable de ses interlocuteurs – les a convoqués à Moscou.

En tout état de cause, deux éléments sont ici à caractère prémonitoire quant à la suite des évènements. Le premier est celui du maintien ou non de la campagne féroce anti-Poutine : qu’elle reprenne et c’est un grand pas vers la guerre, qu’elle se calme et la raison pourrait l’emporter. Le second – comme en 1914 – est celui du degré objectif de la déraison collective résultante des dirigeants européens : c’est de lui, et de lui seul, que dépendra la marche aveugle à la guerre. L’histoire est désormais engagée et comme disait Brennus devant Rome assiégée : « vae victis ».

Ch.M

 

 

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