Par Andrea Zhok − Le 17 octobre 2026 − Source Site de Thomas Fazi
Introduction par Thomas Fazi :
Ce qui suit est une traduction en anglais d’un article d’Andrea Zhok, initialement publié en italien sur sa chaîne Telegram. À son analyse, impeccable comme toujours, j’ajouterais simplement que le problème, à mon avis, est en fait beaucoup plus profond, car il va au-delà de la simple baisse socio-économique, des inégalités et d’un régime techno-fasciste. J’ai l’impression que ces explosions de violence sont aussi le reflet du vide nihiliste dans lequel les sociétés occidentales se sont enfoncées — une révolte désespérée contre un système de plus en plus incapable d’assurer le bien-être matériel de base, mais aussi contre une culture totalement incapable de donner un sens à la vie des gens. Lorsque l’absence de but, l’anxiété, le vide émotionnel et le désespoir deviennent la norme, le résultat sera inévitablement une dépression collective — ou de la violence.
Article d’Andrea Zhok :
Les images des flammes qui engloutissent l’hôtel de ville de Limoges, en France, et de son clocher qui s’effondre, sont en train de faire le tour du monde. Des épisodes comme celui-ci ne peuvent qu’être condamnés, tout comme on ne peut que condamner les pillages qui ont accompagné les manifestations dans de nombreuses régions de France.
Et pourtant, si nous nous arrêtons à ce niveau de réflexion, nous nous engageons simplement dans un exercice classique de conservatisme petit-bourgeois – qui a ses raisons, mais qui est aussi dramatiquement à courte vue. Commencer à râler contre les voitures incendiées et les vitrines brisées, et ne pas aller plus loin, montre simplement que l’on n’a pas encore saisi la gravité des circonstances dans lesquelles nous nous trouvons.
Ce à quoi nous assistons en France – et, sous différentes formes, dans de nombreux autres pays européens aussi (Espagne, Portugal, Albanie, Belgique et, depuis hier, Italie aussi) – est tout sauf un événement irrationnel. Il y a des événements historiques qui n’apparaissent irrationnels que vus de près, mais qui possèdent une rationalité évidente lorsqu’ils sont vus d’une hauteur suffisante.
Rationnel ne signifie pas indolore, ni exempt d’injustice.
Nous devons nous entraîner à tenir ensemble deux niveaux d’analyse : un à partir duquel des actes spécifiques et des individus spécifiques peuvent être jugés barbares, non civilisés, vandales ; et un à partir duquel nous pouvons (et devons) comprendre que l’histoire est toujours un fleuve transportant des débris et des cadavres — mais un fleuve qui ne peut pas être arrêté par des sermons.
Ce qui se passe a une rationalité collective forte, même si ceux qui y participent n’en ont souvent qu’une compréhension limitée, voire aucune.
De plus en plus, les peuples européens perçoivent leurs classes dirigeantes comme étant un organisme technocratique anonyme – un mur mobile en caoutchouc se déplaçant en « pilote automatique« , totalement indifférent aux besoins de la population. Le pari de ces élites technocratiques liées à la finance a été qu’elles pouvaient endormir les consciences avec l’opium actuel du peuple, les médias (divertissement et infodivertissement), apprivoiser les récalcitrants avec des mesures restrictives (un coup de matraque ici, un compte bancaire fermé là, une modification d’une loi électorale un moment, une élection annulée le lendemain, etc.).
L’hypothèse générale des dirigeants européens – tacite et incontestée – est qu’on ne raisonne pas avec la plèbe : on alterne simplement la carotte et le bâton.
Tout ce qui est dit publiquement est toujours un mensonge instrumental, sans exception – sauf dans le cas occasionnel où une vérité peut elle-même être utilisée de manière instrumentale. Le discours public est devenu un spectacle sans fin qui se soucie de moins en moins de préserver ne serait-ce qu’un semblant de crédibilité.
Ainsi, personne de sensé ne croit vraiment que la Russie est sur le point de nous envahir, mais cela n’empêche pas des légions de non-entités institutionnelles de répéter quotidiennement ces conneries avec un visage impassible. Et bien sûr, tout le monde sait que, dans ce jeu de contes de fées, retransmis par une presse docile, la seule chose qui compte – le seul point fixe à mesure que les circonstances changent – est le programme de disposer arbitrairement des ressources publiques et de les canaliser vers des intérêts privés.
Bref, les classes dirigeantes se sont depuis longtemps habituées à traiter la population comme une bête muette, à laquelle aucune justification rationnelle n’est due et qui doit être traitée, d’une part, par des flatteries sélectives et des privilèges ciblés et, d’autre part, en étant rendue impuissante.
Et ce mécanisme peut fonctionner, et fonctionne depuis longtemps. Jusqu’à ce qu’il ne fonctionne plus.
Et il cesse de fonctionner le jour où trop de gens perdent trop pour pouvoir se permettre de rester dans un état de torpeur. « Perdre trop » ici ne doit pas être interprété comme signifiant quelque chose comme “mourir de faim”. Dans la société moderne, les gens entrent dans une condition de privation insupportable bien avant de mourir de faim.
Aujourd’hui, par exemple, ne pas avoir les moyens d’utiliser une voiture ou d’accéder à Internet signifie, pour la majorité de la population, être coupée du monde, du travail, de la vie sociale, de la vie elle-même. Et le fait que les voitures et les téléphones portables aient été autrefois des produits de luxe ne veut plus rien dire : c’est désormais le nouveau seuil de “participation à la vie commune”, ce qui sépare la vie de la non-vie.
La plèbe élevée comme des bêtes de somme, nourrie de panem et circenses occasionnels, des emplois de merde et de l’huile de serpent télévisée, n’est pas – et ne sera plus – réceptive aux arguments sur le décorum public, le respect de la propriété et des monuments, le jour où ce jeu s’effondrera.
Ces voitures en feu, ces bâtiments historiques et ces magasins sont culturellement et moralement répréhensibles. Mais les vrais coupables, ceux qui devraient être obligés de payer, sont les élites au sommet qui ont cultivé et voulu cette privation, pensant que cela servait leurs objectifs.
Aujourd’hui, l’autocuiseur est sur le point d’exploser. Même si cette vague s’atténue, ce n’est que le début, car les classes dirigeantes européennes ne sont pas en mesure — ni matériellement ni culturellement — de changer de cap. Alors attachez vos ceintures de sécurité : nous nous dirigeons vers un crash.
Andrea Zhok
Traduit par Wayan, relu par Hervé, pour le Saker Francophone.