Par Alastair Crooke – Le 8 septembre 2026 – Conflicts Forum
Un redécoupage géopolitique : Le pouvoir préserve-t-il la paix ou pousse-t-il à faire la guerre ? – Conférence donnée au Club de Discussion Valdai, Moscou, le 8 septembre 2026.
Avant d’aborder la thèse académique conventionnelle sur la concurrence dominante entre les trois Grandes Puissances, nous devons d’abord nous demander ce qui compte pour le peuple – le peuple russe, par exemple ?
Nous devrions d’abord parler des gens, plutôt que de simplement parler des attributs d’un État puissant. Qu’est-ce qui compte le plus pour un peuple ? Nous avons, d’une part, la réponse classique selon laquelle le matériel militaire, la taille de la population et le PIB résument tous les enjeux de survie.
D’un autre côté, je dirais que la chose qui compte le plus pour les peuples est leur souveraineté.
La force brute est en effet une composante de la survie, mais compter les chars et les avions de combat disponibles ne correspond pas à un état d’esprit souverain communautaire intégré au sein d’un peuple. Les Palestiniens ont une conscience souverainiste et elle survit encore, malgré le manque d’outils pour transformer cette impulsion en forme pratique – et malgré l’assaut génocidaire d’Israël.
À l’ère actuelle, nous avons affaire à un facteur primordial et incontournable lorsque l’on considère les civilisations souveraines — c’est que l’héritage civilisationnel occidental est tellement érodé que les anciennes normes morales considérées comme inhérentes à ce que c’est que d’être humain ont été dépouillées de tout sens cohérent dérivé du contexte d’où ils sont issus à l’origine.
De plus, avec l’effondrement des fondements civilisationnels occidentaux, la base morale et juridique même de tout Ordre multipolaire ne possède plus le référent civilisationnel passé lorsqu’il s’agit du pouvoir impérial d’aujourd’hui.
Il est bien sûr possible que certaines entités civilisationnelles puissent encore se regrouper pour convenir d’une sorte de cadre perdu dans lequel elles se coordonneraient, mais il s’agira probablement davantage d’un caractère pragmatique et dissuasif limitant la vulnérabilité (comme un contournement du goulot d’étranglement dominant basé sur le dollar), plutôt que d’une large vision allant au-delà des mérites d’une salle de discussion commune.
Un « trumpisme » qui en est venu à incarner un mode de coercition à la « Roy Cohen » ignore et méprise simplement le défi de tout axe concurrentiel émergent. Le résultat est le chaos moral mondial et l’anarchie dans la sphère géopolitique.
La modernité occidentale, basée sur le rationalisme matériel, est maintenant entrainée dans un dysfonctionnement et un déclin évident. Cela pousse l’Occident à générer une hostilité radicale envers les valeurs et les normes par lesquelles les êtres humains s’identifient communément (genre, affinité familiale et communautaire, etc.), tout cela pour des intérêts purement mercantiles.
Il embrasse donc cette amoralité radicale principalement pour préserver la primauté de ses ambitions de « dark state » cherchant à gouverner le monde, et deuxièmement, pour garantir la place de son oligarchie financière comme structure d’enrichissement.
Derrière l’iconoclasme impénitent de Trump, il est donc possible d’entrevoir un dessein clair pour la préservation de l’ambition d’une certaine structure de pouvoir de conserver la primauté mondiale. C’est-à-dire qu’il poursuit son but en recourant à des moyens radicalement amoraux – y compris le déclenchement de la misère économique, les bombardements aériens (« anéantissez-les ! ») ou même un génocide contre des souverainetés refusant de se soumettre, allant même jusqu’à insinuer l’utilisation d’armes nucléaires.
Alors pourquoi parlons-nous encore d’un ordre mondial ? Nous sommes d’accord, je pense, que les traités, conventions et lois sur lesquels le soi-disant « ordre mondial » était censé être fondé – depuis 1945 – ont été saccagés à notre époque.
Par conséquent, il devient difficile de voir une fin de partie. L’Occident et son hégémonie du dollar doivent-ils d’abord avoir complètement implosés avant qu’un groupe de puissances aux fondements moraux ait l’espace dans lequel il peut opérer ? Ou la guerre et une implosion financière majeure dans le paradigme occidental fait-elle partie des conditions préalables à un monde multipolaire ?
Les supra-élites occidentales ne peuvent tout simplement pas se résoudre à imaginer un monde dans lequel l’Occident ne donnerait pas ses ordres aux autres. Trump dit à ses amis qu’il est occupé à “gérer le monde”. Il n’a pas dit cela facétieusement, mais sérieusement.
Je ne pense pas que nous allons passer sans heurts d’un ordre mondial unipolaire à un ordre mondial multipolaire – il n’y a pas assez de consensus dans le monde fracturé d’aujourd’hui. Je ne pense pas non plus qu’il s’agira de glisser de manière transparente dans de nouvelles structures, même si un groupe défensif de puissances peut s’avérer être le premier pas et qu’il y ait la volonté de le poursuivre avec détermination.
J’envisage l’effondrement de notre ordre mondial actuel un peu comme une étoile nova dans le Cosmos, explosant soudainement. Il se brise, et ce que vous obtenez est une énorme émanation d’énergie et de particules destructrices. La plupart de ces émanations sont susceptibles de s’avérer très dangereuses.
La question se résume ensuite à la question de la dissuasion — c’est là que s’inscrit la puissance cinétique — et à la manière de limiter la vulnérabilité de la communauté face aux émanations destructrices du pouvoir hégémonique.
Ce ne sont pas seulement les chars et combien d’argent vous dépensez, combien d’avions vous possédez, qui offrent la sécurité. Il y a une autre notion de puissance parfaitement illustrée par l’Iran.
Jusqu’à récemment, les gens disaient que « l’Iran était faible« . Eh bien, il a maintenant démontré son « pouvoir civilisationnel » – un ensemble de moyens de guerre asymétriques bien pensés, combinés à un bon niveau de conscience. C’est, je crois, un vrai pouvoir. Un pouvoir plus puissant que celui de ses rivaux régionaux qui ont peut-être plus de « matériel« , mais pas de colonne vertébrale psychologique.
L’Iran n’a pas de force aérienne, ni de marine, ni de base économique solide. Et pourtant, aujourd’hui, il réussit à défier les États-Unis et à devenir un acteur à la table mondiale. Il a indéniablement acquis un réel pouvoir.
Comment a-t-il fait cela ? D’où proviennent la force, l’unité et la résilience du peuple iranien ?
Il provient de ces fragments d’une tradition plus ancienne remontant à des époques antérieures — même à celles précédant l’Islam. Les récits moraux et les mythes de la culture traditionnelle fournissent à eux seuls à la fois les normes et la structure architecturale par lesquelles les hommes et les femmes peuvent accepter les souffrances passées, peuvent comprendre l’explication métaphysique de leur douleur historique et, à partir de là, regarder vers l’avenir — vers un eschaton, en d’autres termes. Le sens de la vie.
L’un des aspects les plus intéressants en Iran a été de voir comment, sous l’impact de la guerre et de l’effet de choc, cela a ramené les Iraniens à d’autres modes de pensée plus anciens. Les éloignant de l’orientation matérialiste et descendante de la pensée occidentale ; les ramenant à des modes ascendants plus anciens de vieilles cognitions — à des gens comme Shurawadi, Ibn Sinna et Mulla Sadra.
Ces différents modes de pensée holistique incitent les Iraniens à porter différemment leur attention, et donc leur conscience, sur le monde. Ce faisant, ils spatialisent le monde d’une manière très différente – parce que la façon dont vous disposez de votre conscience déterminera ce que vous voyez et comprenez.
Plutôt que de sombrer dans le nihilisme, les Iraniens visualisent une nouvelle spatialité qui en elle-même attire celui qui la perçoit vers l’avant, vers un avenir.
Cela représente le véritable noyau – outre les missiles et le leadership – qui assure la cohésion communautaire et la résilience nécessaires pour soutenir le sacrifice et favoriser une ambiance révolutionnaire.
Les Palestiniens sont prêts à sacrifier leur vie pour soutenir l’idéal d’une civilisation ; d’une manière palestinienne d’être ; d’une façon palestinienne de voir le monde.
Le « trumpisme » illustre à quel point nous, en Occident, avons perdu le contact avec la compréhension du rôle qu’une conscience forte joue dans la vitalité, l’énergie et la résilience d’un peuple. Par conséquent, nous laissons filer la civilisation occidentale, sacrifiant de plus en plus notre identité et nos traditions culturelles dans le seul but de préserver notre domination sur le monde.
Alastair Crooke
Traduit par Wayan, relu par Hervé, pour le Saker Francophone.