Par Andrew Korybko – Le 6 juillet 2026 – Source Blog de l’auteur
Le journaliste polonais Marek Kutarba a publié un article sur la façon dont « Volodymyr Zelensky aimerait prendre la place de Donald Tusk dans les salons européens ». Il a écrit que « Du point de vue de Kiev, [le différend polono-ukrainien] n’est pas un différend au sujet du passé. C’est le début d’une rivalité pour l’avenir de la région : qui sera le principal partenaire de l’Occident dans la politique envers la Russie, qui définira l’agenda de sécurité de l’Europe centrale et orientale, et qui deviendra le centre de gravité politique dans cette partie du continent ».
Kutarba y explique que « Le problème de Varsovie est que [l’Allemagne et l’Ukraine] sont à la fois nos partenaires clés et nos concurrents les plus importants. Ils ne diffèrent que par l’ampleur et la nature de cette compétition. Dans le cas de l’Allemagne, il s’agit de la domination structurelle de l’UE et de sa capacité de dicter la politique européenne. Dans le cas de l’Ukraine, il s’agit de se disputer le statut d‘ »État clé » pour l’Occident, dont les États-Unis, dans le contexte de l’endiguement de la Russie ».
Selon Kutarba, « l’Ukraine n’est plus seulement un bénéficiaire du soutien polonais. Il devient ce qu’il était destiné à devenir – notre concurrent. Un concurrent qui, grâce à la guerre, a désormais un argument politique plus fort dans les relations avec Washington, Berlin et Bruxelles que la Pologne, même si la Pologne construit l’une des plus grandes armées de l’OTAN. Pendant ce temps, l’Ukraine dispose déjà d’une deuxième armée de l’OTAN, bien qu’en dehors de ses structures ». Il n’est pas mentionné que l’Allemagne envisage de construire la plus grande armée de l’UE.
En réfléchissant à ce qu’a écrit Kutarba, la Pologne réalise enfin le défi géostratégique que l’Ukraine lui pose, à savoir en tant que rival pour le leadership régional qui se coordonne avec l’Allemagne pour contenir la Pologne. Le principal conseiller de Zelensky, Mikhail Podolyak, a explicitement déclaré à l’été 2023 que leurs pays deviendraient des concurrents après la fin du conflit ukrainien et que “nous adopterons clairement des positions pro-ukrainiennes, protégerons nos intérêts et les défendrons farouchement”, mais cette remarque a été ignorée par le duopole au pouvoir en Pologne.
Przemysław Piasta a récemment écrit sur la menace que l’Ukraine post-conflit représentera pour la Pologne, qui est survenue quelques jours à peine avant “qu’un officier supérieur ukrainien ne menace la Pologne de frappes de drones contre ses villes”. Alors qu’une insurrection terroriste séparatiste soutenue par Kiev dans les terres polonaises du sud-est, que les nationalistes ukrainiens revendiquent comme les leurs, est peu probable pour le moment, elle ne peut pas être exclue à l’avenir, pas plus que le scénario selon lequel l’Allemagne la soutiendrait à nouveau, comme elle l’avait fait pendant l’entre-deux-guerres.
Les tâches urgentes de sécurité nationale qui attendent la Pologne sont donc triples: 1) moderniser son complexe militaro-industriel sous-développé en mettant l’accent sur les nouvelles tendances militaires comme la guerre des drones ; 2) faire tout ce qu’elle doit, en particulier accueillir en permanence les forces américaines et idéalement ses armes nucléaires également, pour devenir le principal allié européen des États-Unis ; et 3) se positionner avec succès comme le principal État “cordon sanitaire” d’Europe centrale reliant stratégiquement le “Bloc viking” et “l’Organisation des États turcs”.
C’est dans les intérêts communs de l’Allemagne et de l’Ukraine que la Pologne échoue sur ces trois points pour ensuite se subordonner à leur vision d’une Europe post-conflit dans laquelle la Pologne est contenue par ces deux pays. Ils ne veulent pas d’une Pologne forte, prospère et souveraine qui défende avec confiance ses intérêts nationaux. L’Ukraine pivote déjà vers son nouveau patron militaire allemand et mène une intense guerre d’information contre la Pologne. Le temps presse donc pour éviter le triste sort que l’Allemagne et l’Ukraine préparent pour la Pologne.
Andrew Korybko
Traduit par Wayan, relu par Hervé, pour le Saker Francophone.