La grosse erreur de Trump


Par Dmitry Orlov − Le 24 Mars 2026 − Source Club Orlov

Je n’ai pas pu écrire car je n’arrivais pas à rattraper mon retard en lecture : le rythme des événements est tel que le volume d’actualités et d’analyses que je dois traiter est devenu écrasant. Ce torrent d’informations n’a pas non plus permis de clarifier grand-chose quant à ce que ces événements donneront une fois que les décombres auront cessé de voler dans tous les sens et que les incendies se seront éteints.

Je parle, bien sûr, des événements autour du plus grand goulot d’étranglement du monde : le détroit d’Ormuz, par lequel d’énormes volumes de pétrole, de gaz naturel liquéfié, d’engrais azotés et des quantités plus modestes mais néanmoins très importantes de matières premières essentielles telles que l’hélium doivent passer pour atteindre le marché mondial. En tant que personne qui aime tirer des conclusions et faire des prédictions, cette situation me frustre. Mais elle m’offre aussi une excellente occasion de m’émerveiller devant ce spectacle grandiose de la folie humaine.

Mais mes lecteurs m’attendent ! Je suis donc heureux d’annoncer que j’ai découvert la nature exacte de la grosse erreur commise par Trump en lançant sa dernière guerre contre l’Iran.

Tout d’abord, quelques mots sur le détroit d’Ormuz. Bien que divers journalistes occidentaux ignorants se soient empressés de débiter des sornettes sur l’Iran « bloquant » ou « minant » ce maudit détroit, rien de tel ne s’est jamais produit. Au lieu de cela, une dizaine de navires tentant de traverser le détroit ont été incendiés, par le Corps des gardiens de la révolution islamique, faut-il supposer. En conséquence directe, les tarifs d’assurance maritime ont grimpé en flèche et le trafic maritime dans le détroit s’est pratiquement arrêté. Il ne s’est pas arrêté complètement car l’Iran a commencé à accorder un passage sûr aux navires qui se conformaient à certaines exigences : ils ne devaient avoir aucun lien avec les États-Unis ou Israël, la cargaison devait être payée en yuan (ou renminbi), la monnaie chinoise, et il fallait également s’acquitter d’une somme considérable pour obtenir ce passage sûr. La route pour le passage en toute sécurité traverse les eaux territoriales iraniennes, où les forces iraniennes peuvent l’inspecter de près.

Ainsi, l’Iran peut toujours expédier son pétrole vers la Chine, comme il a coutume de le faire. Soit dit en passant, les volumes de production pétrolière de l’Iran sont sur le point d’égaler le record qu’ils avaient établi il y a un demi-siècle. En revanche, les monarchies du golfe Persique sont empêchées de vendre leur pétrole contre des dollars. L’Arabie saoudite parvient encore à vendre une partie de son brut léger non sulfuré via son port sur la mer Rouge, acheminé par un oléoduc, à des tarifs extrêmement gonflés. C’est une invitation directe aux Houthis du Yémen à manifester leur soutien à leurs frères iraniens en bloquant une nouvelle fois le trafic maritime via la mer Rouge et le canal de Suez, comme ils l’avaient fait lorsque Israël a attaqué Gaza, et cette voie d’exportation pourrait donc ne pas durer non plus. De plus, bon nombre des installations de production de pétrole, de gaz, d’engrais et autres dans le Golfe ont été endommagées ou détruites, rendant toute restauration future des volumes de transport maritime coûteuse et longue, même après la fin des hostilités.

Avec cette évolution majeure, une autre de mes prédictions s’est réalisée. Dans mon livre de 2022 « Ready… Set… Bolt ! », dans un essai intitulé « On n’en a pas toujours pour son argent », j’ai écrit :

Un jour viendra où offrir un million de dollars à quelqu’un vous vaudra un coup de poing au visage.

Une roquette tirée sur la superstructure de votre pétrolier pourrait être comparée, au sens figuré, à un coup de poing au visage si vous êtes un pétrolier. Au sens propre, un coup de poing au visage a certainement été asséné aux négociants en pétrole qui pensaient gérer le commerce mondial du pétrole en négociant des bouts de papier (ou des bouts de code informatique) appelés contrats à terme sur le pétrole. Les prix du pétrole ne sont plus fixés sur le marché à terme ; ils sont désormais fixés sur le quai de chargement. Les contrats à terme sur le pétrole n’ont jamais concerné directement le pétrole : la grande majorité d’entre eux ont toujours été réglés en argent plutôt qu’en pétrole. Mais aujourd’hui, l’achat d’un contrat à terme sur le pétrole a encore moins à voir avec la possibilité de prendre livraison dudit pétrole pour ledit montant à ladite date, car la plupart du temps, le pétrole n’est tout simplement pas disponible, quel que soit le prix.

Partout dans le monde, les raffineries doivent chercher partout pour trouver des mélanges de pétrole compatibles provenant de sources spécifiques, pour lesquels elles doivent désormais payer un supplément, rendant le marché papier des « bruts de référence » plutôt hors de propos. Dans l’ensemble, le pétrole est soudainement devenu beaucoup moins « fongible » en tant que matière première. Cela a eu un effet domino immédiat sur les distillats de pétrole tels que le kérosène d’aviation, qui n’est plus disponible dans un nombre croissant d’endroits, bloquant ainsi les touristes et les voyageurs d’affaires. Plus important encore, les pénuries et les prix élevés des engrais azotés, fabriqués à partir de gaz naturel, risquent d’affaiblir la saison agricole dans de nombreux pays, entraînant une inflation des prix alimentaires, la malnutrition voire, dans le cas de certains pays plus pauvres, la famine.

Vous avez peut-être pu vous rendre compte de tout cela par vous-même en suivant l’actualité — ce n’est pas si difficile. Mais ce que je vais décrire ensuite n’est pas quelque chose que vous entendrez souvent. La guerre de Trump contre l’Iran est un échec monumental sur le plan purement conceptuel, une issue inévitable qu’aucun nouveau développement ne devrait modifier de manière significative.

Pour planter le décor, revenons brièvement sur la Guerre des Douze Jours, qui s’est déroulée du 13 au 24 juin 2025, au cours de laquelle Donald Trump a prétendu avoir détruit le programme nucléaire iranien. Ce n’était pas le cas ; nous reviendrons sur ce détail important dans un instant. Mais ce qu’il a réussi à détruire, ce sont les divers mouvements d’opposition iraniens et les réseaux d’agents étrangers. Ils ont été démasqués lors d’une tentative timide et irréfléchie de révolution colorée, dans l’espoir de provoquer un changement de régime rapide et facile à Téhéran. Ils sont descendus dans la rue où ils ont été recensés et identifiés, et leurs dirigeants ont ensuite tous été neutralisés. Ainsi, la guerre des Douze Jours a laissé l’Iran dépourvu de mouvements d’opposition.

Et pourtant, Trump s’est lancé dans une répétition exacte de cette opération. Nous avons ici été contraints d’assister à la convergence de plusieurs idées d’une stupidité spectaculaire :

  • Que Trump puisse encore provoquer un changement de régime à Téhéran, même après que tous les leaders de l’opposition ont été tués lors de sa précédente tentative ratée.
  • Qu’il soit possible de détruire l’État iranien en assassinant ses dirigeants.
  • Et, enfin, après avoir échoué sur ces deux points, qu’il est toujours possible de « faire un accord » (dans l’anglais rudimentaire de Trump) pour mettre fin au conflit. Avec qui compte-t-il négocier ? Avec les personnes qu’il vient de tuer ?

Note du Saker Francophone

Depuis quelques temps, des gens indélicats retraduisent “mal” en anglais nos propres traductions sans l’autorisation de l’auteur qui vit de ses publications. Dmitry Orlov nous faisait l’amitié depuis toutes ses années de nous laisser publier les traductions françaises de ses articles, même ceux payant pour les anglophones. Dans ces nouvelles conditions, en accord avec l’auteur, on vous propose la 1ere partie de l’article ici. Vous pouvez lire la suite en français derrière ce lien en vous abonnant au site Boosty de Dmitry Orlov.

Dmitry Orlov

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Le livre de Dmitry Orlov est l’un des ouvrages fondateurs de cette nouvelle « discipline » que l’on nomme aujourd’hui : « collapsologie » c’est à-dire l’étude de l’effondrement des sociétés ou des civilisations.

Il vient d’être réédité aux éditions Cultures & Racines.

Il vient aussi de publier son dernier livre, The Arctic Fox Cometh.

Traduit par Hervé, relu par Wayan, pour le Saker Francophone

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