Par Alastair Crooke – Le 23 mars 2026 – Source Conflicts Forum
Alors que nous entrons dans la quatrième semaine de guerre, vers où se dirige-t-on ?
Premièrement, bien que l’Iran ait été soumis à des bombardements intensifs, leur efficacité militaire est loin d’être évidente. La capacité de l’Iran à riposter en touchant les intérêts américains et israéliens dans les États du Golfe se poursuit avec une puissance croissante ; ses dirigeants opèrent efficacement dans un système opaque délibérément choisi (appelé mosaïque) ; et l’Iran persiste avec des salves régulières de missiles et de drones, tout en augmentant progressivement la sophistication de ses tirs balistiques. Le soutien populaire à l’État iranien s’est consolidé.
Les barrages américains et israéliens causent de lourds dommages à l’Iran, mais il y a peu de preuves que ces frappes aient trouvé – ou détruit – les « centres » de missiles iraniens dispersées et profondément enfouies, réparties sur l’étendue du pays. Les indices suggèrent plutôt qu’échouant à détruire l’infrastructure militaire cachée de l’Iran, les États-Unis et Israël se retournent contre des cibles civiles pour essayer de démoraliser la population, comme cela est en train de se passer dans l’arène libanaise et palestinienne.
Pourtant, ce qui semble incontestable, c’est que l’Iran a une stratégie mûrement réfléchie qui se déroule en phases distinctes. Trump, de son coté, n’a pas de plan. Il change tous les jours. Israël a un plan, qui consiste à assassiner autant de dirigeants iraniens que leur IA fournie par les États-Unis peut détecter. Au-delà de cela, le dessein d’Israël est que l’Iran soit démembré, divisé en États ethniques et sectaires, et réduit à une anarchie faible (sur le modèle syrien).
Pour l’instant, les objectifs déclarés des États-Unis apparaissent comme des menaces ponctuées d’escalade allant d’attaques contre des infrastructures économiques (installations gazières de South Pars) à deux attaques significatives à proximité immédiate des sites nucléaires iraniens (Nantaz et la centrale nucléaire conjointe irano-russe de Bushehr). Vraisemblablement, ces quasi-frappes de missiles sont conçues comme des « messages » indiquant la possibilité d’une escalade américaine ou israélienne au niveau nucléaire. (L’Iran, cependant, a répondu de la même manière avec une frappe de missile sur la ville de Dimona – à proximité immédiate de l’installation nucléaire israélienne de Dimona).
Après les frappes de Dimona qui ont causé de lourds dégâts, l’Iran a fait une déclaration significative et pointue : il a affirmé qu’il avait atteint la “domination balistique”. Cette affirmation était basée sur le fait qu’Israël a été incapable de lancer des intercepteurs de défense aérienne face à la frappe iranienne contre l’un de ses sites étatiques stratégiques les plus fortement gardés.
Mohammad Ghalibaf, président du Parlement iranien et chef militaire, a averti que la guerre était entrée “dans une nouvelle phase” : “Le ciel d’Israël est sans défense. Il semble que le moment soit venu de mettre en œuvre la prochaine phase de nos plans préconçus”.
Il ne fait guère de doute, selon le commentateur militaire Will Schryver, que le stock de missiles étasuniens approche de l’épuisement et que la production s’est effondrée en raison de problèmes de maintenance et d’un faible soutien logistique. Les avions pilotés américains ne peuvent toujours pas pénétrer profondément dans l’espace aérien iranien. L’Iran affirme de son côté que son propre stock de missile est abondant.
Ces derniers jours, Trump a fait monter les enchères en lançant un ultimatum à l’Iran : « Ouvrez Hormuz dans les 48 heures ou vos centrales électriques civiles seront progressivement détruites – en commençant par la plus grande en premier« . (La plus grande usine iranienne se trouve être l’usine conjointe irano-russe de Bushehr). Il semble que Trump envisage toujours une capitulation iranienne rapide. Cependant, l’Iran a déjà rejeté l’ultimatum et a répondu par le sien.
L’ultimatum de l’ayatollah Mojtaba Khamenei à Trump
Dans un discours de 12 minutes étroitement structuré, l’imam ayatollah Sayyed Mojtaba Khamenei est passé d’une rhétorique familière à quelque chose de beaucoup plus conséquent. La moitié d’ouverture de son discours a suivi un script prévisible mais, comme l’a rapporté la commentatrice libanaise Marwa Osman :
Au fur et à mesure, le ton est passé de rétrospectif à stratégique. Sayyed Khamenei a présenté trois demandes concrètes, chacune avec un calendrier précis : un retrait militaire rapide des États-Unis du Moyen-Orient ; une annulation complète des sanctions dans les 60 jours et une compensation financière à long terme pour les dommages économiques subis par l’Iran.
Puis vint l’ultimatum : ne pas se conformer et l’Iran lancera l’escalade, économiquement, militairement et potentiellement nucléairement. Pas hypothétiquement, mais opérationnellement : fermera le détroit d’Ormuz, formalisera ses liens de défense avec la Russie et la Chine, et passera de l’ambiguïté à la dissuasion nucléaire déclarée.
Le timing des réactions externes fut tout aussi révélateur. En quelques heures, Pékin et Moscou ont publié des déclarations s’alignant de manière soigneusement formulée, mais sans équivoque, sur le cadre du nouveau Guide suprême, suggérant une coordination entre eux.
La guerre entre dans une nouvelle phase. Trump a un œil sur la façon dont la guerre va se « jouer » à la maison à l’approche des élections de mi-mandat de novembre. Les décisions américaines sur la manière ou l’opportunité de voter ont tendance à être prises en septembre/octobre. Son équipe cherche activement à trouver une voie de sortie de cette guerre avec, d’ici l’été, une « victoire » plausible pour Trump, si une telle chose est même possible.
Simplicius suggère “que les attaques potentielles à venir de Trump contre le réseau énergétique iranien soient un effet déstabilisateur et distrayant destiné à permettre aux Marines américains et à la 82e Aéroportée de prendre l’île de Kharg ou d’autres îles iraniennes. Des sources venant de “hauts fonctionnaires » continuent d’affirmer qu’une opération terrestre est toujours hautement probable”.
L’Iran est évidemment prêt à égaler Trump sur l’échelle d’escalade. Le style de leadership de l’Iran a clairement changé avec le nouveau Guide suprême : il n’est plus intéressé par des « va-et-vient » progressifs. Le leadership de l’Iran vise des résultats décisifs qui changeront le paysage géostratégique du Moyen-Orient.
Et l’Iran estime qu’Ormuz représente le levier pour y parvenir.
L’Iran a établi un corridor de navigation sélectif et sûr pour les navires approuvés par le CGRI pour transiter par le détroit d’Ormuz ; à condition que la cargaison soit payée en yuans et soumise à un droit de passage. On estime que l’Iran pourrait potentiellement gagner 800 milliards de dollars par an en droits de passage grâce à un tel système, équivalent à celui du canal de Suez.
Ceci, en théorie, permettra d’approvisionner le marché de l’énergie, sauf si l’Iran ferme complètement le détroit au cas où Trump exécute son ultimatum.
Le professeur Michael Hudson note que les nouvelles exigences de l’Iran sont “d’une portée telle qu’elles semblent impensables pour l’Occident : que les pays arabes de l’OPEP mettent fin à leurs liens économiques étroits avec les États-Unis, à commencer par les centres de données américains exploités par Amazon, Microsoft et Google et qu’ils [doivent] se départir de leurs avoirs en pétrodollars existants qui ont subventionné la balance des paiements des États-Unis depuis les accords [pétrodollars] de 1974”.
“Le recyclage des pétrodollars a été à la base de la financiarisation et de l’usage du commerce pétrolier mondial comme une arme économique par l’Amérique, et de sa stratégie impériale d’isolement des pays qui résistent à l’adhésion à l’ordre fondé par les dirigeants américains (pas de vraies règles, mais simplement des demandes ad hoc des États-Unis)”, comme le dit le Professeur Hudson.
L’étranglement iranien du détroit d’Ormuz – plus le contrôle des Houthis sur la mer Rouge – pourrait arracher la domination des États-Unis sur l’énergie et ses prix et, en l’absence d’afflux de pétrodollars à Wall Street, mettre fin à la domination de la finance mondiale par les États-Unis.
Ce qui est en cause ici n’est pas seulement l’aspiration de l’Iran à éjecter l’armée américaine du Moyen-Orient mais aussi une transformation géopolitique alors que les pays du Golfe et les États asiatiques (comme le Japon et la Corée du Sud) seront obligés par nécessité de devenir des « nations clientes » de l’Iran pour pouvoir accéder à la voie navigable d’Ormuz. Et parce que seul l’Iran serait en mesure de garantir un passage en toute sécurité.
En effet, si l’Iran est en mesure de maintenir son emprise sur l’Ormuz, une nouvelle réalité stratégique s’imposera en Asie.
Alastair Crooke
Traduit par Wayan, relu par Hervé, pour le Saker Francophone.