Le 14 Mars 2026 – Source Real Dialectical
Un refrain familier émerge de la soi-disant “opposition” à la guerre contre l’Iran : Quelle est la stratégie ? Quelle est la phase finale ? Où sont les objectifs clairs ? Est-ce que cela va libérer le peuple iranien ? Les membres du Congrès et les journalistes répètent ces questions comme si le principal acte d’accusation concernant le bombardement de l’infrastructure civile d’une nation souveraine était que ce bombardement manquait vraiment d’un PowerPoint suffisamment structuré.
J’ai déjà écrit à propos de la structure du discours qui régit l’autocritique impériale : jamais « pourquoi » mais toujours « comment ». Jamais « pourquoi devons-nous bombarder l’Iran ? » mais « le président a-t-il d’abord informé le bon comité ? » À son crédit, le média The Nation a au moins reconnu ce schéma, en critiquant les dirigeants Démocrates qui ne propose que “des critiques limitées des processus et de vagues borborygmes« , même s’il a fallu un article de 1 400 mots pour arriver à ce qui aurait dû être sa phrase d’introduction : « La seule façon d’interpréter cette réponse timide de la part de direction du Parti démocrate est un soutien de facto [à cette guerre] ». Bien sûr que ça l’est. Les Démocrates ne sont pas confus au sujet de cette guerre. Ils la soutiennent.
Mais parce que l’architecture de légitimation de la démocratie libérale exige que chaque conquête impériale soit habillée d’un langage correct, ce soutien ne peut pas être clairement exprimé. Il doit être blanchi par une dispute procédurale. La structure tolère, voire accueille, de tels disputes pour le fonctionnement de l’empire. Les objections procédurales, après tout, servent bien la structure : elles consomment l’oxygène de l’opposition tout en laissant l’édifice intact. « Est-ce que l’empire devrait », cette question n’a aucune forme admissible.
Pourtant, les plaintes procédurales ne sont pas exclusivement des instruments d’obscurcissement, elles portent également leurs propres revendications. Quand Hakeem Jeffries exige des « objectifs clairs« , quand Elizabeth Warren dit que l’administration ne peut pas expliquer “les objectifs que nous essayons d’atteindre”, quand Richard Blumenthal prévient qu’il n’y a “pas de fin de partie”, ces critiques contiennent une affirmation de fond : la prémisse que la guerre est sans but, incohérent, que l’empire est maladroit.
C’est faux.
Cette guerre a des objectifs. Ce ne sont tout simplement pas des objectifs qui peuvent être admis par le système de légitimation de la démocratie libérale ; l’ensemble de l’appareil idéologique qui exige que chaque guerre impériale soit présentée comme une bataille vertueuse contre les ADM ou pour la “démocratie” et les droits des femmes. Nommez l’annihilation comme objectif et vous ne perdez pas simplement un point dans la discussion, vous effondrez la superstructure qui rend le projet reproductible par toutes les administrations, tous les partis, pendant des décennies.
Le véritable objectif ne peut pas être nommé par ceux qui forment la structure que l’objectif sert. Le cadre ne supprime pas tant la critique qu’elle l’utilise au point de rendre l’objectif inintelligible. Il n’y a pas de comité pour la soutenir, pas de résolution à être votée, pas de forme sous laquelle elle peut être consignée dans un dossier.
Mais nous n’avons aucune obligation de vivre dans leur illusion. Nous connaissons l’histoire. Nous connaissons le script. Le but n’est pas la libération [du peuple]. Le but est la liquidation [de la nation].
L’Empire construit ce qu’il prétend combattre
La guerre américaine contre l’Iran n’a rien à voir avec le programme nucléaire, rien à voir avec la démocratie, rien à voir avec les droits des femmes ; c’est un pays où près de 70% des diplômés universitaires en sciences, technologie, ingénierie et mathématiques (STEM) sont des femmes et dont les inscriptions féminines en ingénierie se classent au premier rang mondial.
On peut reconnaître la République islamique, comme toutes les théocraties, comme répugnante et simultanément reconnaître pourquoi elle existe. Elle existe parce que les États-Unis ont renversé Mossadegh en 1953, installé un monarque docile et lui ont fait liquider tous les socialistes et communistes du pays par le biais de la SAVAK, un appareil de police secrète dont les agents ont été formés par la CIA. Ce renversement n’était pas simplement une manœuvre géopolitique ; c’était une purge structurelle de la gauche laïque. Lorsque vous exterminez la gauche laïque, vous garantissez que l’opposition qui finira par l’emporter ne sera pas laïque.
Le manuel fut identique pour l’Irak : les premiers contacts de Saddam Hussein avec les services de renseignement américains remontent à 1959, lorsqu’il faisait partie d’une escouade monitorée par la CIA pour assassiner le Premier ministre Qasim. Après le coup d’État du Parti Baas en 1963, la CIA a fourni des listes d’assassinats de communistes et de gauchistes présumés, plus de cent mille ont été arrêtés, des milliers exécutés. Les fidèles services de Saddam à l’empire ont bien sûr été récompensés par une exécution à la potence.
L’empire ne déteste pas les théocrates et les dictateurs puisqu’il les fabrique lui-même. Il déteste ceux qui n’obéissent pas aux ordres.
Le crime de l’Iran est son indépendance
L’Iran résiste. Quatre-vingt-dix millions de personnes, une véritable armée, un goulot d’étranglement stratégique du commerce mondial et d’énormes réserves de pétrole. C’est ça le crime. L’Iran est l’une des dernières puissances régionales capables de défier la base d’opérations avancée de l’empire, son avant-poste d’apartheid ethno-suprématiste armé, soutenu par des armes nucléaires, en Palestine occupée.
Considérez le voisinage. Les États-Unis ont hérité de chaque pétro-monarchie que la Grande-Bretagne et la France avaient dessinée sur un coin de serviette. L’Égypte, le pays le plus peuplé de la région, est maintenu structurellement appauvri. La Jordanie fonctionne comme un État client. Les États-Unis ont lâché État Islamique contre Assad – un autre dirigeant qui défiait l’entité – et ont installé, au sommet des décombres, un commandant d’État Islamique dont la principale qualification est la volonté avérée de faire ce que Washington lui dit de faire.
La région a été systématiquement réorganisée par des sanctions, des guerres par procuration et la destruction de régimes en un réseau d’États clients et d’économies dépendantes.
L’Iran est l’exception, et c’est pourquoi cette guerre était inévitable.
La liquidation en guise de politique
L’objectif est de Syriefier Iran. Le modèle n’est pas nouveau. Sous Obama, les États-Unis ont armé et financé des “groupes d’opposition” syriens par le biais d’un programme de la CIA d’un milliard de dollars appelé Timber Sycamore, un programme qui armait directement les affiliés d’État islamique et d’al-Qaïda, un fait que le vice-président Biden lui-même a confirmé, admettant que les alliés des États-Unis fournissaient des armes à al-Nusra, al-Qaïda et des éléments djihadistes sans discernement. Le résultat, des années plus tard, a été la désintégration totale de l’État syrien et la réduction d’une civilisation ancienne à un désert rempli de factions concurrentes.
Ce n’était pas un échec. C’était le but.
La même logique régit maintenant la guerre contre l’Iran :
- Bombarder les usines de traitement de l’eau.
- Bombarder le réseau électrique.
- Bombardez les dépôts de carburant.
- Bombarder les écoles.
- Bombarder les hôpitaux.
Terrorisez la population assez longtemps, dégradez suffisamment les infrastructures, infligez suffisamment de souffrances pour que la capacité de l’État à gouverner s’érode d’elle-même. Le gouvernement n’a pas besoin d’être renversé au sens conventionnel du terme, il suffit de le rendre incapable de fonctionner. Le vide qui en résulte pourra être comblé par n’importe quelle combinaison de factions — monarchistes, séparatistes, islamistes, milices ethniques, compradors alignés sur l’Occident. Peu importe qui comble le vide — ce qui compte, c’est que le vide existe.
Un Iran fragmenté et dysfonctionnel n’est pas le “risque” de cette campagne militaire.
C’en est le but. C’est la fin de partie.
Et il y a des raisons de croire que “l’opposition” le sait. Les reportages d’Aída Chávez ont révélé que les principaux Démocrates travaillaient en coulisses pour retarder les votes pour autoriser cette guerre jusqu’à ce que les bombardements aient déjà commencé. Selon un adjoint à la politique étrangère de Chuck Schumer, le résultat préféré de nombreux Démocrates du Sénat alignés sur l’AIPAC était que « Trump agisse unilatéralement, affaiblissant l’Iran tout en absorbant la réaction intérieure avant les élections de mi-mandat ». Ils ne s’opposent pas à la destruction, seulement à la façon de le faire. Ce n’est pas tant de l’hypocrisie. C’est le système qui fonctionne exactement comme prévu ; la structure permet de critiquer la manière précisément parce qu’une telle critique ne représente aucune menace pour le projet lui-même.
Ainsi, lorsqu’un critique intégré dans cette structure demande « Comment cela libère-t-il le peuple iranien ? », c’est précisément la bonne question, posée précisément pour la mauvaise raison. Cela ne le libère pas. Cela n’a jamais été conçu pour le libérer. La libération est le cache-sexe de toutes les invasions impériales ; mais la liquidation est toujours l’objectif.
La campagne contre l’Iran est cohérente, conforme à des décennies de pratique impériale, et tout à fait lisible dans un cadre matérialiste : détruire la dernière grande puissance régionale capable d’agir de manière indépendante, la réduire au chaos et éliminer le dernier obstacle à une hégémonie incontestée allant de la Méditerranée au Golfe Persique.
La libération ne fait pas partie des objectifs. Elle ne l’a jamais été ; ni en Iran, ni en Irak, ni en Syrie, ni nulle part où l’empire a un jour mis les pieds. Mais maintenant, vous savez pourquoi personne à Washington ne le dira tout haut.
Real Dialectical
Traduit par Wayan, relu par Hervé, pour le Saker Francophone.