Trump tranche le nœud gordien des intrications à l’étranger

Trump Cuts the Gordian Knot of Foreign Entanglements


Patrick ARMSTRONGPar Patrick Armstrong – Le 2 janvier 2017 – Source Strategic Culture

Le président Trump est un nouveau phénomène sur la scène politique américaine. Ce n’est pas un homme politique professionnel qui mendiait des fonds mais un homme riche qui dépensait son propre argent et récoltait de l’argent sur son propre nom : il arrivait dans son bureau sans être encombré d’obligations. Libre d’une histoire en politique, il ne doit rien à personne. Ajoutez à cela sa personnalité, sa folie des grandeurs et ses tweets de fin de nuit, et la médiacratie des experts commentateurs est dans un furieux état d’incompréhension.

Encore plus offensant pour leurs notions de bienséance, cet homme « dangereusement incompétent » non qualifié et mentalement malade, a battu « le candidat présidentiel le plus qualifié de l’histoire ». Pas étonnant que beaucoup d’entre eux croient que seul le rusé Poutine aurait pu y arriver – même s’ils ne savent pas comment. Mais la médiacratie est aussi embrouillée sur lui aujourd’hui que l’année dernière et l’année d’avant – Scott Adams, qui a bien compris, nous rappelle à quel point ils étaient naïfs. Le fait même que Trump ait gagné malgré l’opposition de pratiquement toutes les institutions établies aux États-Unis montre qu’il a plus d’audience que ce que les lecteurs du New York Times et du Washington Post, ou les observateurs de CNN et MSNBC (peuvent) comprendre.

Ce qui suit est une tentative de deviner la politique étrangère de Trump. Elle part de l’hypothèse qu’il sait ce qu’il fait – comme quand il a décidé de se présenter aux élections en premier lieu – et qu’il a un objectif en tête. Elle part du principe que ses intentions en matière de politique étrangère ont été grandement retardées par les allégations (complètement fausses) de relations avec la Russie et d’ingérence russe. Il n’y avait pas d’interférence de l’État russe dans les élections – il est probable que Moscou aurait préféré une Clinton sans surprise – et, comme je l’ai écrit ici, cette histoire n’a même pas de sens. Je m’attends à ce que l’inspecteur général du ministère de la Justice termine son rapport pour que la mascarade du Russiagate soit révélée comme une conspiration au sein des organes de sécurité des États-Unis. Nous n’avons pas encore de date, mais la mi-janvier est suggérée. Les lecteurs qui veulent suivre l’histoire peuvent consulter ces sites : Dystopiausa, CTH et Zerohedge.

Nous commençons par quatre remarques que Trump a souvent faites pendant la campagne. Tout le monde se porterait mieux si le président Bush avait passé une journée à la plage plutôt que d’envahir l’Irak. Les « six mille milliards de dollars » dépensés au Moyen-Orient auraient été mieux utilisés dans les infrastructures des États-Unis. L’OTAN est obsolète et les USA en payent une part disproportionnée. Il vaudrait mieux s’entendre avec la Russie que l’inverse.

Pour les néo-conservateurs et la foule des partisans de l’intervention humanitaire, qui ont conduit la politique étrangère des États-Unis pendant la plus grande partie du siècle, ces quatre points, lorsqu’ils sont correctement compris – car, à un certain niveau, ils les comprennent – constituent un défi fatal. Trump dit que :

  1. les interventions militaires post-9/11 n’ont rien fait pour la sécurité du pays ;
  2. les interventions à l’étranger appauvrissent le pays ;
  3. le système d’alliance n’est ni utile ni bon marché pour le pays ;
  4. la Russie n’est pas l’ennemi, ni actuel, ni futur.

Un dirigeant chinois pourrait les appeler Les Trois Non (pas de guerre de changement de régime, pas d’aventure à l’étranger, pas d’alliance contraignante) et Le Oui (coopération avec la Russie et d’autres puissances).

Ce qui nous amène à son slogan de Make America Great Again (MAGA). On retrouve ses thèmes de campagne : perte d’emploi, opiacés, anarchie, infrastructures, immigration clandestine, étranglement par les réglementations, « marais », indifférence des puissants, mort du « rêve américain ». Aucun d’entre eux ne peut être amélioré par des interventions à l’étranger, des unités tactiques de combat ou des bases étrangères. Mais ils peuvent être aggravés par eux. Il y a toutes les raisons de s’attendre à ce que MAGA signifie la prospérité interne et non la puissance externe. Trump a peu d’intérêt pour les obsessions de la foule des intervenants humanitaires et néoconservateurs. « Nous avons besoin d’un leader qui puisse ramener nos emplois, ramener notre production, ramener nos militaires – prendre soin de nos vétérans… Le fait est que le rêve américain est mort. » Il n’y a pas d’aventure étrangère là-dedans. Donc, en résumé, la politique étrangère de Trump, Les Trois Non et le Oui, est nécessaire pour rendre l’Amérique Grande à Nouveau. Si je suis correct en cela, et qu’il s’agit effectivement de son but, comment peut-il l’atteindre ?

Aux États-Unis, il y a une puissante opposition à l’idée Les Trois Non et le Oui. Et il ne s’agit pas seulement des interventionnistes néoconservateurs / humanitaires : la plupart des Américains ont été conditionnés à croire que les États-Unis doivent être les gendarmes du monde, juges, arbitres et modèles. C’est peut-être un héritage de la réalité de 1945, peut-être que c’est juste l’effet d’une propagande incessante, mais la plupart des Américains croient que les États-Unis ont l’obligation de diriger. Gallup nous informe que, dans ce siècle, bien plus de la moitié de la population a convenu que les États-Unis devraient jouer le rôle principal, ou un rôle majeur dans le monde. Le pourcentage dans la médiacratie croyant que les États-Unis ont une obligation de chef de file est encore plus élevé.

Les interventionnistes prennent conscience qu’ils n’ont pas d’âme sœur à la Maison Blanche et ils réprimandent en agitant leur index rhétorique. Par exemple ici : « Le fait est, cependant, qu’il n’y a pas de grande puissance alternative désireuse et capable d’intervenir. » « Si les pays de la mer de Chine perdent confiance dans les États-Unis en tant que principal garant de la sécurité régionale, ils pourraient soit se lancer dans des armements coûteux et potentiellement déstabilisants pour compenser, soit alternativement, devenir plus accommodants avec les exigences d’une Chine puissante », met en garde le Council on Foreign Relations, favorable à l’intervention. Les États-Unis ont l’obligation de diriger en Corée du Nord. Ils doivent diriger le « progrès au Moyen-Orient ». Un ancien Secrétaire général de l’OTAN proclame : « Les États-Unis devraient être la grande force pour la paix et la justice dans le monde. L’absence de leadership américain n’a certainement pas causé toute l’instabilité, mais elle l’a encouragée et exacerbée. » Les néocons primaires nous disent que l’Amérique doit mener, sinon c’est le chaos. Elle doit reprendre (reprendre ?) son rôle impérial (ce qui signifie apparemment encore plus de dépenses militaires de peur que sa supériorité dans ce domaine ne soit perdue). D’innombrables autres exemples appelant les États-Unis à diriger quelque chose, quelque part, et tout, partout, peuvent facilement être trouvés : il serait beaucoup plus difficile de trouver un expert conseillant aux États-Unis de se tenir à l’écart d’un problème quelque part que vingt poussant à agir d’urgence.

Si j’ai bien compris et que j’ai raison, qu’est-ce que Trump verrait s’il lisait tout ce fatras ? Diriger, diriger, diriger… Tout… Partout. La mer de Chine méridionale, le Moyen-Orient et la Corée du Nord spécifiquement, mais partout ailleurs aussi. Terminée la réparation des infrastructures abandonnées aux États-Unis, afin d’assurer quoi ? … Que les navires transportant des marchandises en provenance et à destination de la Chine transitent en toute sécurité dans la mer de Chine méridionale ? Avoir un gouvernement « ami » installé au « Kyrzbekistan » ? Des soldats tués dans des pays alors que les législateurs du Congrès ne savaient même pas qu’ils étaient là-bas ? Quarante mille soldats là-bas quelque part ? Essayer de dépasser le record soviétique de durée coincé en Afghanistan ? Combien de ponts, d’usines ou de vies cela vaut-il ? Trump voit plus d’engagements, mais il ne voit aucun avantage. C’est un homme d’affaires : il peut voir la dépense mais où est le profit ?

Comment se sortir de ces imbroglios ? Il est trop tard pour espérer convaincre les légions en bêlant que « l’Amérique doit mener » et, même si on pouvait les persuader, il n’y a pas assez de temps pour le faire : elles salivent quand la cloche sonne. Le président Trump peut éviter de nouvelles intrications, mais il en a hérité tant, et elles sont toutes de plus en plus denses et épaisses à chaque minute qui passe. Considérez la fameuse histoire du nœud gordien : plutôt que d’essayer de délier le nœud fabuleusement compliqué, Alexandre tire son épée et le tranche. Comment Trump peut-il couper le nœud gordien des intrications impériales américaines ?

En faisant en sorte que les autres le délient

Il sort de l’accord de Paris (« un moment décisif quand il s’agit de débattre du rôle de l’Amérique dans le monde »). Et le TPP (« a ouvert la porte à une plus grande influence chinoise, et ne profitera nullement à l’économie américaine »). Ses fanfaronnades sur l’Iran ont amené le ministre allemand des Affaires étrangères à exprimer des doutes sur le leadership américain. Il appelle brusquement les alliés de l’OTAN à se payer leur propre défense (« les alliés de l’Amérique à l’OTAN pourraient être seuls, après novembre [date d’élection de Trump], si la Russie les attaque »). En annonçant Jérusalem comme la capitale d’Israël, il unit pratiquement tout le monde contre Washington et utilise ensuite cette excuse pour couper les fonds à l’ONU. Ses discours orduriers sur la Corée du Nord ont en fait lancé le débat sur l’utilité de la force militaire, que nous n’avons pas entendu depuis quinze ans. Il sort de Syrie, tranquillement et trop lentement, mais regardez de quoi il ne parle pas. Un dernier essai en Afghanistan et ensuite dehors. Renégocier tous les accords commerciaux dans l’intérêt des États-Unis ou adieu ! Soyez irrespectueux de toutes sortes de conventions, et faites de votre mieux pour vous aliéner les alliés, afin qu’ils commencent à couper les liens eux-mêmes, son tweet sur le Royaume-Uni a été particulièrement efficace. Attaquez les médias qui font partie de la machinerie de l’enchevêtrement. Confisquez des biens. C’est une espèce d’amour sauvage – durement et brusquement déclaré. Il tire une gloriole (probablement) des sondages qui montrent les États-Unis en train de perdre leur statut de leader mondial. Peu importe qu’ils l’aiment ou non – l’Amérique d’abord et que les autres se débrouillent.

La politique des Trois Non et Un Oui sera mise en œuvre par d’autres : d’autres qui réalisent que les USA ne vont plus diriger et qu’ils auront à le faire eux-mêmes. Ou pas. Peut-être, comme aiment à le dire les néocons, le leadership américain était-il nécessaire dans l’immédiat après-guerre, peut-être que l’OTAN servait un objectif stabilisateur, mais rien n’a stabilisé le leadership américain au cours de ce siècle. Des guerres sans fin, la destruction, le chaos et les pertes. Il en est ainsi à l’étranger et – pour la partie dont Trump se soucie – à la maison. Ce n’est pas de l’incompétence, comme le disent les gens qui échouent au test ADAM (Androgen Deficiency in Aging Males)  [Test sur la virilité des mâles âgés]. C’est une stratégie.

Toutes les vraies théories doivent être réfutables, voyons dans un an si les États-Unis sont plus enchevêtrés ou moins enchevêtrés. Cela devrait être assez évident d’ici là et, à la fin du premier mandat de Trump, évident pour tous.

Patrick Armstrong

Traduit par jj, relu par Cat pour le Saker Francophone

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