Pourquoi avons-nous besoin d’emplois si nous pouvons avoir des esclaves qui travaillent pour nous ?


Par Ugo Bardi – Le 26 novembre 2017 – Source CassandraLegacy

Nous supposons normalement que tout ce qui crée des emplois est une bonne chose, mais est-ce vraiment le cas ? Notre prospérité actuelle est-elle liée au fait d’avoir des « emplois » ? N’est-ce pas plutôt le résultat du grand nombre d’esclaves énergétiques qui travaillent pour nous sous la forme de combustibles fossiles ? Aujourd’hui, chacun d’entre nous a probablement plus d’esclaves en termes de production d’énergie disponible que même les plus riches du monde antique pouvaient rêver d’en avoir. Mais, dans le monde antique, les riches patriciens romains connaissaient la source de leur richesse et pratiquaient l’« otium » la recherche du plaisir et du savoir sans les besoins de la survie quotidienne, pris en charge par les esclaves humains. De nos jours, au contraire, nous avons tendance à négliger, voire à nier activement, le rôle de nos esclaves fossiles.

Nous affirmons, et peut-être même le croyons-nous, que nos antiques boulots sont ce qui nous fait vivre et nous nous engageons avec enthousiasme dans l’équivalent de creuser des trous dans le sol pour les remplir dans la foulée, ceci comme moyen de nous enrichir en augmentant la valeur numérique de cette divinité curieuse que nous appelons « PIB ». C’est peut-être parce qu’au fond, nous savons que, tôt ou tard, nos esclaves fossiles vont s’évaporer dans l’air et nous quitter.

Ceci est un article de Nate Hagens et DJ White. Riche en idées et en concepts, il est plus long que la moyenne des articles publiés sur Cassandra’s Legacy mais sa lecture vaut bien l’effort, en savourant chaque phrase.

Tout d’abord, un examen des points pertinents.

Les bases

  1. Les composés de carbone fossile sont incroyablement riches en énergie, car leur formation a été le fait de forces géologiques sur une très longue période. Un baril de pétrole contient environ 1700 kWh de travail potentiel. Comparé à une journée de travail humain moyenne avec ses 0.6kWh généré, un baril de pétrole (159l), coûtant actuellement moins de 50 $ aux citoyens du monde, contient environ 10,5 années d’équivalence du travail humain (4,5 ans après les pertes de conversion).
  2. En tant que tels, ces « esclaves fossiles » sont des milliers de fois moins chers que le travail humain. L’application de grandes quantités de ces « travailleurs » à des tâches manuelles ou animales a généré une main-d’œuvre invisible et gargantuesque qui subventionne l’humanité, renforçant l’ampleur et la complexité de notre industrie, population, salaires, profits, etc.
  3. Le PIB – auquel les nations aspirent – est une mesure des biens et services générés dans une économie. Il est fortement corrélé avec la consommation d’énergie car près de 90% de notre consommation d’énergie primaire est constituée de la combustion de combustibles fossiles. « Brûler » cette énergie (en mesurant la quantité d’énergie primaire consommée) est une première approximation raisonnable du PIB mondial.
  4. À l’échelle régionale et nationale, cette relation peut se découpler si la « lourde tâche » de l’industrialisation se fait ailleurs et que les biens (et l’énergie intrinsèque) sont importés, comme par exemple de Chine. La relation entre la consommation énergétique mondiale (qui est basée sur environ 87% de combustibles fossiles) et le PIB reste étroitement liée.

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En mode avancé

  1. Le mantra politique commun selon lequel un PIB plus élevé crée des avantages sociaux en soulevant tous les bateaux [comme la mer, NdT] est devenu suspect depuis la récession et la « relance » de 2008. Pour la première fois dans l’histoire des USA, nous avons plus de barmans et de serveuses que de jobs dans l’industrie. Afin de maximiser les profits en dollars, il est souvent plus logique pour les entreprises de mécaniser et d’embaucher des « esclaves fossiles » que d’embaucher de « vrais travailleurs ». Le revenu réel a atteint un sommet aux États-Unis vers 1970 pour les 50% des travailleurs sous la moyenne.
  2. Le PIB ne mesure que le « bon » et ne mesure pas le « mal » (externalités, malaise social, extinctions d’espèces, pollution). En fait, les catastrophes naturelles comme le déversement d’hydrocarbures et les ouragans sont ostensiblement bons pour le PIB parce que nous devons construire et brûler plus de choses pour remplacer les zones endommagées. (Notez seulement que si un pays – par exemple Haïti ou les Philippines – ne peut pas se permettre de remplacer ce qui a été perdu, les catastrophes naturelles deviennent négatives pour le PIB car les infrastructures soutenant le PIB futur sont perdues et ne peuvent être reconstruites).
  3. Sur une « planète vide » la course au PIB afin d’embaucher des gens (et distribuer de l’argent pour qu’ils puissent acheter des besoins et des désirs) semblait logique. Cependant, sur une planète écologiquement saturée, poursuivre cette course sans autre plan à long terme, revient seulement à utiliser des stocks de capital naturel précieux simplement pour maintenir l’élan et fournir aux gens des neurotransmetteurs agréables au cerveau.
  4. Il existe de nombreuses mesures alternatives au PIB qui intègrent le bien-être et le bonheur et soustraient les maux environnementaux. Mais il ne sera pas facile de passer des objectifs du PIB à ceux du P.V.B. (Progrès véritable ou bonheur) parce que les créanciers actuels s’attendent à être remboursés en PIB réel ($) plutôt qu’en certificats de bonheur. Cependant, au fil du temps, les paramètres stricts de réussite basés uniquement sur la consommation sont susceptibles de changer.
  5. Il y aura probablement une disparité croissante entre les « emplois » (professions qui génèrent des revenus et contribuent au moteur thermique humain mondial) et le « travail » (tâches qui doivent être accomplies par les individus et la société pour satisfaire les besoins fondamentaux). Cependant, aux taux salariaux américains de 2015, passer de 20 dollars le baril (le coût moyen sur le long terme du pétrole) à 150 dollars le baril, à réduit l’armée des esclaves énergétiques de 22 000 à moins de 3 000, ce qui a réduit l’économie d’autant. Cela implique que plus de travail doit être accompli par des améliorations d’efficacité, de vrais humains, ou que l’on doit se débrouiller avec moins.
  6. Nos institutions et nos systèmes financiers sont basés sur les attentes de croissance continue du PIB dans le futur. Aucune entité gouvernementale ou institutionnelle sérieuse ne prévoit la fin de la croissance au cours de ce siècle. (du moins pas publiquement).

D’accord. Dégrossissons tout cela un peu.

Souvent dans les informations aujourd’hui, vous entendrez des gens parler de la croissance de l’emploi et de la création d’emplois, et que c’est une bonne chose. Tout le monde veut un bon travail, non ? Plus nous avons d’emplois, mieux nous nous portons !

Pourtant, si vous lancez une pierre dans une fourmilière ou une ruche, les insectes ne seront pas reconnaissants pour ce soudain apport de création d’emplois, et ils utiliseront efficacement le langage inter-espèces en mordant et piquant pour vous informer de cette opinion. De ceci nous pouvons déduire que les insectes ne comprennent pas l’économie.

Alternativement, il se pourrait que les fourmis, ayant affiné leurs comportements pendant 130 millions d’années et ayant atteint une biomasse totale que nous avons récemment (et temporairement) égalée, pourraient être en accord avec de profondes réalités sur l’emploi, l’énergie et les coûts intrinsèques de la complexité.

Puisque c’est une Reality 101, posons quelques questions basiques. Que sont les emplois, vraiment ? Comment se rapportent-ils à l’énergie et à la richesse ? Comment pouvons-nous savoir si nous sommes plus riches ou plus pauvres ? Nous avons tous l’impression de savoir. Et (en règle générale) chaque fois que « nous sentons que nous savons » nous devrions probablement y regarder de plus près.

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Pour ce faire, nous allons d’abord ajouter quelques éléments à notre histoire sur les fourmis. Nous devons revisiter cette idée d’esclaves énergétiques invisibles, découvrir ce qui « fait peur » aux singes capucins et réfléchir à ce qu’est réellement la richesse.

Esclaves d’énergie à nouveau

Comme vous vous en souvenez, et comme nous le verrons plus en détail, chaque Américain a plus de 500 esclaves énergétiques invisibles qui travaillent 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7 pour eux. C’est-à-dire, l’équivalent du travail de 500 travailleurs humains, 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7, tous les jours de l’année, provenant principalement de la combustion d’énergie fossile carbonée et d’hydrocarbures.

Chaque Américain a donc une véritable armée de serviteurs invisibles, c’est pourquoi même ceux qui vivent en dessous du seuil de pauvreté vivent pour la plupart plus confortablement et prodiguent plus d’énergie et de biens que les rois et reines d’autrefois (mais évidemment pas aussi haut en terme de statut social). Étant morts depuis longtemps, extraits du sol, et donc un peu zombiesques, ces esclaves énergétique ne se plaignent pas, ne dorment pas, et n’ont pas besoin d’être nourris. Cependant, à mesure que nous en prenons de plus en plus conscience, ils inspirent, expirent et laissent derrière eux des déchets. Comme ils sont invisibles, nous ne pensons pas plus à ces aides fossiles qu’à l’azote. (qui se trouve être à 78% ce que nous respirons. C’est juste , alors pourquoi y penser ?). Il en est de même avec nos 500 esclaves énergétiques. Le seul moment où nous pensons à eux est quand nous faisons le plein à la pompe ou que nous payons notre facture d’électricité – et alors seulement comme une perte pour notre maigre tas de dollars.

Nous utilisons la métaphore d’« esclave » parce qu’elle est vraiment très bonne, malgré son étiquette péjorative. Les esclaves énergétiques font exactement ce que les esclaves humains et les animaux domestiques faisaient auparavant : des choses qui répondent aux besoins et aux caprices de leurs maîtres. Et ils le font plus vite. Et moins cher. En fait, ce n’est probablement pas une coïncidence si le monde (et les États-Unis) ont réussi à libérer la plupart de leurs esclaves humains seulement une fois que l’industrialisation a commencé à offrir des remplaçants moins coûteux, les esclaves de l’énergie fossiles.

Les choses que nous apprécions sont créées avec une combinaison de travail humain et d’énergie-esclave, combinée avec le capital naturel (minerais et minéraux, sols et forêts, etc.). Il y a énormément d’énergie embarquée dans la création et le fonctionnement de quelque chose comme un iPad et l’infrastructure qui le fait fonctionner. Lorsque nous tapons sur notre écran pour voir une image de chat, l’image est tirée d’un disque dur qui tourne furieusement, parcourant peut-être la moitié de la taille de la planète, propulsé par des esclaves fossiles, et elle est acheminée à travers des centres de données qui sont également alimentés. L’Internet utilise plus d’un dixième de l’électricité mondiale, c’est beaucoup d’esclaves énergétiques. L’infrastructure elle-même a pris des décennies à être construite, et elle nécessite une énergie en constante augmentation pour la maintenir. Mais nous n’y pensons pas beaucoup non plus.

L’Internet est donc une infrastructure dans laquelle nous avons investi de l’énergie, tout comme une fourmilière construite a été un investissement des fourmis. Si Internet (ou une fourmilière) était détruit et devait être reconstruit, cette situation créerait certainement des emplois. Mais cela nécessiterait aussi beaucoup d’énergie, de matières premières et de travail. Les fourmis n’ont pas d’esclaves énergétiques, elles ne veulent donc pas faire plus de travail. Elles doivent composer avec les intrants énergétiques finis dans leur écosystème. Si plus d’énergie (travail des fourmis) est consacrée à la reconstruction de la fourmilière, il reste moins d’énergie pour soigner les larves, chercher de la nourriture et défendre la fourmilière.

Les esclaves énergétique ne se soucient pas de création d’emplois. Ils sont des zombies et c’est tout. Mais pourquoi devrions-nous l’être nous ?

Tout le monde veut un bon travail

Souvenez-vous de cela, car cela reviendra encore et encore dans « Reality 101 » : l’évolution fonctionne avec ce qu’elle a. C’est un processus par étapes, et chaque étape est basée sur ce qui était disponible après l’étape précédente. Cela est vrai à la fois pour l’évolution biologique et sociale. C’est pourquoi il n’y a pas d’animaux dans le Serengeti utilisant la roue : il n’y a pas de route carrossable pour faire évoluer des roues sous les pieds, car même s’il existait un moyen de concevoir des animaux avec des roues, il n’y a pas d’étapes intermédiaires viables. Gardez cela à l’esprit…

Par le passé, la carrière d’un être humain, sa fonction sociétale, dépendait en grande partie de son propre travail et de ses compétences. Un forgeron travaillait avec le métal. Un tonneau était fabriqué par un tonnelier. Un cordonnier faisait des chaussures.

D’autres fabriquaient des meubles, des tissus ou d’autres produits de valeur. Les agriculteurs faisaient pousser de la nourriture. Les prédicateurs prêchaient. D’autres faisaient un travail plus simple comme creuser des fossés ou couper des arbres. La valeur relative de leur travail était définie approximativement par le nombre d’autres humains évaluant positivement le produit final. Ainsi un forgeron qualifié pouvait échanger ses services pour un meilleur statut et un meilleur logement qu’un creuseur de fossé. C’est devenu une partie intégrante de la culture humaine : le produit de certains travaux est considéré comme plus précieux que d’autres. C’est devenu une marque de statut social et de fierté d’avoir une telle carrière. Gardez aussi cela à l’esprit, nous y reviendrons tout de suite.

Repérez les singes hurleurs