On se pose et on fait le bilan

– À quoi servent ces obus ?
– À prolonger, le plus longtemps possible dans les médias, l’histoire du Russiagate 

James Howard KunstlerPar James Howard Kunster  Le 23 avril 2108  Source kunstler.com

L’Amérique est devenue une nation Alzheimer. On ne se souvient de rien après quelques minutes. Les médias, qui fonctionnent d’habitude comme une sorte de cerveau collectif, sont un trou de mémoire où les événements sont engloutis et disparaissent. Une attaque en Syrie, demandez-vous ? De quoi s’agit-il ? Facebook vous a volé… quoi donc ? Quatre vies ont disparu dans un… un quoi ? Quelque chose à propos des radotages ? Trump a dit… quoi ?

Arrêtons-nous aujourd’hui et évaluons l’état des lieux dans ce pays alors que le printemps a chassé l’hiver.

Comme on pouvait s’y attendre, une nation infestée d’avocats se poursuit elle-même dans un cul-de-sac d’accusations, d’arrestations, de poursuites reconventionnelles, et d’allégations qui s’empilent en factures d’honoraires jusqu’à ce que les Montagnes Rocheuses s’écroulent. La meilleure issue est peut-être que la moitié des avocats de ce pays mette l’autre moitié en prison et que, finalement, ce soit l’occasion pour que nous puissions remettre les pieds sur terre, dans la réalité.

En quoi consiste cette réalité ? De façon troublante, il s’agit d’une économie qui ne peut pas avancer comme nous le voudrions : une machine qui crache toujours plus de trucs pour toujours plus de monde. Nous avons vraiment atteint les limites d’une économie industrielle fondée sur des sources d’énergie bon marché et puissantes. L’énergie, surtout le pétrole, n’est plus bon marché. Le fantasme que l’on peut facilement le remplacer par des éoliennes, des panneaux solaires et des projets scientifiques encore dans les limbes va laisser un grand nombre de personnes non seulement déçues mais démunies, pataugeantes, et probablement mortes, à moins que nous ne procédions à quelques réajustements assez sévères dans notre vie quotidienne.

Nous avons créé ce problème en empruntant tant d’argent sur l’avenir pour couvrir les dépenses d’aujourd’hui que finalement il perdra sa substance en tant qu’argent − c’est-à-dire, la croyance que cela vaut encore quelque chose. C’est ce qui arrive quand l’argent n’est que la représentation d’une dette qui ne peut être remboursée. Cette habitude insouciante d’emprunter a permis au pays de prétendre qu’il fonctionne efficacement. Ces derniers temps, ce jeu de simulacre a plongé le corps financier dans un ravissement jubilatoire. Les ralentisseurs du marché en février sont derrière nous et la route qui nous attend ressemble à l’autoroute qui mène à Las Vegas à l’aube d’un jour d’été.

L’entreprise Tesla est la métaphore parfaite pour savoir où en est l’économie américaine : une entreprise gavée de dettes et de subventions gouvernementales, incapable de livrer le miraculeux produit − une voiture électrique à un prix abordable − tourbillonnant dans la bonde de l’évier en attendant la faillite. Tesla a nourri l’un des principaux fantasmes du jour : que nous pouvons oublier les problèmes climatiques causés par les excès de CO2, tout en donnant un nouveau bail éternel  à l’arrangement (vraiment) sans lendemain de la vie quotidienne des banlieues, dans lequel nous avons stupidement investi tant de notre capital immobilier auparavant. En d’autres termes, déverser du sable dans un trou de rat.

Parce que rien de tout cela n’arrivera. Le vrai message envoyé par l’inégalité des revenus est que la nation, dans son ensemble, est en train de s’appauvrir progressivement et, finalement, même la richesse massive des 1% se révélera  fictive, alors que les choses qui la représentent − actions, obligations, devises, appartements à Manhattan − subissent une hémorragie de leur valeur supposée. Les très riches seront beaucoup moins riches alors que tout le monde sera dans une lutte à mort pour continuer à se nourrir, se loger et se chauffer. Et, bien sûr, cela ne fait qu’augmenter les chances qu’une révolution sociale violente enlève même cette richesse résiduelle et détruise les gens qui la détenaient.

Ce qui nous attend est la contraction. De tout. Activité et population. L’économie industrielle ne sera pas remplacée par une utopie super high-tech, parce que cette utopie désirée a besoin d’une économie industrielle pour la soutenir. En fait, c’est vrai pour toutes les autres nations avancées. Il reste à la Chine quelques années d’approvisionnement fiable en pétrole, puis elle découvrira qu’elle ne peut plus fabriquer de panneaux solaires ni même exploiter le magnifique système de surveillance électronique qu’elle est en train de construire. Son système politique s’avérera au moins aussi fragile que le nôtre.

Le temps pourrait même venir où les jeunes, en particulier aux États-Unis, devront mettre de côté leurs fantaisies à la mode de destruction des frontières, et ajuster les solutions précuites qui leur ont été apportées concernant la contraction réelle qui s’approche, et ce que cela signifie de vivre dans des conditions très différentes. Cela veut dire : plutôt apprendre à faire quelque chose de vraiment pratique et pas nécessairement de la haute technologie ; se trouver une partie du pays où il sera plus sûr de pouvoir vivre et où il vaudra mieux aller s’implanter quand les gens bloqués dans les endroits les moins favorables mettront vraiment le bordel.

James Howard Kunstler

Traduit par jj, relu par Cat pour le Saker Francophone

PDF24    Send article as PDF   

Une réflexion au sujet de « On se pose et on fait le bilan »

Les commentaires sont fermés.