Maintenant, Obama l’admet…


… les services de renseignement US n’ont PAS dit que Assad était sans conteste responsable de l’attaque chimique.

Au cours d’entretiens avec The Atlantic, Obama admet que les services de renseignements étasuniens lui ont dit que la responsabilité d’Assad pour l’attaque à Ghouta en août 2013 n’était pas une certitude «en béton»


Alexander Mercouris
Alexander Mercouris

Par Alexander Mercouris – Le 15 mars 2016 – Source Russia Insider

Obama a donné une immense interview ou plus exactement une série d’interviews à The Atlantic, visiblement une première étape dans la sécurisation de son héritage en politique étrangère.

L’essentiel de l’attention s’est portée sur l’extraordinaire arrogance dont fait preuve Obama dans l’interview et la manière formidablement indiscrète dont il parle des dirigeants étrangers et de ses propres fonctionnaires, avec lesquels il doit encore travailler pendant les 10 mois restants de sa présidence.

Donc nous apprenons qu’Obama n’aime pas du tout Netanyahou, qu’il n’a pas de temps pour les Saoudiens, pense que Erdogan est un «autoritaire raté», continue à voir l’Iran comme une menace et était prêt à l’attaquer, pense que le Pakistan est «dysfonctionnel», estime que Cameron «s’est laissé distraire» et a échoué a traiter correctement avec la Libye, est lassé des Castro, a une piètre opinion de Sarkozy et pense que l’Europe et le Moyen-Orient sont globalement une perte de temps pour lui et pour les États-Unis.

Poutine, si l’on peut dire, ne s’en sort pas mal. Il «n’est pas totalement stupide» et il est effectivement «très poli» et «professionnel», et ne fait pas attendre le Grand Homme (c’est-à-dire Obama).

Quant au département de politique étrangère des États-Unis – y compris ses deux secrétaires d’État – Obama pense à l’évidence qu’il est fondamentalement inutile – incapable de saisir ses Grandes Pensées, et encore moins de les appliquer.

En tout cas, toutes les critiques d’Obama ne sont pas fausses, et beaucoup de ce qu’il dit sur les dirigeants étrangers et le milieu de la politique étrangère étasunienne est non seulement vrai mais effectivement très intéressant, et cela explique beaucoup de choses sur ce qui s’est mal passé pendant sa présidence.

Cependant le tollé que ces commentaires ont provoqué a détourné l’attention des détails sur certaines choses qu’Obama a dites.

C’est dommage parce que l’interview est en fait bourrée d’informations sur les trois grandes crises politiques étrangères de la présidence Obama : la Syrie, la Libye et l’Ukraine.

Bien qu’Obama soit très loin de dire toute la vérité sur aucune d’entre elles, ce qu’il a dit a soulevé quelques questions, dont je discuterai dans un certain nombre d’articles (le faire dans un seul article serait trop long).

À mon avis, la révélation la plus importante – qui n’a pas du tout été signalée – est qu’Obama a finalement admis que la communauté du renseignement étasunien n’a pas rapporté que Assad était clairement responsable pour l’attaque chimique sur Ghouta en août 2013. Voici ce que dit l’article de The Atlantic, lequel est basé sur les interviews d’Obama :

«Obama a aussi été troublé par la visite surprise, au début de la semaine, de James Clapper, son directeur du renseignement national, qui a interrompu la réunion quotidienne du président – le rapport sur les menaces qu’Obama reçoit chaque matin des analystes de Clapper – pour lui dire clairement que les renseignements sur l’usage de gaz sarin en Syrie, quoique solides, n’était pas « en béton ».

Il a soigneusement choisi ce terme. Clapper, le chef d’une communauté du renseignement traumatisée par ses échecs dans la période précédant la guerre en Irak, n’allait pas faire de promesses exagérées, à la manière de George Tenet, le directeur de la CIA de l’époque, qui s’était rendu célèbre en garantissant à George W. Bush des preuves «en béton» en Irak.

Certains, à l’époque, soupçonnaient bien que la communauté du renseignement US était incapable de confirmer qu’Assad était clairement responsable de l’attaque chimique à la Ghouta. L’indice était que, dans le but de justifier le bombardement envisagé, l’administration Obama a publié ce qu’elle a appelé une «évaluation gouvernementale» qui disait que c’était Assad qui était responsable de l’attaque.

Une «évaluation gouvernementale» est un système assez nouveau selon lequel l’administration – c’est-à-dire Obama et ses conseillers – donne son opinion sur une question relative au renseignement. Elle doit être opposée à «l’évaluation du renseignement», beaucoup plus autoritaire, et traditionnelle, qui est signée par les services eux-mêmes, et qui restitue leur point de vue. En d’autres termes, une «évaluation du renseignement» reflète les opinions des professionnels du renseignement, tandis qu’une «évaluation gouvernementale» est l’opinion des amateurs de la Maison Blanche.

On peut trouver ici une discussion sur la différence entre une «évaluation gouvernementale» et une «évaluation du renseignement» et , un commentaire cinglant sur toute l’affaire, émis par les vétérans du renseignement étasunien.

Que la communauté du renseignement US n’ait pas été sûre de la responsabilité évidente d’Assad dans l’attaque de la Ghouta n’était absolument pas l’impression que donnait Obama à l’époque. Au contraire, Obama, alors et depuis lors, a insisté sur le fait qu’Assad était clairement responsable et, dans un discours à l’Assemblée générale des Nations Unies, il a même tourné en ridicule quiconque suggérait autre chose.

Si on avait dit à l’opinion publique américaine et mondiale à l’époque, qu’il y avait quelques doutes qu’Assad ait effectivement été responsable de l’attaque de la Ghouta, cela aurait totalement changé les termes du débat.

Dans ce cas, la possibilité d’une attaque de la Syrie ne serait jamais apparue.

C’est donc la dissimulation de la vérité par Obama, qui a permis de faire croire qu’Assad était indéniablement responsable de l’attaque, et cette information est régulièrement répétée comme si c’était une vérité indiscutable dans les articles néocons sur la guerre en Syrie. Cela se retrouve même dans l’article de The Atlantic basé sur les interviews d’Obama, qui tient la responsabilité d’Assad dans l’attaque de la Ghouta pour admise.

Depuis l’époque de l’attaque, une grande quantité d’informations supplémentaires sont apparues, qui sont résumées par l’excellent site internet Who Attacked Ghouta? Ce site contient aussi des analyses approfondies et objectives sur les preuves fournies dans une série d’articles intéressants sur l’attaque, écrits par le journaliste d’investigation Seymour Hersh, où il examine et réfute diverses affirmations sur l’attaque émises par les blogueurs britanniques de Bellingcat.

Il est aujourd’hui possible de dire avec assurance que l’attaque a été presque certainement réalisée par une faction djihadiste au sein des rebelles syriens, dont on sait maintenant avec une certitude raisonnable qu’elle détenait du gaz sarin au moment de l’attaque.

Cela pourrait avoir été un attentat sous fausse bannière délibérément intenté pour provoquer une attaque étasunienne de la Syrie. Cela pourrait cependant aussi avoir été une erreur, la cible visée étant l’armée syrienne et les zones habitées de la Ghouta étant frappées par erreur.

La dissimulation de la vérité par Obama et l’impression trompeuse que la culpabilité d’Assad est définitivement établie qu’elle a entraînée, signifient que tout ceci est presque entièrement ignoré du grand public.

Cela signifie non seulement qu’une partie probablement innocente – le président Assad – continue à être accusée de l’attaque, avec tous les immenses préjudices que cela cause à sa réputation, mais cela signifie aussi que ceux qui étaient probablement responsables de l’attaque – les rebelles djihadistes – ont été autorisés à se mouvoir librement.

C’est un résultat déplorable à tous égards.

Traduit par Diane, vérifié par Wayan, relu par Diane pour le Saker francophone

FacebookTwitterGoogle+WordPress
PDF    Send article as PDF   

Une réflexion au sujet de « Maintenant, Obama l’admet… »

Les commentaires sont fermés.