Levez vous, les prisonniers de la sémantique ! 3/3


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Par Dmitry Orlov – Le 21 septembre 2017 – Source Club Orlov

Le langage est l’outil avec lequel nous pensons et communiquons. Cela le rend très important. Il y a des idées flottant dans l’air qui font que notre choix d’outils linguistiques n’est pas pertinent. Ainsi les gens sont des gens, quelle que soit la langue qu’ils parlent, ils ont tous le droit de s’exprimer librement, et ils ont le droit d’exprimer leurs opinions, en fonction de ce qu’ils pensent, en votant. Mais il existe des différences entre les langues, tout comme il existe des différences entre une flûte et un kazoo à une extrémité du spectre et un piano de concert à l’autre. Par conséquent, le répertoire classique est rempli de concertos pour piano, mais il y a une pénurie pour les deux autres. Le langage a toutefois beaucoup plus d’utilité que de faire de la belle musique : c’est le moyen utilisé pour la réflexion, la délibération et la prise de décision.

Tout comme un pianiste de concert ne passe pas beaucoup de temps à penser quel doigt poser sur quelle touche, laissant la musique prendre ses mains là où elle le veut, de même nous laissons notre langue porter notre réflexion d’une manière en grande partie automatique. Les caractéristiques spécifiques de la langue que nous parlons influencent les pensées que nous pensons. Il est possible mais difficile d’aller au-delà de ce que notre langue peut facilement exprimer et seulement grâce à l’utilisation d’une terminologie spéciale et de contraintes maladroites et laborieuses. D’un autre côté, il ne faut pas attendre de miracles de notre langue sur des sujets où elle ne s’applique pas. Lorsque les gens commencent à ignorer quelques subtilités de la grammaire, ils peuvent d’abord avoir l’air embrouillés et sans éducation, mais une fois que cette tendance se renforce, tout le monde finit par oublier de quoi il s’agissait. Ce qui se passe en fait, c’est que les voix d’innombrables générations de nos ancêtres sont soudainement et définitivement réduites au silence. Ils ont développé cette catégorie ou cette caractéristique grammaticale après des essais et des erreurs, et l’ont conservée pendant des milliers d’années car cela leur a conféré des avantages pour eux – et pour nous-mêmes – en nous permettant d’avoir des pensées de meilleure qualité plus ou moins facilement et automatiquement.

C’est une histoire d’horreur dans laquelle la perte d’une distinction grammaticale petite mais essentielle conduit une certaine partie de l’humanité à être conquise et dominée par les machines à tel point qu’elle oublie ce que signifie être un humain, ou un animal, ou vivant.

Mais d’abord, voici quelques antécédents. Il y a deux grands tabous en linguistique, et tous deux sont mes sujets favoris. L’un est l’hypothèse de Sapir-Whorf, qui est l’idée que la structure d’une langue détermine (dans sa version forte) ou affecte de manière significative (dans sa version faible) la vision du monde du locuteur. L’autre est l’évolution linguistique : l’idée que des langues humaines plus avancées et plus complexes ont évolué dans le temps à partir de langues plus primitives et plus simples. Dans les deux cas, l’évitement de ces questions est principalement motivé par la politique. Si l’on peut montrer que les langues plus primitives produisent des esprits humains plus primitifs, un tel discernement apparaîtrait comme discriminatoire. Dans le cas de l’évolution linguistique, si certaines langues peuvent être plus évoluées que d’autres, cela montre de nouveau sous un jour défavorable leurs locuteurs natifs, ce qui fait que ceux qui adoptent une telle image sont automatiquement qualifiés de « racistes ».

La vision politiquement correcte de l’humanité est que nous sommes tous des cousins ; que tous les humains modernes sont fondamentalement biologiquement les mêmes, à l’exception des adaptations climatiques qui rendent certains d’entre nous moins sensibles aux coups de soleil et d’autres aux risques de gelures. Mais de telles variations ne devraient pas être utilisées de manière discriminatoire, car notre vaste potentiel humain reste le même malgré ces différences. Malgré ces contraintes biologiques, ces limites doivent être balayées par l’utilisation de la technologie – par l’application appropriée de la crème solaire ou de sous-vêtements thermiques. Suggérer que peut-être les gens de couleur noire devraient continuer à vivre dans les régions tropicales et les Blancs dans l’Arctique est, encore une fois, « raciste ». Une fois que la technologie aura été utilisée pour compenser les différences physiologiques, tout le reste deviendra une question de culture, et ici la « diversité » est le mot clé : toutes les cultures, avec leur vaste variété de cuisine, de vêtements, de formes de discours et de coutumes pittoresques doivent être également respectées dans un monde métissé d’attributs personnels facultatifs et d’accessoires culturels. Cette attitude semble éclairée ; mais peut-on la considérer comme naturelle, ou normale, ou… durable ?

L’application de normes strictes et égalitaires exige une application presque constante de mesures disciplinaires, à commencer par l’école maternelle et cela continue jusqu’aux institutions d’enseignement supérieur et sur les lieux de travail. C’est nécessaire parce que les humains (quelle que soit leur couleur, leur forme et leur taille) sont équipés d’un système automatique d’identification d’amis ou d’ennemis plutôt difficile à désarmer. Conduisez dans une petite ville n’importe où dans le Sud profond des États-Unis (je ne suis pas en train de m’en prendre aux Sudistes, je pense simplement qu’ils sont plus représentatifs de l’humanité en général que, par exemple, les New-yorkais ou les Californiens). Une fois là, allez directement dans un bar et essayez d’établir des relations sociales avec celui qui se trouve là. Les chances sont grandes de voir tôt ou tard un local s’approcher de vous et dire : « Vous n’êtes pas ici, n’est-ce pas ? » Profitez de  cette occasion pour vous attaquer aux origines locales de votre interlocuteur, en insinuant qu’il pourrait en fait, être originaire du comté de Calhoun, et qu’il ne fait pas très couleur locale non plus, « comté un peu plus loin sur la route la dernière fois que j’ai vérifié ». Cela suscitera sans doute de fortes objections de « Par tous les enfers, bien sûr que je suis d’ici ! J’ai vu le jour et j’ai été élevé dans le comté de Lee !». À ce moment, vous devriez présenter des excuses et tout devrait rentrer dans l’ordre à partir de là.

Tout cela, ce que je viens de vous soumettre, est parfaitement normal dans le monde entier. Il serait faux de l’appeler un « élément culturel universel » parce qu’il n’a pas beaucoup à voir avec la culture. C’est un système intégré qui est activé, principalement mais pas exclusivement chez les mâles de l’espèce, à environ cinq ou six ans, quelle que soit la culture. D’un autre côté, la désactivation de ce système par l’imposition d’une discipline externe, à la maternelle, à l’école, etc. nécessite un type de conditionnement social qui peut être considéré comme une partie de la culture. On pourrait également dire que la désactivation de ce système de détection amis-ou-ennemis réduit les personnes à un état infantile permanent : au lieu de dépendre de leurs instincts et de leurs sens pour détecter des étrangers et des ennemis potentiels au milieu d’eux, ils sont forcés de compter sur des « autorités » toujours bienveillantes pour s’occuper d’eux, et d’écouter la voix de leur maître au lieu de leur propre raison. C’est aussi le modèle avec les animaux domestiqués. Le débourrage des chevaux, le dressage des chiens et ainsi de suite rendent ces animaux normalement sauvages coopératifs et utiles. Les animaux (en dehors des humains) sont considérés comme des biens et ne sont pas autorisés à avoir leurs propres sociétés au milieu de la nôtre ; ceux qui le font sont ciblés par le « contrôle des animaux ». Les enfants, une fois qu’ils sont « brisés » de cette manière, deviennent la propriété du système et peuvent lui rendre service en travaillant.

Bien que l’apparence physique, l’habillement et le comportement aient beaucoup à voir avec notre système intégré d’identification des amis ou des ennemis, l’un de ses déclencheurs principaux est le langage. Quand un policier de Boston vous arrête pour un délit, vous avez le choix : appelez-le « officier » et vous récolterez une amende, mais appelez-le « oafficeh » [avec l’accent, NdT] et vous n’obtiendrez probablement qu’un avertissement. Dans une petite municipalité, les locaux, spécialement les plus vieux et d’autant plus s’ils sont corrompus, mettent un point d’honneur à cultiver un accent local précisément pour cette raison : c’est leur ticket pour un univers privilégié.  Je me suis souvent émerveillé de la facilité de ce fait, mais j’ai des tendances semblables à celles des oiseaux moqueurs et j’ai étudié la phonétique et la phonologie à un niveau universitaire. Mais ce n’est pas si simple pour la plupart des gens, car au-delà d’un certain âge, le langage devient rivé à notre cerveaux et notre corps où il fonctionne automatiquement à un niveau semi-conscient. Plus d’une centaine de muscles sont impliqués dans le système articulatoire et la façon dont ils sont utilisés est spécifique à chaque langue et dialecte. La plupart des gens ne parviennent à parler qu’une seule langue sans un accent détectable. Les bilingues et les multilingues réussissent parfois à faire mieux. C’est une question d’habitude et d’exercice : négligez une langue pendant quelques années, et lorsque vous commencez à la reparler à nouveau, vous aurez l’air drôle et votre bouche s’en ressentira. En bref, un accent local est, pour la plupart des gens, très difficile à falsifier de manière convaincante. D’autre part, repérer quelqu’un avec un accent est une capacité innée possédée par tout le monde. Cela rend le déclenchement automatique d’un système de détection amis-ou-ennemis par l’accent extrêmement efficace, avec très peu de faux positifs ou de faux négatifs.

Apprendre sa langue maternelle est également automatique et efficace. Les enfants qui ne sont pas exposés à une langue pendant une période critique de l’enfance n’apprennent jamais à parler. Mais les groupes d’enfants qui grandissent ensemble sans que personne ne leur apprenne comment parler vont créer spontanément une langue. C’est parce que les notions de base du langage, les voyelles et les consonnes, les syllabes, le concept de mots si important, qui peuvent être des noms, des verbes, des adjectifs et quelques autres encore, la deixis (la capacité de dire « ça » en pointant) et quelques autres éléments, tout cela est génétiquement codé en dur et ne nécessite qu’un déclencheur pour le mettre en forme chez un enfant qui peut vous entendre et répondre. Ce sera assez primitif, mais cela leur permettra d’avoir des idées de base et, plus important encore, de communiquer comme des singes, pour leur permettre d’identifier qui fait partie de leur groupe et qui n’en fait pas partie.

De tels exemples extrêmes sont rares, mais il existe de nombreux exemples communs de groupes qui parlent différents dialectes ou des langues qui sont jetés ensemble et forcés de rechercher un terrain d’entente linguistique, souvent appelé un pidgin. Dans le processus, de nombreuses distinctions grammaticales sont effacées, aboutissant à un langage beaucoup plus simple, moins expressif et incomplet. Les enfants qui grandissent en écoutant un pidgin le complètent spontanément, ce qui donne lieu à un pidgin primitif créolisé mais plus proche d’une langue réelle.

À titre d’exemple, un signe révélateur selon lequel une langue a traversé un épisode de type pidgin créolisé est l’apparition de mots articles comme « le » qui sont indispensables une fois que la grammaire se développe au point qu’il devient nécessaire de marquer explicitement les noms en ayant un mot qui signifie essentiellement « c’est un nom ». Par exemple, le latin n’a pas d’articles, mais toute langue romaine qui en a découlé en a, dont l’italien, l’espagnol, le français, le portugais, le roumain et, dans une grande mesure, l’anglais. Le fait que, tout au long de leur développement, tous ces idiomes aient pu accéder à leurs racines latines et à l’apprentissage classique les a aidées à émerger comme des langues à part entière dotées d’un grand pouvoir expressif.

Mais beaucoup a été perdu. Par exemple, tous les noms mentionnés ci-dessus ont perdu leur déclinaison, ce qui a amené les sujets, les compléments d’objets directs et les compléments d’objets indirects. En raison de cela, tous doivent utiliser beaucoup plus de prépositions et adhérer à un ordre rigide de mots avec sujet-verbe-objet alors que l’ordre des mots en latin est libre d’être utilisé pour la nuance et l’accent. Plus important encore, les noms anglais ont perdu leur genre grammatical (masculin, féminin, neutre), une distinction importante dont j’ai parlé précédemment. Les pronoms anglais le conservent (il / elle), mais même cette distinction est actuellement soumise à une agression par les « guerriers de genre ».

C’est une histoire d’horreur qui se déroule selon sa propre dynamique. Mais le sujet de cet article est celui  d’une autre histoire d’horreur, qui est probablement encore pire, fonction de la perte d’une autre distinction grammaticale : l’animation. Le terme vient directement du mot latin pour la vie ou l’âme-animale, et n’est que secondairement associé à un être animé ou capable de se déplacer. L’animation est considérée comme une universalité linguistique : toutes les langues distinguent les personnes des objets d’une manière ou d’une autre, et cette distinction se reflète dans leur grammaire. En général, il existe une hiérarchie d’animation qui met les êtres humains au sommet, suivis d’animaux supérieurs, d’animaux inférieurs, de plantes, d’objets concrets et d’objets abstraits. Quelque part près du sommet de la hiérarchie il y a les forces de la nature : les anciens dieux païens, si vous voulez, personnifiant des choses comme la terre, le vent, le feu et l’eau. Ce n’est pas un hasard si les ouragans sont nommés : qu’est donc M