L’Euro est en train de tuer l’Europe.


F. William Engdhal
F. William Engdhal

Par F. William Engdahl −  Le 12 novembre 2016 − Source New Eastern Outlook

231231231231L’Euro est littéralement en train de détruire les nations et les économies de l’UE. Depuis que le régime des devises fixes est entré en vigueur dans les transactions en 2002, en remplacement des monnaies nationales, le régime des taux de change fixes a dévasté l’industrie dans les États périphériques au sein des 19 membres de l’Euro, en donnant un avantage disproportionné à l’Allemagne. La conséquence peu remarquée a été une contraction de l’activité industrielle et l’impossibilité de résoudre les crises bancaires qui en résultèrent. L’Euro est un désastre monétariste, et la dissolution de l’UE, désormais pré-programmée, n’en sera qu’une conséquence.

Ceux d’entre vous qui sont habitués à mes réflexions sur l’économie savent déjà ce que je pense du concept tout entier de mondialisation : un terme qui fut popularisé sous la présidence de Bill Clinton afin de rendre “glamour“ l’agenda des multinationales qui venait d’émerger avec la création de l’Organisation mondiale du commerce en 1994, qui n’est en fait qu’un jeu de dupes destructeur au profit de quelques centaines d’« acteurs mondiaux » géants. La mondialisation détruit les nations pour faire progresser l’agenda de quelques centaines de multinationales géantes échappant à toute règlementation. Elle se base sur une théorie réfutée, qui fut promue par le partisan anglais du libre-échange au XVIIIe siècle, David Ricardo, connue sous le nom de Théorie de l’avantage comparatif, et utilisée depuis par Washington pour justifier l’élimination de toutes les barrières commerciales protectionnistes, au bénéfice des « acteurs mondiaux » les plus puissants, pour la plupart basés aux États-Unis.

Le projet américain en voie de capoter, connu sous le nom de Partenariat Trans-Pacifique (PTP) ou Partenariat transatlantique de commerce et d’investissement (PTCI), n’est quasiment que du Mussolini sous stéroïdes. Les quelques centaines de multinationales les plus puissantes vont se trouver formellement au-dessus des lois nationales, si nous sommes assez fous pour élire des politiciens corrompus soutenant une telle absurdité. Cependant, rares sont ceux qui ont étudié de près les conséquences du renoncement à la souveraineté monétaire de leur pays au profit de l’Euro.

Effondrement de l’industrie

Les nations composant ce qui est appelé de manière trompeuse l’“Union Européenne“, suivent un concept qui fut ratifié par un nombre d’États-membres européens alors beaucoup plus réduit à l’époque (douze contre vingt-huit aujourd’hui), qui composaient la Communauté économique européenne (CEE). Une version européenne de la folie des grandeurs qui s’est emparée de la Commission de la CEE sous la présidence du politicien mondialiste français Jacques Delors, lorsqu’il a dévoilé ce qui allait s’appeler L’Acte unique européen, signé en février 1986 par 12 États.

Delors a alors renversé le principe instauré par la France du général De Gaulle, ce que De Gaulle appelait « l’Europe des patries ». La conception qu’avait De Gaulle de la Communauté économique européenne (à l’époque six nations incluant la France, l’Allemagne, l’Italie et les trois du Benelux) était d’avoir des réunions périodiques des dirigeants des six nations du Marché commun. De là, des chefs d’État élus auraient élaboré des politiques et pris des décisions. Une assemblée élue parmi les membres des parlements nationaux contrôlerait les agissements des ministres. De Gaulle considérait la bureaucratie bruxelloise de la CEE comme un corps purement technique, subordonné aux gouvernements nationaux. La coopération devait être fondée sur la « réalité » qu’est la souveraineté nationale 1. L’acquisition de pouvoirs supranationaux sur les nations individuelles de la CEE était un objet d’anathème pour De Gaulle, et à juste titre. Il en va des personnes comme des nations : l’autonomie est la base, et les frontières ont une réelle importance.

L’Acte unique de Delors proposait de renverser cette Europe des patries par le moyen de réformes radicales de la CEE, aboutissant à l’idée destructrice que les diverses nations, ayant des histoires, des cultures et des langues différentes, pouvaient dissoudre leurs frontières et devenir une sorte d’ersatz des États-Unis d’Europe, dirigés de haut en bas par des bureaucrates non élus depuis Bruxelles. C’est par essence une vision corporatiste dans le style fasciste mussolinien : une bureaucratie européenne non démocratique, non responsable contrôlant arbitrairement les peuples, soumise à l’influence, à la pression et à la corruption des opérateurs privés.

C’est un projet qui a été conçu par les plus grandes multinationales basées en Europe, dont l’organisation, le lobby était la Table ronde européenne des industriels [European Roundtable of Industrialists (ERT)] : un groupe de pression influent des principales multinationales européennes (fonctionnant par cooptation, sur invitation expresse uniquement) telles que le suisse Nestlé, la Royal Dutch Shell, British Petroleum, Vodafone, BASF, Deutsche Telekom, Thyssen-Krupp, Siemens et bien d’autres multinationales géantes européennes 2. L’ERT, ce n’est pas surprenant, est le principal lobby de Bruxelles incitant à l’adoption de l’accord commercial PTIC avec Washington 3.

L’ERT était en 1986 le principal moteur de l’Acte unique de M. Delors, qui a conduit au monstre de Frankenstein appelé l’Union européenne. L’idée initiale de l’UE a bien été la création d’une autorité politique centralisée non élue, décidant de haut en bas du futur de l’Europe, sans contre-pouvoirs démocratiques : il s’agit au fond d’une notion véritablement féodale.

Le concept d’un ensemble États-Unis d’Europe, dissolvant les identités nationales qui remontaient à mille ans ou plus, trouve son origine dans les années 1950 lorsque la réunion du Bilderberg de 1955 à Garmisch-Partenkirchen, en Allemagne de l’Ouest, discuta pour la première fois de la création à partir des six États-membres de la Communauté européenne du charbon et de l’acier (CECA), d’une « monnaie commune, et […] cela impliquait nécessairement  la création d’une autorité politique centralisée » 4. De Gaulle n’était pas présent.

Le projet de créer une Union monétaire fut dévoilé en 1992 lors d’une conférence de la CEE à Maastricht, aux Pays-Bas, suite à la réunification des deux Allemagne. La France et l’Italie, soutenues par la Grande-Bretagne de Margaret Thatcher, l’ont imposé à l’Allemagne malgré ses réticences afin de « contenir la puissance d’une Allemagne réunifiée ». La presse conservatrice britannique se déchaînait contre l’Allemagne en la présentant comme un « Quatrième Reich » en puissance, en passe de conquérir économiquement et non militairement l’Europe. De façon ironique, c’est exactement ce qui a émergé de fait, à partir des structures de la zone Euro d’aujourd’hui : du fait de l’Euro, l’Allemagne domine économiquement tous les 19 pays de la Zone euro.

Le problème avec cette création de l’Union économique et monétaire (UEM, renommée ensuite « Union monétaire européenne », UME) prescrite dans le Traité de Maastricht, est que la monnaie unique et la Banque centrale européenne « indépendante » ont été lancées sans être liées à une entité politique légale unique, avec de véritables États-Unis d’Europe. L’Euro et la Banque centrale européenne sont une création supranationale, responsable devant personne. Elle a été mise en place en l’absence d’une véritable union politique organique, comparable à celle qui s’était créée lorsque 13 États, liés par la même langue anglaise, à la suite d’une guerre menée pour obtenir l’indépendance vis-à-vis de la Grande-Bretagne, créèrent et adoptèrent la Constitution des États-Unis d’Amérique. En 1788, les délégués des 13 États se sont mis d’accord pour établir une forme républicaine de gouvernement, destinée à représenter le peuple des États, avec une séparation des pouvoirs législatif, judiciaire et exécutif. Rien de tel n’existe avec l’Union monétaire européenne.

Les bureaucrates de l’UE ont un terme mignon pour qualifier cette déconnexion entre les officiels non élus de la BCE, contrôlant la destinée économique des 19 pays membres et des 340 millions de citoyens constituant ce qu’on appelle la zone Euro. Ils appellent cela le « déficit démocratique ». Ce déficit est devenu gargantuesque depuis la crise bancaire et financière mondiale de 2008 et l’émergence d’une Banque centrale européenne non-souveraine.

L’effondrement de l’industrie

La création de l’Euro en tant que monnaie unique depuis 1992 a enserré les pays membres de l’Euro dans une camisole de force économique. La valeur de la monnaie ne peut pas être changée [dévaluée] afin de doper les exportations nationales, durant les périodes de dépression économique telles que celle que nous connaissons depuis 2008. Le résultat a été que la plus grande puissance industrielle de l’Eurozone, l’Allemagne, a bénéficié de la stabilité de l’euro, pendant que les économies les plus faibles de la périphérie de l’UE, y compris et surtout la France, ont subi les conséquences catastrophiques du taux fixe de l’Euro.

Dans un rapport récent, le centre de réflexion néerlandais Gefira Foundation, souligne que l’industrie française s’est contractée depuis l’adoption de l’euro. « Elle n’a pu se remettre des crises de 2001 et 2008 parce que l’Euro, une monnaie plus forte que le franc français ne l’aurait été alors, est devenu un fardeau pour l’économie française. Les taux de change flottants jouent le rôle d’indicateur de la puissance de l’économie et de stabilisateur automatique. Une monnaie plus faible sert à regagner de la compétitivité pendant une crise, alors qu’une monnaie plus forte soutient la consommation de produits manufacturés étrangers. » 5

L’étude remarque qu’en raison de cette camisole de force monétaire, la politique de la BCE a créé un Euro trop fort par rapport aux autres devises principales, pour permettre à la France de maintenir ses exportations depuis le retournement économique de 2001. L’Euro a entraîné un accroissement des importations en France, et parce que la France n’avait aucune flexibilité de change, son industrie « n’a pas pu retrouver sa compétitivité sur les marchés mondiaux après la crise de 2001, si bien que son industrie n’a cessé de décliner lentement depuis ». Les Français ont perdu l’outil de stabilisation économique du taux de change flottant 6.

Aujourd’hui, d’après Eurostat, l’industrie ne représente plus que 14,1 % de la valeur ajoutée brute totale française. En 1995, c’était 19,2 %. En Allemagne il est de 25,9 %. Le plus frappant a été l’effondrement de l’industrie automobile française jadis florissante. Malgré le fait que la production automobile mondiale ait pratiquement doublé entre 1997 et 2015 (de 53 millions à 90 millions de véhicules annuels), et alors que l’Allemagne a augmenté sa production automobile de 20 % (de 5 à 6 millions), à partir du moment où la France a adopté l’Euro, la production automobile française a été presque divisée par deux, de presque 4 millions de véhicules à moins de 2 millions.

Les lois de renflouement interne [bail-in, NdT], conséquences de l’Euro.

La même camisole de force de l’Euro empêche toute restructuration sérieuse des banques de la zone Euro ébranlées depuis la crise de 2008. La création de la Banque centrale européenne supranationale et non-souveraine a rendu impossible, pour les États-membres de la zone Euro, de résoudre leurs problèmes bancaires créés durant les excès de la période antérieure à 2008. Le cas de l’Italie avec sa requête de faire renflouer [bail-out, NdT] par l’État sa troisième banque la plus importante, la Monte dei Paschi, est exemplaire à ce titre. Malgré des licenciements draconiens et des