Les relations USA–Corée du Nord dans une période de changement


Par Gregory Elich – Le 13 février 2017 – Source CounterPunch

Les mois à venir révéleront peut-être la direction que prendront les relations entre les États-Unis et la Corée du Nord sous l’administration Trump. Après huit ans de « patience stratégique » et le « pivot vers l’Asie », ces relations se trouvent à leur point le plus bas depuis des décennies. De nombreuses élites politiques expriment leur frustration face à l’échec de Washington d’imposer sa volonté à la République populaire démocratique de Corée (RPDC). Il y a de plus en plus d’appels à un changement de politique, mais quelle sorte de changement ont-elles à l’esprit ? Nous pourrions être à la veille d’une transition majeure.

Le président Trump a donné des signaux contradictoires sur la Corée du Nord, allant depuis l’affirmation qu’il est ouvert au dialogue jusqu’à l’insistance sur le fait que la Corée du Nord ne peut pas être autorisée à posséder des armes nucléaires et qu’il pourrait résoudre le conflit par un seul appel à la Chine. On peut dire que tout changement de direction politique est possible, même si l’on peut compter sur des intérêts profondément ancrés pour résister à tout mouvement positif.

Outre sa ligne dure à l’égard de la Chine, souvent exprimée, Trump n’a pas autrement manifesté un grand intérêt pour les affaires de l’Asie-Pacifique. Cela peut signifier une probabilité accrue qu’il s’en remettra à ses conseillers, et que la sagesse traditionnelle prévaudra. Plus les conseillers de Trump ont d’influence sur la politique envers la Corée du Nord, plus les perspectives sont dangereuses.

Le conseiller à la Sécurité nationale Michael Flynn [qui a démissionné depuis, NdT] pourrait être un personnage clé. En novembre, il a déclaré à une délégation sud-coréenne que la question nucléaire nord-coréenne serait une priorité absolue pour l’administration Trump. 1 À la même époque, il a dit à un journal japonais que le gouvernement nord-coréen ne devrait pas être autorisé à durer très longtemps, et qu’il n’a aucune intention de négocier un accord. [2. Chang Jae-soon, Trump Names Former DIA Chief Mike Flynn as his National Security Advisor, Yonhap, November 19, 2016.]

Flynn a écrit que la Corée du Nord, la Russie, Cuba et le Venezuela faisaient partie d’une alliance mondiale avec l’islam radical, un concept fou si jamais il y en avait un 2. C’est une pensée inquiétante qu’un homme aussi déconnecté de la réalité contribue à façonner la politique.

Le directeur de la CIA Mike Pompeo croit que l’Iran et la Corée du Nord coopèrent dans ce qu’il appelle un « partenariat diabolique » 3. Il a aussi appelé à la mobilisation des puissances économiques et militaires contre la RPDC 4.

Les groupes de réflexion de l’establishment ont élaboré un certain nombre d’articles politiques, remplis de recommandations pour la nouvelle administration. Leurs conseils pourraient tomber dans des oreilles réceptives parmi les conseillers de Trump. Quelle influence ils auront sur la prise de décision de Trump est une autre question, mais il n’entend qu’un seul message de la part de ceux qui l’entourent et de l’establishment de Washington.

Un thème commun qui court dans les papiers politiques de ces groupes de réflexion est la demande de punir la Chine pour ses relations avec la RPDC.

La série de propositions la plus modérée faite à l’administration Trump est celle produite par Joel Wit pour l’U.S.-Korea Institute, dans laquelle il appelle au moins à une étape initiale que Wit qualifie de « diplomatie coercitive progressive ». Des contacts diplomatiques initiaux « exploreraient si des accords servant les intérêts américains sont possibles » tandis qu’en même temps les États-Unis jetteraient les bases d’une « pression croissante » sur la Corée du Nord. Une modeste réduction des jeux de guerre américains annuels pourrait être offerte comme une incitation à la Corée du Nord, parallèlement à des négociations sur un traité de paix, tant que les États-Unis sentent qu’ils peuvent obtenir davantage des concessions nord-coréennes.

En même temps, Wit appelle la nouvelle administration à « exprimer de la ténacité » et à mettre en œuvre « une campagne de dissuasion à long terme ». Cela comprendrait la rotation régulière de bombardiers B-1 et B-52 en Corée du Sud, parallèlement au stationnement de sous-marins équipés d’armes nucléaires au large de la côte coréenne.

Pendant que les négociations sont en cours, Wit veut que les États-Unis lancent une guerre de propagande contre la RPDC, en augmentant les émissions de radio et en infiltrant la mémoire des portables avec des informations destinées à déstabiliser le gouvernement. Ce qu’il ne dit pas est que de telles mesures hostiles ne peuvent avoir pour effet que de faire échouer la diplomatie.

Si la Corée du Nord se montre moins accommodante avec les revendications américaines ou si elle se prépare à tester un missile balistique intercontinental, alors Wit conseille à Washington de lui imposer un « embargo total sur l’énergie et la nourriture ». Wit soutient que la Chine doit accéder aux demandes américaines au Conseil de sécurité de l’ONU pour ce qui correspond à une guerre économique contre la Corée du Nord, sinon les États-Unis pourraient imposer des « sanctions dévastatrices » à la RPDC et des sanctions complémentaires à la Chine. En attaquant l’économie chinoise de cette manière, Wit dit que cela enverrait un message que « les États-Unis seraient prêts à faire face à une crise grave avec la Chine à propos de l’attitude nord-coréenne ». L’arrogance est stupéfiante. Si la Chine n’est pas d’accord avec les revendications américaines aux Nations-Unies, alors elle sera punie par des sanctions de la part des États-Unis 5.

Voici ce qui passe pour une approche « modérée » dans l’establishment de la politique étrangère de Washington.

Wit n’est pas seul dans son empressement à punir la Chine. Nicholas Eberstadt de l’American Enterprise Institute croit que « le prochain paquet de pénalités devra probablement être de ceux qui ont une sorte de retombées collatérales pour la Chine… Les sanctions, c’est bien, plus de sanctions, c’est mieux, dit-il. Accroître le coût pour la Chine est, je pense, la voie à suivre » 6.

Eberstadt affirme que la politique américaine envers la Corée du Nord devrait « consister principalement, bien que pas entièrement, en mesures militaires ». « Il est temps pour Beijing de payer une amende pour tout son soutien » à la Corée du Nord, déclare-t-il. « Nous pouvons commencer par l’exiger sur des scènes diplomatiques partout dans le monde » 7 En affichant la présomption par trop typique des élites de Washington, il n’a rien à dire sur la manière dont la Chine pourrait réagir à ses prescriptions politiquement hostiles. L’hypothèse est que la Chine pourrait se contenter d’accepter la punition sans se plaindre. Cela n’arrivera pas.

Le commandant de la Marine américaine, « Skip » Vincenzo, a préparé une liste de recommandations qui se sont révélées si populaires qu’elles ont été publiées conjointement par quatre think tanks. Vincenzo envisage l’avenir et planifie comment les États-Unis et la Corée du Sud pourraient attaquer la RPDC sans subir de lourdes pertes. Il exhorte l’administration Trump à mener une guerre de l’information qui sape la Corée du Nord de l’intérieur. Le but serait de « convaincre les élites du régime que leurs meilleures options » dans un conflit « seraient de soutenir les efforts de l’alliance République de Corée–USA ». Il ajoute que « des thèmes aisément compréhensibles tels que ‘restez dans vos garnisons et vous serez payés’ pourraient cibler les gradés et les soldats du rang ». Les commandants de l’armée nord-coréenne devraient être informés qu’ils seraient « récompensés financièrement » pour avoir évité de combattre. « L’objectif est de les amener à agir de manière indépendante lorsque le moment viendra, dans l’attente qu’ils en bénéficieront plus tard. » 8.

Une phrase intéressante, « quand le moment viendra ». Vincenzo anticipe que l’intervention militaire en Corée du Nord n’est qu’une question de temps. Il envisage clairement un scénario comme l’invasion américaine en Irak, lorsque de nombreuses unités irakiennes se sont dispersées plutôt que de combattre. Le fantasme que les États-Unis pourraient répéter l’expérience irakienne en RPDC est basé sur un jugement erroné du caractère national coréen. Il ne tient pas non plus compte du fait que ce qui a suivi l’invasion de l’Irak pourrait difficilement être considéré comme une évolution pacifique.

Le Brookings Institute, malgré sa réputation centriste, encourage Trump à prendre des mesures brutales et imprudentes. « Le nouveau président, affirme l’Institut, devrait adopter une approche qui se concentre sur l’objectif principal de la Corée du Nord : la survie du régime […]. Les États-Unis et leurs alliés et partenaires devraient pousser la Corée du Nord à choisir entre des armes nucléaires et la survie. »

Il appelle aussi à une guerre économique sans merci contre le peuple nord-coréen. « Une approche plus vigoureuse, conseille-t-il, devrait s’en prendre au poumon financier du régime nord-coréen sous de nouvelles formes : affamer le régime de devises étrangères, couper Pyongyang du système financier et commercial international, comprimer ses réseaux commerciaux, interdire son commerce et utiliser des moyens secrets et patents pour tirer parti des nombreuses vulnérabilités du régime. Une base solide de mesures militaires doit souligner cette approche. »

Dans un important euphémisme, l’Institut admet qu’« une telle approche comporte des risques ». En effet, c’est le cas, et c’est le peuple coréen qui en ferait les frais, tandis que les élites de Washington ne seraient confrontées à aucune des conséquences de leurs actes. Ce à quoi appelle l’Institut Brookings, c’est à l’étranglement de la Corée du Nord, qui entraînerait l’effondrement des moyens de subsistance du peuple et une famine massive.

Comme d’autres cercles de réflexion, le Brookings Institute préconise de cibler la Chine, appelant à l’imposition de sanctions secondaires sur « les sociétés, les banques et les entreprises publiques chinoises » qui font des affaires avec la Corée du Nord 9 Le but serait de couper la Corée du Nord de tout commerce avec la Chine.

Walter Sharp, un ancien commandant des forces armées américaines en Corée, dit que les États-Unis devraient lancer une attaque préventive si la Corée du Nord se prépare à lancer un satellite ou à tester un missile balistique. « Le missile devrait être détruit », déclare-t-il. Il est aisé d’imaginer la violente réponse des États-Unis si une nation étrangère attaquait l’un de ses missiles sur l’aire de lancement. Il est illusoire d’attendre que la Corée du Nord non seulement ne réagisse pas d’une manière ou d’une autre, mais encore qu’elle n’aurait pas le droit de le faire. Mais Sharp préconise « une force écrasante » si la Corée du Nord riposte parce que, comme il le dit, Kim Jong-Un devrait savoir « qu’il y a beaucoup plus à venir de ce genre, quelque chose dont il aura peur » 10. Si cela sonne comme une recette pour la guerre, c’est parce que c’en est une.

Cela donne la mesure dans laquelle des décennies de politique étrangère militarisée ont dégradé le discours public dans ce pays à un point tel que ces idées folles non seulement sont prises au sérieux, mais que leurs défenseurs sont recherchés pour leurs conseils et traités avec respect.

Avec de telles suggestions, il n’est pas surprenant que Walter Sharp ait été invité à se joindre au groupe de travail qui a produit une série de recommandations au nom du Conseil des relations extérieures. Le groupe de travail demande que les premières étapes des négociations se concentrent sur un gel nucléaire, des limitations des forces conventionnelles nord-coréennes et du développement de missiles, et une inspection des installations nucléaires. Les obligations de la Corée du Nord seraient prioritaires, sans que rien soit offert en retour. La promesse d’un traité de paix et d’une normalisation progressive des relations seraient reportées, conditionnées à un désarmement total, une amélioration des droits humains et la permission pour les médias américains et sud-coréens de saturer la RPDC. C’est certain, cette dernière demande serait vouée à l’échec, puisqu’il est impossible d’imaginer que la Corée du Nord serait d’accord d’autoriser que son espace médiatique soit dominé par des entités étrangères hostiles.

Une telle approche unilatérale n’a aucune chance d’atteindre un règlement diplomatique. Comme solution, le CFR recommande que les États-Unis augmentent en permanence les sanctions pendant le processus de négociation.

Le Council of foreign relations appelle les États-Unis, la Corée du Sud et le Japon à renforcer leur capacité à intercepter les lancements de missiles nord-coréens, « qu’ils soient déclarés comme étant des tests de missiles balistiques ou comme des lancements d’engins spatiaux civils ». Si les négociations périclitent, il conseille aux trois alliés d’abattre les missiles nord-coréens dès leur lancement. Ce serait un acte de guerre. Et comment le Conseil des relations extérieures imagine-t-il que la Corée du Nord réagirait si un de ses satellites était abattu ? Il ne le dit pas.

Selon le Conseil, la poursuite du développement du programme nucléaire de la Corée du Nord, nécessiterait « des mesures diplomatiques et militaires plus énergiques, y compris certaines menaçant directement les programmes nucléaires et de missiles du régime et, par conséquent, le régime lui-même. »

« Les États-Unis devraient soutenir des opérations d’information renforcées » contre la Corée du Nord, ajoute le Conseil, pour saper le gouvernement et « renforcer les forces de marché émergent ». De manière assez prévisible, il recommande d’exercer une « forte pression économique » sur la Corée du Nord, ainsi que d’encourager les sociétés privées à engager des poursuites judiciaires contre les pays et les sociétés qui font des affaires avec la Corée du Nord 11.

Ce n’est pas la diplomatie que recherche le CFR, mais un changement de régime, et son document de politique est truffé d’un langage de tyran.

Bruce Bennett est analyste principal à la Rand Corporation. Il prévient que le désir de la Corée du Nord d’arriver à un traité de paix est une ruse. « En réalité, dit-il, en insistant sur un traité de paix, la Corée du Nord ne cherche probablement pas la paix, mais la guerre. » Il poursuit en affirmant qu’un traité de paix pourrait conduire au retrait des forces américaines, après quoi on pourrait compter que le Nord envahirait la Corée du Sud. Les appels à un traité de paix, ajoute-t-il, « ne devraient être considérés que comme une ruse sournoise qui pourrait conduire à la destruction de la Corée du Sud, un allié des États-Unis » 12 C’est un argument que défendent aussi d’autres analystes, et il est clairement délirant. Mais il illustre bien comment, dans la mentalité aveuglée des analystes politiques de Washington, une assertion non étayée remplace tout sens de la réalité.

Le Centre pour une nouvelle sécurité américaine [CNAS dans son sigle anglais] est profondément enraciné dans l’establishment étasunien. Ashton Carter, secrétaire à la Défense dans l’administration Obama, a exprimé le degré de respect et d’influence que le CNAS détient à Washington. « Depuis presque dix ans, a dit Carter, le CNAS a été un instrument pour les idées et le talent qui ont modelés la politique étrangère et la politique de défense américaines. » Carter a ajouté que « réunion après réunion, dossier après