Les planificateurs militaires de Washington sont devenus fous


F. William Engdhal
F. William Engdhal

Par William Engdahl – Le 4 juin 2016 – Source New Eastern Outlook

896744À lire les médias occidentaux 1, nous serions conduits à croire que le grand méchant ours russe, avec Vladimir Poutine à sa tête, brandissant ses griffes en formes de têtes nucléaires, défierait l’Ouest de la manière la plus menaçante qui puisse être imaginée. Nous devrions ainsi croire que la Russie provoque à chaque occasion possible, écumante, bavante et menaçant d’envahir les pays baltes – et même, qui sait ? – toute l’Europe occidentale. Nous trouverions alors tout à fait justifié, comme le veut l’effet donné à la propagande vindicative de Washington, bien sûr pour protéger les alliés européens de l’Amérique de l’attaque nucléaire surprise russe, d’encercler la Russie avec des systèmes de défense anti-balistiques 2) à la DAB (défense anti-[missiles] balistiques, par opposition à la défense contre d’autres types de missiles). Voir pour la DAM : La future défense antimissile de l’OTAN sera un peu française  (DSI, 6 juillet 2010), et pour la DAB : Défenses antibalistiques : l’EPAA progresse (DSI n°122, mars-avril 2016). Plusieurs appellations coexistent, nous parlons bien ici de missiles interceptant des missiles balistiques inter-continentaux (MBCI, [Inter-Continental Ballistic Missile]).].

Dès lors, nous, en tant que citoyens des pays de l’Ouest, de l’OTAN, n’avons que très peu de réactions quand nous lisions quelques jours auparavant que la Maison Blanche d’Obama annonçait l’activation de la première phase de son système de défense anti-balistique (DAB), connu sous le nom d’AEGIS 3, sur la base aérienne de Deveselu, en Roumanie. La Pologne sera le prochain pays à être activée au sein de ce système Aegis de Washington.

Le système Aegis-Ashore a été officiellement rendu opérationnel et peut d’ores et déjà lancer ses 24 missiles d’interception SM-3. Dans le même temps, le Pentagone déploie des installations de DAB au Japon et en Corée du Sud, et possiblement en Australie, visant de fait la Chine. Notre perception de la réalité mondiale est façonnée en premier lieu pour nous, par ce que nous lisons dans le New York Times, le Wall Street Journal ou ce que nous entendons sur CNN ou la BBC. Nous poussons donc à présent un petit soupir de soulagement, en concluant que notre monde est désormais plus sûr. Rien ne pourrait être plus loin de la réalité, il s’agit là d’une grave erreur.

Le 13 mai, le Secrétaire général de l’OTAN Jens Stoltenberg, aux côtés d’officiels représentant les États-Unis et les autres membres européens de l’OTAN, a annoncé l’activation de ce nouveau système de missiles basé en Roumanie. Stoltenberg a annoncé que «le système Aegis Ashore des États-Unis est déclaré certifié pour un usage opérationnel» 4.

Ce nouveau réseau de missiles anti-balistiques, est donc installé sur la base aérienne militaire roumaine de Deveselu. Les États-Unis sont aussi en train de bâtir une autre nouvelle base de missiles américains en Pologne. Le même jour que la base de missiles de Deveselu fut ouverte pour ces «affaires», les opérations de construction d’une nouvelle base de missiles américaine ont débuté près de Redzikowo, en Pologne. Ces deux bases vont opérer sous le commandement direct du Département [ministère] de la Défense américain. Le Pentagone insiste sur le fait qu’elles sont toutes deux conçues pour protéger l’Europe de l’Iran (sic!). Devons-nous appeler ceci une jolie tromperie propagandiste pathétique de la part de Washington? C’est en tout cas ce que j’en dirais. Ces deux bases ainsi que d’autres systèmes sont directement conçus contre la Russie, et ces soi-disant missiles Aegis peuvent être potentiellement armés de têtes nucléaires [nuclear-capable] et disposent également de missiles de croisière d’attaque sol-sol Tomahawk.

La base roumaine de missiles est positionnée à moins de 650 km de la principale base navale russe sur la mer Noire de Sébastopol, en Crimée. Aegis est capable de descendre des missiles à courte comme à longue portée 5. Ni la Roumanie, ni la Pologne n’auront aucun mot à dire concernant son utilisation, quand bien même leur territoire pourrait être la cible d’une quelconque réaction préémptive 6 russe.

Commentant cet événement, le New York Times a acquiescé ouvertement : «Cette base de lancement viole le Traité de 1987 conçu pour faire relâcher le doigt des superpuissances sur la détente nucléaire, le Traité sur les forces nucléaires à portée intermédiaire (FNPI [Intermediate-Range Nuclear Forces Treaty – INF]), par le bannissement des missiles de croisière et missiles balistiques lancés depuis le sol, à courte portée et portée intermédiaire, d’une portée se situant entre 500 et 5 500 km.»

Les officiels américains et de l’OTAN insistent sur le fait que ce système AEGIS est dirigé contre l’Iran et les autres petits États considérés par Washington comme des États voyous, et ne pose aucune menace contre la Russie ou contre la Chine : une position tout à fait absurde en l’espèce…

La réalité que c’est bien la Russie qui est la cible du système AEGIS roumain a été rendue tout à fait claire par les remarques émises à l’occasion de la cérémonie d’ouverture par le Président roumain Klaus Ioannis. Ioannis a été très clair sur le fait que cette nouvelle installation est une partie d’un plan plus vaste, visant à utiliser son pays en tant que base arrière pour les activités de l’OTAN à travers l’Europe de l’Est et la mer Noire 7.

Bien sûr, la mer Noire accueille la flotte militaire russe de la mer Noire en Crimée russe. Admettant que la réelle cible de ces missiles soit la fédération de Russie, Ioannis a appelé les dirigeants de l’OTAN à maintenir une «présence navale permanente» dans la mer Noire, en tant que partie d’une architecture militaire visant à marquer une «présence crédible et prévisible de forces alliées dans la partie orientale [de la mer Noire]». Un simple regard sur la carte nous indique bien que la seule nation bordant ce flanc oriental et n’étant pas un membre de l’OTAN ou contrôlée par un régime pro-OTAN est bien la Fédération de Russie.

Au cours de sa prestation de serment, quelques jours avant le lancement d’Aegis, le général de l’Armée américaine et Commandant suprême allié en Europe [Supreme Allied Commander in Europe – SACEUR], Curtis Scaparrotti, a averti que la Russie «cherche à se projeter en tant que puissance mondiale». Il a déclaré que les forces américaines en Europe doivent «augmenter [leur] niveau de préparation et leur agilité, dans l’optique d’être en mesure de combattre ce soir si la dissuasion échoue». Ceci me semble sonner comme des propos tenus «le doigt sur la détente»…

La Russie a fait savoir clairement qu’elle n’accueille pas la nouvelle de ce déploiement Aegis par des transports d’allégresse. Le Président russe Vladimir Poutine a en effet déclaré aux agences d’information : «Ce n’est pas un système de défense. C’est une partie d’un potentiel stratégique nucléaire américain amené sur l’une de ses périphéries. Dans ce cas, l’Europe de l’Est représente une telle périphérie… Ces gens qui prennent de telles décisions doivent savoir que jusqu’à maintenant ils ont vécu calmes, assez bien nantis et en sécurité. À présent, dans la mesure où ces éléments de défense anti-balistiques sont déployés, nous sommes forcés de réfléchir à [la question de savoir] comment neutraliser ces menaces émergentes vis-à-vis de la Fédération de Russie.» 8

Le commentateur russe Konstantin Bogdanov s’est exprimé auprès du New York Times : «Les sites antimissiles en Europe de l’Est pourraient bien accélérer le glissement vers une crise menant à une guerre nucléaire. Ils deviendraient inévitablement des cibles prioritaires en cas de survenance d’une guerre nucléaire, possiblement même des cibles pour des frappes préventives […] des pays comme la Roumanie qui hébergent ce système antimissile américain pourraient être alors la seule perte [cible], tandis que les États-Unis se réconcilieraient ensuite avec la Russie sur les ruines fumantes des éléments est-européens de ce système de défense anti-balistique 9»

La possible réponse russe

Un certain nombre de «généraux des think tanks» 10 et autres faucons académiques néoconservateurs, et même des généraux seniors au sein des militaires professionnels du Pentagone, davantage préoccupés par l’influence [lobbying] afin d’obtenir des budgets de Défense toujours plus gargantuesques plutôt que par la réalité, semblent croire que les États-Unis sont invulnérables et que leur escalade petit à petit contre la Russie et aussi contre la Chine, durant ces récentes années, pourrait restaurer leur hégémonie globale menacée en tant qu’Unique Superpuissance. Ça ne marchera pas, et en fait cela pourrait se terminer en oblitérant définitivement le territoire même des États-Unis, de même qu’en Europe, même si cela devait coûter cher aux Russes.

Un vétéran militaire respecté de la guerre froide, originaire de l’Union soviétique, ayant officié plus tard au sein du Renseignement français, écrivant sous le nom de plume The Saker 11, a récemment souligné en détail ce que les États-Unis et l’OTAN peuvent attendre de la Russie, si Washington continue sa folle escalade de déploiement de troupes américaines aux portes de la Russie dans la Baltique, activant sans cesse davantage de défense de missiles anti-balistiques qui, comme Vladimir Poutine l’a remarqué, sont aussi susceptibles d’être facilement convertis afin de porter des têtes nucléaires.

Le Saker a correctement souligné que le système cinétique de missiles anti-balistiques Aegis de Washington ne constitue aujourd’hui pas une réelle menace pour les capacités de défense militaire de la Russie. Mais c’est l’escalade constatée qui alarme Moscou. Spécialement depuis février 2014 et le coup d’État de Washington en Ukraine, ainsi que la marche 12 de conserve des chefs de gouvernement européens, obéissants comme des vassaux, au sens littéral, aux ordres de Washington, même au détriment de leurs propres intérêts économiques.

En conséquence de quoi, la Russie a commencé à se préparer pour l’impensable. Il s’agit de conserver à l’esprit que les Russes abhorrent la guerre, ayant perdu peut-être jusqu’à 30 millions d’âmes durant les années 1940, avant de voir les États-Unis arriver tardivement sur le théâtre européen en 1944, après que les Russes eurent essuyé les plus grandes pertes à l’occasion du combat contre l’Allemagne nazie 13. La guerre à l’Est comporte cependant de nombreuses zones d’ombre qui aujourd’hui encore ne sont que très rarement clarifiées. Il est bon d’avoir à l’esprit trois points majeurs :
– Les bolcheviques ont toujours eu peur de l’Armée russe, qu’ils ont d’une part étroitement surveillée par le système des commissaires politiques, et qu’ils ont d’autre part conduite à des manœuvres militaires absolument désastreuses durant les deux premières années du conflit (1941-1942). Pour bien le comprendre, on lira impérativement Stalingrad de Jean Lopez (Stalingrad, la bataille au bord du gouffre, Economica, 2008, notamment p. 87, 135, 210, 270, 287) pour comprendre qu’après les désastres militaires pitoyables des Soviétiques en Finlande (1939-1940) puis durant les campagnes de 1941-1942 contre l’Allemagne, et spécialement les combats de Crimée, si h