Le syndrome d’hypnose capitaliste

Résultats de recherche d'images pour « 1ere guerre mondiale tranchée »


Par Mathias Demain − Le 17 avril 2016 − Source La Revue

Pour bien comprendre le syndrome d’hypnose capitaliste il est utile de bien comprendre sa sœur jumelle qui errait entre les lignes de front de la Première Guerre mondiale et qu’on désignait comme «hypnose des batailles».

Lors des offensives françaises de 14-18, des soldats emportés dans la tourmente des combats se retrouvaient au centre d’un chaos indescriptible, les obus explosaient, les balles sifflaient, les corps amis ou inconnus volaient autour d’eux démembrés, les yeux, les oreilles saturés d’une réalité abominable à laquelle la conscience n’était pas préparée. Certains soldats perdaient alors pied et développaient l’hypnose des batailles au milieu des combats. Ils pouvaient alors errer hébétés, chantant ou riant, sans orientation… Cette perte de la raison, du sens commun, et surtout du sens de la guerre, cette «hypnose des batailles» fut parfois considérée comme un refus volontaire de combattre et valut à certains soldats d’être condamnés à mort en conseil de guerre et envoyés au peloton d’exécution pour être fusillés par leur propre régiment sous la visée de fusils souvent amis.

L’hypnose des batailles pouvait perdurer quelquefois après la guerre sous forme de névrose, ou s’en aller avec le temps grâce aux traitements de l’époque.

Pourquoi donc faire un parallèle entre «l’hypnose des batailles» et sa sœur désignée comme «l’hypnose capitaliste» ?

Maintenant que nous sommes remontés à la racine du syndrome, nous allons commencer à comprendre que les tableaux ont des points communs.

Souvenons-nous des soldats partant la fleur au fusil, sous les hourras du peuple, dans des halls de gare bondés et des trains chargés jusqu’à la gueule de cette chair à canon joyeuse. Il est question alors d’une conscience toute orientée par des croyances communes, orchestrée par un modèle politique, médiatique et culturel dominant auquel personne ne songerait de se détourner.

La norme c’est la guerre. La promesse c’est la victoire. Le moyen c’est la chair humaine.

Pourtant, avec un soupçon de conscience, peut-on se réjouir de la guerre ? Comment ne pas imaginer que l’ennemi, lui aussi, vit de la promesse dans la victoire. Or la guerre est toujours triste et la victoire jamais acquise, et dans toutes les hypothèses, jamais pour les deux protagonistes à la fois. Le travail culturel est donc passé par là pour nettoyer le chemin vers la guerre.

Voici les liens qui apparaissent entre le champ de bataille boueux et un capitalisme tout aussi crasseux.

La norme c’est la guerre économique, la promesse c’est la victoire, le moyen c’est nous.

Et nous partons tous les matins pour faire la guerre économique, au début dès la sortie de l’école, diplôme en poche, par wagons entiers pour défourailler sur le marché de l’emploi et prendre position au travers d’une entreprise et mener la bataille des parts de marché la fleur au fusil. «Nous sommes une équipe», a dit le chef de service, «à l’attaque», disait le sergent.

Pourquoi partir si joyeusement à la guerre capitaliste ? Parce qu’elle est la norme et la culture commune. Il n’existe simplement pas d’autre réalité dans la tête de chacun. Les politiques, les médias, la culture, c’est la guerre économique, tout fait norme pour le groupe et pour le peuple.

Cette norme possède un cœur battant qui est une promesse, la promesse d’un avenir radieux pour chacun, à condition qu’il se donne corps et âme à la norme et à la bataille.

Promesse d’une belle maison, d’une voiture possiblement neuve, d’écrans nombreux et souvent renouvelés pour suivre et être suivi, pour assimiler et être assimilé par la norme au plus près et au plus vite. Promesse d’avoir toujours à manger, promesse d’un avenir encore meilleur pour nos enfants.

Et peu importe si la promesse est bidon en réalité, elle est une croyance quasi religieuse, un dogme, une norme.

La maison, la voiture et tout le reste ne sont bien souvent pas à nous, mais à la banque qui nous vend notre existence à crédit (souvent pour le double de son prix avec de la monnaie produite pour l’occasion) pendant que l’entreprise nous vend l’espoir d’avoir la possibilité de nous endetter grâce à elle et à la «sécurité de l’emploi» qu’elle nous procure.

Comme le soldat est l’outil et le moyen de la violence déchainée, nous sommes l’outil et le moyen du capitalisme déchainé. Sans nous, ni la bataille ni le capitalisme n’existeraient.

L’hypnose des batailles c’est le soldat au milieu du chaos qui prend conscience en même temps qu’il perd conscience de ce qu’il vit, de ce qu’il produit et de cette insupportable réalité d’être au centre de cela. Par un acte inconscient, le soldat refuse de participer au chaos tout en acceptant d’en rester là, quitte à mourir, car même s’il meurt ça sera sans lui. Le soldat qui vit l’hypnose des batailles n’est plus là par l’esprit, il a abandonné son corps sur le champ de bataille pour vivre sa réalité intime, dernier refuge face au désastre et à l’épouvante.

L’hypnose capitaliste est moins visuelle, moins spectaculaire dans le sens ou l’épouvantable désastre n’est pas rassemblé sur un même champ que nous pourrions saisir d’un seul regard. Non, les champs de batailles capitalistes sont si multiples et disparates qu’il est impossible de les saisir tous ensemble du regard. De plus ces champs de batailles capitalistes ne sont pas souvent orientés directement vers la destruction des hommes, ce travail est bien souvent indirect et dirigé contre la nature et s’en prend à la vie.

Si nous pouvions voir dans leur ensemble les scènes de destructions directes et indirectes orchestrées par le capitalisme nous serions probablement saisis d’effroi si profondément que cela provoquerait en nous un effondrement moral et psychologique quasi immédiat tant ce déchainement terrifiant serait insoutenable.

Le capitalisme, avant de s’en prendre à nous, s’en prend à la nature, à la vie et donc à nous finalement puisque nous sommes vivants. Si nous pouvions contempler du regard une seule journée d’extractivisme ou de déforestation ou de pêche planétaire alors nous pourrions comprendre de quoi il est question, mais le champ de destruction est bien trop vaste pour nos yeux et seuls les mots parviennent à la conscience, et les mots ne pèsent pas lourd face au déferlement du divertissement capitaliste orchestré par nos multiples écrans qui nous plongent dans la méconnaissance et l’oubli instantanés.

Le pire est peut-être de comprendre aussi que lorsque que l’épouvantable désastre des conséquences économiques est filmé sous forme documentaire, il ne nous parvient alors que sous la forme d’un spectacle audiovisuel réduit à la taille d’un écran. Cet écran qui verse sans discernement des images de tous types, informations, désinformation, séries, publicités, divertissements, et ce, 24h sur 24h. De fait, tout ce qui passe au travers d’un écran est susceptible d’être égalisé dans sa nature au niveau d’un simple clip vidéo.

Car avant la stupeur de l’hypnose capitaliste, il y a une hypnose lente et douce distillée par nos écrans, 6 heures par jour en moyenne, une incroyable morphine qui nous appelle à la norme culturelle, à la croyance radieuse des jours meilleurs grâce à la technologie et à la consommation.

De fait, les écrans nous éloignent de la réalité du champ de bataille économique et cette mise à distance masque toute la violence et les crimes perpétrés contre la vie, le noyant finalement dans le flot distrayant d’autres images plus attrayantes mille fois renouvelées.

La recherche insatiable du plaisir nous fait nous détourner du sens des champs de batailles capitalistes qui détruisent la nature et la vie en notre nom pour produire nos objets pour la plupart inutiles et polluants. Nous avons à loisir le choix entre des objets censés assouvir nos frustrations existentielles et des spectacles sur écrans qui nous divertissent. Le plaisir, même factice et destructeur ou encore virtuel, nous l’acceptons volontiers en guise de réalité.

L’hypnose capitaliste commence dans la douceur des écrans en dehors de la réalité du champ de bataille économique, et quand celui-ci est évoqué, c’est sous la forme d’un spectacle qui prend place au milieu des autres divertissements. Si vous n’aimez pas ce spectacle, il vous suffit de changer de «chaîne» pour quitter l’inconfort de votre conscience face à l’horreur. Dans le monde réel on ne peut pas quitter le champ de bataille. Notre conscience nous poursuit au cœur du réel jusqu’à l’épuisement, jusqu’à l’hypnose des batailles.

Combien d’enfants soldats français de 18 ans se retrouvèrent en Afghanistan dans la tourmente des balles et des engins explosifs dissimulés sous les routes, appelant en pleurs leurs mères le soir sur Skype en suppliant de pouvoir rentrer à la maison, car la guerre n’était pas comme sur la console de jeux qu’ils avaient l’habitude d’utiliser dans le salon ou dans leur chambre. Bienvenue dans la réalité. Je connais cette histoire véridique d’une mère qui répondit à son fils : «Reste en Afghanistan, tu as un bon travail et un bon salaire, en plus tu vas pouvoir t’acheter la voiture neuve que tu voulais !» Il a fini dans le service psychiatrique de l’armée. Retour en France, fin de l’histoire.

Revenons à la guerre économique.

Cela signifie aussi que l’hypnose capitaliste ne peut survenir qu’au cœur de la guerre économique lorsque nous sommes touchés directement sans écran, sans pouvoir fuir, sans pouvoir changer de «chaîne». Nous sommes alors enchaînés à la réalité de cette bataille économique où nous comprenons que tout ce à quoi nous avons cru nous est maintenant infernal, insupportable, car nous perdons tout nos repères, nos espoirs, nos croyances devant la réalité nue. Voilà, vous êtes viré, anéanti et devrez subir ce chaos car votre heure est venue, et vous resterez planté là au cœur du champ de bataille économique, une bataille qui ne vous concerne déjà plus du tout, tant vous êtes sonné par la déflagration qui vous atteint.

Sur le champ de bataille économique, c’est la stupeur, la perte de repères, le vide intérieur, ce moment où tout ce à quoi nous croyons ne tient plus une seconde devant l’hécatombe et le désastre, et vos amis qui tombent aussi.

Prenons un bataillon décimé, au sein du capitalisme, nous l’appellerions une «entreprise qui licencie».

Prenons une usine centenaire, où les ouvriers viennent travailler de pères en fils et de mères en filles depuis des générations sous la promesse de jours meilleurs, d’un logis, du boire et du manger, et finalement à notre époque, une promesse d’écrans multipliés de toutes les tailles. Soudain l’entreprise ferme sans faire faillite car elle délocalise sa production vers un pays qu’on disait concurrent… Pays ennemi ? Pays ami ? Qui est l’ennemi ? Où sont les promesses ? Qui payera les crédits ? Où sont passé les jours meilleurs qui justifiaient mon sacrifice quotidien au travail 8 heures par jour ? Et mes enfants ? Et les écrans qui m’absorbent et me montrent que je ne fais plus partie de la norme dorénavant ? Et la consommation réduite aux ersatz et à la contemplation frustrée des publicités faute d’argent suffisant ?

Sans travail qui suis-je ? Sans argent qui suis-je ? Qui suis-je hors de la norme ? Et le cancer contracté au travail à respirer des effluves toxiques, qui est responsable maintenant ? Et ma femme, et mon mari qui se détourne au moment difficile de la vie sans travail ? Les distances à parcourir en voiture quand l’essence coûte trop cher ?

La vie et l’espoir sont absents au milieu du chaos de la guerre économique et ni la promesse et ni la croyance en demain ne tiennent la route lorsque le piège capitaliste se referme sur celui qui n’en fait plus partie. Absent à soi-même au milieu du champ de bataille économique, le chaos comme seule référence existentielle.

L’hypnose capitaliste c’est le moment de prise de conscience, puis de la perte de conscience devant le désastre de ce à quoi nous avons participé. Ce désastre ne nous apparaît malheureusement que lorsque nous sommes touchés directement, ce moment où nous sommes exclus de la norme du travail et de la consommation. Ce moment où sans argent et devant le désastre, la promesse ne tient plus et l’avenir est balayé.

Ce moment où tout part en miette, emportant souvent la famille et le couple, peut provoquer l’hypnose capitaliste, poussant celui qui en est touché à se retirer en lui-même pour abandonner son corps sur le champ de bataille, la drogue, l’alcoolisme, la folie, les écrans, le suicide, l’addiction venant combler la névrose de se retrouver au cœur de ce que personne ne veut contempler, un champ de bataille dont nous sommes le moyen et l’outil de destruction, finalement orientés vers nous-mêmes à la fin de l’histoire.

Ça n’est pas une consolation que de savoir que lorsque nous sommes touchés, cela ne représente presque rien face à l’intensité du combat capitaliste contre la nature et la vie. C’est juste une balle qui nous atteint personnellement et nous touche dans notre conscience lorsque l’équivalent de millions de tonnes de bombes se déversant quotidiennement sur la surface de la terre au travers des activités capitalistes d’extractivisme pétrolier ou de minerais, au travers de l’empoisonnement de l’eau et de la terre par les montagnes de déchets résultat de la méga-machine consumériste. Sans parler des fumées toxiques des usines qui produisent à la chaîne des objets industriels toujours nouveaux qui viennent titiller le désir sans fin de nos regards sans vie rivés à la lueur électrique sur nos écrans bariolés. Faut-il évoquer aussi l’agriculture moderne, donc chimique qui empoisonne la terre, l’eau ainsi que nos corps lentement mais sûrement ? Les écrans publicitaires nous font avaler cette agriculture comme des aliments qui sont des ersatz depuis longtemps sous de fausses promesses trop sucrées, trop salées et trop grasses. Nous savons maintenant ce que valent les promesses capitalistes. Du plaisir frelaté qui empoisonne la vie sous toutes ses formes.

L’hypnose capitaliste se vit seule, car elle est indexée sur notre horloge intime et se déclenche soudainement lorsque c’est l’heure de comprendre, l’heure de l’hébétement et de la panique, l’heure de se réfugier à l’intérieur de soi-même faute de refuge à l’extérieur dans un monde où l’humanité disparaît pour ne laisser place qu’aux vainqueurs du jour, futurs battus de demain à coup sûr, d’un champ de bataille devenu planétaire.

Ceux qui ont été touché par l’hypnose des batailles ont-ils décidé ce que seront dorénavant les futures batailles ?

Ceux qui ont été touchés par l’hypnose capitaliste ont-ils décidé ce que sera dorénavant la vie sur Terre ?

Qui décide la norme ? Qui orchestre la promesse de cet avenir radieux de plaisirs empoisonnés ?

Nous alimentons le champ de bataille tout en parlant de la paix, nous qui détruisons la Terre en parlant d’écologie, nous qui nous aliénons au travail en parlant d’épanouissement, qui possédons la conscience et qui pourtant vivons en dehors de sa révélation.

Pour sortir de l’hypnose il faudra sortir de la norme et accepter la solitude des possibles, l’incongruité créative, la possibilité collective, le sourire et la joie véritable en lieu et place de la promesse factice et argentée d’un avenir radieux si destructeur.

Pour sortie de l’hypnose il faudra voir et comprendre les plaies infligées à la Terre ainsi qu’à nous-mêmes.

Pour sortir de l’hypnose il sera question de cesser d’obéir à la norme pour s’aligner avant tout sur ses choix intimes, se lier à son destin personnel et collectif en conscience dans le res