Le monastère de Valaam, la Renaissance d’une grande tradition


Par Patrice-Hans Perrier – Le 6 avril 2017 – Source Carnets d’un promeneur

The restoration of the Transfiguration of the Saviour Cathedral complete – 2003
L’immense monastère de Valaam enseveli sous les neiges

Situé sur un archipel ceinturé par un immense lac, le Monastère de Valaam n’est accessible qu’une partie de l’année. Fondé il y a près d’un millénaire – certaines sources parlent du début du XIe siècle – cette forteresse du monachisme n’a pas son égal dans le monde orthodoxe, mis à part le célébrissime Mont Athos, dans le nord de la Grèce. Juché sur un massif de granit, posé comme un immense vaisseau au beau milieu de l’archipel de Valaam, ce complexe monacal compte pas moins de sept églises, dont une cathédrale, et de nombreux skites (petits ermitages isolés) éparpillés dans la nature environnante.


Coupé du reste du monde à partir des grands froids de la fin novembre, le Monastère de Valaam se replie sur lui-même durant plusieurs mois, permettant ainsi à la communauté monastique de refaire le plein d’énergie. En effet, plus de 200 000 pèlerins sont venus se recueillir sur l’archipel de Valaam l’été dernier et la micro-société d’environ 300 moines est littéralement envahie par cet afflux de visiteurs qui viennent des quatre coins du monde pour s’y ressourcer. Et, c’est le cas de le dire, Valaam est une véritable source spirituelle témoignant de la pugnacité d’une tradition plurimillénaire qui n’est pas sur le point de se tarir.

Une tradition monastique qui perdure

Le monastère de Valaam aurait été fondé au XIe siècle, d’après les rares archives qui subsistent, par deux moines grecs ayant poussé leur désir d’évangélisation jusqu’aux confins du Nord-Ouest de la Russie, tout près de la Finlande. D’ailleurs, la racine du terme « valam » est d’origine finnoise et signifie « haute terre des montagnes » une appellation qui sied bien à ce site escarpé qui semble avoir surgi des profondeurs du Lac Ladoga.

Morning fog over Monastery Bay – 2002
Brumes matinales près d’un skite isolé sur l’archipel de Valaam

 

Littéralement immarcescible, malgré l’épreuve du temps qui aura forcé les communautés monastiques à déserter les lieux à plusieurs reprises, cette cité utopique incarne le noble désir d’évangélisation porté par Saint Germain et Saint Serge, les premiers pionniers qui venaient de la lointaine Grèce. Rappelons que le nord de la Grèce donne sur les Balkans qui, eux-mêmes, semblent prolonger les Carpates, cette imposante chaîne de montagnes de l’Europe centrale à la porte de la Sainte Russie. Il ne faut pas oublier que l’Ukraine, jouxtant les Carpates, est un état moderne qui a pris forme tout au long d’une Renaissance qui se caractérise par de longues guerres de religions et la reconfiguration de plusieurs états formés par la sédimentation d’un Moyen-Âge qui s’est prolongé sur une période de près d’un millénaire.

Au XIe siècle, au moment de la fondation du Monastère de Valaam, la Rus’ de Kiev représentait le plus grand état européen et c’est un missionnaire grec, Cyrille, qui pris les devants d’une série d’expéditions qui allait répandre l’orthodoxie de la Baltique à la mer Noire. D’ailleurs, c’est à cette époque que sera achevée la construction de la cathédrale Sainte-Sophie de Kiev, un vénérable ensemble architectural qui fut nommé en l’honneur de la cathédrale Sainte-Sophie de Constantinople, au cœur d’un Empire byzantin qui n’avait pas encore été victime des croisades. Or donc, les chrétiens orthodoxes furent, vraisemblablement, les premiers missionnaires à essaimer de la Grèce jusqu’aux confins des lointaines contrées nordiques peuplées de Vikings et autres ethnies aux origines qui se perdent dans la nuit des temps. On pourrait ajouter que la Russie, l’Ukraine et la Biélorussie sont les héritières directes de la rencontre du monde slave et du christianisme orthodoxe, à une époque où le Nord de l’Europe était sur le point de subir les premières invasions mongoles.

Un site exceptionnel

L’archipel de Valaam, situé entre la mer Blanche et la mer Baltique, représente, à lui seul, un véritable sanctuaire abritant des habitats naturels accueillant une grande biodiversité. Déjà, au beau milieu du XIXe siècle, Saint Ignace Briantchaninov, un pionnier du renouveau monacal orthodoxe, s’extasiait face à cette nature rude et généreuse : « En 1846, dans les premiers jours de septembre, j’empruntai un bateau pour me rendre au monastère Konevsky à Valaam… Un vent frileux soufflait. Des nuages blancs couraient sous le ciel en groupes séparés, comme des vols d’oiseaux migrateurs. Au large, la tempête était grandiose. Près du rivage, elle ne manquait pas non plus de beauté : les vagues coléreuses, irritables, menaçantes, en perpétuel désaccord avec les vents, se disputaient et se jetaient avec furie sur la grève, exprimant des intentions hardies ».

A monk boating in winter
Un moine solitaire navigue sur une rivière. alternativefinland.com

 

Véritables portions de la terre finlandaise, effilochées et perdues dans les eaux du plus grand lac d’Europe, Valaam c’est un peu la Jérusalem de l’hémisphère boréal. Un lieu trop improbable pour abriter ce qui allait devenir la cité monastique la plus importante du nord de l’Europe, au point où certains n’ont pas hésité à la qualifier de « Mont Athos de Russie ». Saint Ignace Briantchaninov est un précieux témoin qui a su décrire avec beaucoup d’éloquence l’impact visuel qui frappe le visiteur : « La sainte île de Valaam est une montagne de pierre dressée dans le lac qui se termine au nord par un rocher à pic. Elle est entourée d’un ensemble de petites îles qui gravitent autour d’elle comme des satellites autour d’une planète ». À l’instar d’autres cités utopiques – on pense à la cité de Paolo Soleri, érigée en plein désert de l’Arizona – Valaam prend racine sur une terre éloignée des centres d’activités peuplés par les multitudes. Et, par un salutaire effet de balancier, les monastères et autres cités abritant des communautés vivant en marge de la société représentent des oasis au cœur de l’immense désert d’une humanité coupée de ses racines spirituelles.

La solitude du moine est un roc

L’Archipel de Valaam faisait partie de la Carélie – une contrée qui s’était illustrée en luttant contre les invasions des Vikings et des premiers Croisés et qui s’était associée à la puissante cité de Novgorod – et dès le Xe siècle quelques moines téméraires allaient y construire quelques skites avant de fonder ce fameux monastère nordique qui fut qualifié de « République monacale » par les érudits du monde chrétien de l’époque. Véritable avant-poste du monde orthodoxe, le monastère de Valaam devint un centre de rassemblement et de formation spirituelle pour une foison de missionnaires qui fondèrent de nouveaux monastères, dont celui situé sur les îles Solovetski, en plein cœur de la mer Blanche. Par-delà la mer de Barents, les pionniers de ce monachisme nordique iront jusqu’à convertir des indigènes vivant en Alaska et ailleurs aux abords du Pôle Nord. Extraordinaire paradoxe que cette Odyssée nordique entreprise par des moines qui disaient s’inspirer de la vie et des œuvres des « pères du désert »  ces premiers représentants du monachisme chrétien en Égypte !

Fidèles à l’enseignement des pères du désert, les moines orthodoxes mettent leur vie commune au service des enseignements inaltérables du Christ, grand maître de la renonciation aux illusions matérielles et amant fidèle des âmes qui sollicitent sa grâce. Trop souvent nous avons tendance à oublier qu’il existe une ascèse chrétienne, comparable aux voies d’une sagesse orientale qui commande, elle aussi, de se détacher des biens de ce monde afin d’être en mesure de transcender la souffrance et la mort. D’ailleurs, le sens du sacrifice christique ne signifie-t-il pas qu’il existe une vie après la mort pour quiconque est capable de dissoudre les passions de son égo sur l’autel de l’authentique charité ? Fidèles à cet enseignement, les moines orthodoxes ont compris que les seules forces de la volonté ne suffisent pas à briser le mur des illusions pour libérer l’âme de ses scories et accélérer sa guérison. Ils s’en remettent donc au souffle puissant d’un Esprit saint qui guide la prière, activité suprême de la pratique monastique et point d’ancrage du disciple qui désire se rapprocher de la plénitude divine. L’oraison est guidée par le chapelet qui accompagne le moine dans toutes ses pérégrinations quotidiennes ; il s’agit de prier sans répit, du matin au soir, pour que l’ascète finisse par lâcher prise face aux tracas et autres distractions provoqués par un mental qu’il convient d’apaiser. In fine, c’est par une prière purifiée de tout artifice que l’initié parvient au renoncement suprême qui favorise l’état de grâce, la plénitude spirituelle. Cet idéal d’un renoncement aux illusions matérielles, préambule au véritable don de soi, concerne tous les chrétiens orthodoxes et les moines ne représentent rien d’autre qu’un corps d’élite traçant la voie aux simples croyants.

A monk
Moine plongé dans la contemplation. alternativefinland.com

 

L’enseignement cénobitique (vie monastique en communauté) ne consiste pas seulement en un ensemble de prescriptions destinées à parfaire l’ascèse pour que le disciple puisse s’élever dans la pureté du renoncement. Il y a plus, puisque les maîtres spirituels estiment que le rayonnement de l’amour divin fait en sorte que l’authentique disciple n’a plus à se préoccuper du détachement face aux choses matérielles et à l’esclavage des passions qui entravaient son désir de liberté spirituelle. C’est par amour que l’on peut se libérer des passions mortifères, cela sans même devoir renoncer à quoi que ce soit. Il s’agit, dans les faits, d’un renoncement qui est un acte positif, c’est-à-dire qu’il ne consiste pas à violenter la conscience et les affects du pratiquant. Bien que le Christ ait affirmé qu’il faille « se faire violence » les grands initiés savent que les mortifications ou autres techniques ascétiques ne représentent que des subterfuges destinés à déjouer l’emprise des passions qui détournent l’âme de sa destinée divine. Le disciple ne tente pas de se soustraire aux plaisirs du monde, il s’efforce plutôt d’être attentif à cet amour divin qui rayonne souvent de manière inattendue, au gré des événements et des rencontres qui meublent le quotidien le plus banal. Il n’est donc pas question de se délivrer du mal, mais bien plutôt d’accueillir l’amour du Christ qui n’est rien d’autre qu’une énergie spirituelle, source de toutes les métamorphoses intérieures. Et, extérieures, on serait tenté d’ajouter.

Les moines vivent en communauté, ceci afin de pouvoir s’entraider et s’encourager par le moyen du chant et de la prière collective. Le fruit de leur travail collectif et l’entraide mutuelle font en sorte de faciliter la fonction cardinale de l’ascèse : profiter de la solitude pour intérioriser la puissance d’une prière qui constitue la voie royale vers la libération. La solitude et l