Guerre hybride 8. La guerre hybride peut causer des ravages à travers l’Afrique de l’Ouest 3/4


Par Andrew Korybko – Le 31 mars 2017 – Oriental Review

Hybrid War Can Wreak Havoc Across West Africa (III)Pour continuer à analyser les pays autour de la périphérie du Nigeria, il est maintenant temps de concentrer l’attention de cette recherche sur le Cameroun, l’un des pays les plus stables et relativement prospères de toute l’Afrique. En dépit d’être le pays aux 240 groupes ethno-linguistiques distincts, le Cameroun a évité la violence tribale destructrice de ses pairs continentaux en raison principalement de son leadership fort et de son économie diversifiée. Le président Paul Biya, en poste depuis 1982, a contribué à guider son pays à travers la phase de transition après la guerre froide et à imprimer une identité unifiée sur son peuple, bien que la mort ou la retraite inévitable de ce politicien âgé va devenir un moment crucial dans l’histoire du pays qui pourrait nuire à son avenir si la transition n’est pas organisée avec soin et finesse. Si les militaires et les services de sécurité se divisent et rivalisent entre eux ou commencent à promouvoir des intérêts localisés (tribaux / ethniques) au détriment de l’unité nationale pendant cette période de transition où le pays sera vulnérable, le Cameroun risque de se transformer dangereusement en une autre version du Congo à mesure qu’il s’enfonce dans une guerre civile à plusieurs fronts.

D’autre part, le Cameroun a également un potentiel très prometteur de fonctionnement en tant qu’état de contrôle trans-régional dans la liaison entre l’Afrique de l’Ouest et l’Afrique Centrale, et son intégration décisive dans les plans de la Route de la Soie chinoise Cameroun-Tchad-Soudan (CTS) par la construction d’un chemin de fer entre ces trois états. C’est pour ces deux raisons que le Cameroun est à surveiller si attentivement par les observateurs car il peut avoir un avenir très positif ou extrêmement instable. Il semble peu probable que tout «terrain d’entente» puisse être atteint compte tenu de sa situation bien morne qui sera discutée plus tard. En outre, d’un point de vue “civilisationnel”, le Cameroun est un pays majoritairement chrétien avec une minorité musulmane géographiquement distincte qui, tout en présentant certains défis intérieurs inhérents à l’unité nationale, pourrait également constituer un avantage immatériel pour renforcer la position régionale du pays s’il peut réussir à équilibrer ces facteurs et à les utiliser comme tremplins pour une intégration plus solide avec ses voisins. Cependant, en raison de son emplacement, le Cameroun est également très sensible aux «armes de migration de masse», ce qui constitue une menace contre laquelle les services de sécurité doivent être prêts à faire face si la situation régionale devenait hors de contrôle.

Cette recherche commence par discuter de la connectivité de la Nouvelle Route de la Soie pour le Cameroun et des différents projets d’infrastructure actuellement en cours ou prévus pour le pays. Après avoir exposé l’importance géo-économique de ce pays, le travail examinera ensuite ses difficultés domestiques les plus pressantes entre les terroristes salafistes de Boko Haram et les séparatistes voisins du Biafra, ces derniers ayant le potentiel de se lier aux insurgés du “Cameroun du Sud” pour recréer le modèle nigérian de déstabilisation anti-états nord-sud / musulman-chrétien au Cameroun même. Enfin, la dernière chose qui sera discutée est la façon dont le Cameroun pourrait être jeté dans la tourmente par des «armes de migration de masse», en particulier celles qui proviennent de ses périphéries du Sud et de l’Est.

Connectivité camerounaise

L’emplacement géopolitique du Cameroun lui confère la possibilité inhérente de servir un jour comme la garde-barrière de l’Afrique de l’Ouest et Centrale en reliant ces deux régions voisines. Une partie du pays est évidemment collée à la région densément peuplée et économiquement productive du sud du Nigeria, tout en serpentant de manière intéressante vers le nord jusqu’à la frontière tchadienne, où le chemin de fer chinois CTS est envisagé pour le relier à travers le Sahara au Tchad et plus tard à la côte de la mer Rouge par le Soudan. Bien que le projet semble avoir été bloqué depuis son annonce en 2014 et que son parcours exact à travers le Cameroun et le Tchad n’ont pas encore été officiellement délimités, on sait qu’il se terminera au moins au port atlantique de Douala et traversera la capitale tchadienne de N’Djamena. Il serait logique et économique de le construire aussi parallèlement que possible au pipeline déjà existant Cameroun-Tchad qui, dans ce cas, emprunterait la route à proximité ou à travers la capitale camerounaise de Yaoundé et traverserait le sud du Tchad, évitant la plupart des régions du Nord et du Grand Nord du Cameroun (qui sont actuellement les plus menacées par Boko Haram).

Il est important de noter à propos de la Route de la Soie CTS et du pipeline Cameroun-Tchad qu’ils se terminent dans des ports différents, la première se terminant à Douala alors que ce dernier s’arrête à Kribi. Le premier des deux est le plus grand port du pays en ce moment et le plus important de toute l’Afrique centrale, tandis que le dernier est en cours de construction par les Chinois et serait le seul port en eaux profondes du Cameroun. Il est aussi été prévu d’y construire une zone industrielle. Il serait plus judicieux que ces deux ports soient connectés d’une manière ou d’une autre afin de maximiser leurs positions sur la Nouvelle Route de la Soie, ce qui est exactement prévu par plusieurs projets. Le premier concerne le chemin de fer sans escale Douala-Yaoundé lancé en 2014, tandis que le second est l’autoroute proposée Kribi-Yaoundé. Ces deux projets se croisent dans la capitale nationale, d’où ils peuvent ensuite se brancher au Tchad ou à la République centrafricaine, selon des propositions Douala-N’Djamena et Douala-Bangui.

Rouge: Yaoundé
Rose: Douala et Kribi
Or: Corridors de transport

En associant ces deux principales villes portuaires, le Cameroun envisage l’aide chinoise pour la construction d’un chemin de fer entre Edea, Kribi et Lolabe. La première ville étant située près de Douala est déjà reliée par rail, tandis que la dernière se trouve près de Kribi et serait reliée avec le sud-est du Cameroun, riche en fer, grâce au corridor ferroviaire Mbalam-Nabeda proposé. Dans l’ensemble, la vision de connectivité qui prend forme progressivement au Cameroun est celle par laquelle ses ports les plus importants de Douala et Kribi seraient reliés par rail entre eux et à la capitale, Yaoundé. De là, les biens pourraient se déplacer vers et depuis la capitale tchadienne de N’Djamena le long de la Route de la Soie CTS ou vers Bangui, la capitale de la République centrafricaine. Pour que cela soit plus facile à visualiser pour le lecteur, la carte personnalisée ci-dessous a été créée pour documenter le chemin approximatif de chaque corridor respectif.

La menace à la “démocratie nationale” du Cameroun

Après avoir exposé l’importance géo-économique du Cameroun, tant en ce qui concerne ses potentiels de connectivité domestiques qu’internationaux, la recherche examinera maintenant les problèmes internes potentiels pour relativiser ces visions d’interconnection. L’idée en résumé est que le Cameroun est affligé par les mêmes types de déstabilisations structurelles que le Nigeria, même si c’est à petite échelle, et même si cela pourrait se finir avec un effondrement à Yaoundé qui catalyserait celui d’Abuja et non l’inverse.

Cela s’explique principalement par le caractère politique et administratif de l’État camerounais, qui peut être décrit comme un système centralisé dans lequel une personnalité individuelle (Président Paul Biya) a une importance stratégique exceptionnelle dans la prise de décision. L’Occident se réfère habituellement à ces modèles comme des «dictatures», mais ils pourraient être décrits plus objectivement comme des «démocraties nationales» qui improvisent selon les conditions domestiques et ne suivent pas aveuglément le modèle standard occidental. Dans un pays aussi diversifié que le Cameroun, et avec chaque groupe ayant en général des zones géographiques définies qui pourraient un jour servir de base à des revendications politiques et territoriales (que ce soit en tant que sultanats indépendants ou autonomes, groupes régionaux, villes-états, entités tribales, etc. ), il est crucial pour une force centralisée et fédérative d’exister pour tenir le tout ensemble.

En ce qui concerne l’administration politique et le symbolisme de l’État, il s’agit sans réserve du président Biya, mais en termes pratiques sur le terrain, ce sont les  militaires et les services de sécurité. Tout comme pour les décès de Niyazov et Karimov au Turkménistan et en Ouzbékistan respectivement, les événements suivants dépendront de l’unité des militaires et des services de sécurité et de la rapidité avec laquelle l’élite va se rallier à un remplacement convenu. Si tout se passe selon le plan et s’il y a peu de perturbations et un fort sens d’unité de l’“État Profond” (unité militaire, renseignements et bureaucraties diplomatiques permanentes), une transition en douceur peut être assurée comme dans les deux cas susmentionnés. Mais si ambitions personnelles ou basées sur l’identité prennent le meilleur sur les groupes prenant les décisions et / ou gérant la sécurité, alors les conséquences pourraient être désastreuses.

Le président Paul Biya

Dans presque tous les exemples de «démocratie nationale», le décès ou la démission du dirigeant du pays constitue un événement potentiellement déclencheur de  guerre hybride avec le déchaînement d’une série de déstabilisations pré-planifiées. Les variables qui cernent la situation sont à la fois l’unité militaire-élite précédemment discutée et la confiance que les organisateurs anti-gouvernementaux ont dans leurs projets. Le meilleur scénario est que l’«État Profond» reste unifié et que les provocateurs soient pris au dépourvu et non préparés par un événement structurellement avantageux, tandis qu’à l’opposé, l’«État Profond» serait férocement divisé et les «révolutionnaires» entièrement préparés pour le lancement d’une guerre hybride. Parfois, cependant, la réalité est quelque part au milieu, l’«État Profond» est divisé et les organisateurs hostiles non préparés pour exploiter ce scénario, ou les militaires et les élites sont unifiés malgré les proxies pour le changement de régime qui se sentent assez confiant pour aller de l’avant dans leurs initiatives.

Il n’est pas clair en ce moment de savoir comment le déroulement des événements progresserait dans le cas du Cameroun, car il est difficile de trouver des informations fiables et objectives sur l’un ou l’autre de ces deux déterminants (l’unité militaire-élite et la confiance des organisateurs anti-gouvernementaux). Il reste donc à voir comment le Cameroun s’inscrit dans ce modèle. Ce qui est certain, c’est que l’élimination du président Biya de l’équation politique (que ce soit par sa mort éventuelle ou sa démission) servirait d’événement déclencheur pour exacerber les vulnérabilités existantes de la guerre hybride, présentes dans les régions du nord et sur l’ancien territoire du “Cameroun britannique”, dont on va maintenant discuter en profondeur. Il convient de rappeler au lecteur que ces deux leviers de déstabilisation peuvent être tirés à des degrés différents indépendamment de l’événement de déclenchement autour de Biya, mais que la chance d’atteindre leurs objectifs prévus augmente considérablement s’il le tempo coïncide avec ce scénario.

Déterminants géo-démographiques et tactiques militaires

Pour rafraîchir la mémoire du lecteur sur la fracture interne «religieuse et civilisationnelle» du Cameroun, environ un cinquième des citoyens du pays sont musulmans, la plupart résidant dans les régions du Nord densément peuplées, près des frontières nigériane et tchadienne. Les chrétiens, d’autre part, représentent environ 70% de la population et vivent principalement dans les régions occidentales et méridionales du Cameroun. Il est important de noter, comme dans le cas du Tchad qui a été analysé dans le chapitre précédent, que la géographie physique de chaque communauté est intrinsèquement distincte et comporte des avantages et des difficultés respectifs en matière de guerre hybride. Les musulmans du Nord habitent des terres désertiques et des prairies facilement traversables et susceptibles de faciliter l’expansionnisme rapide du Daesh local, Boko Haram, si le Cameroun devait connaître une panne de l’État à grande échelle (par exemple, au milieu des divisions pour la succession à Biya), alors que les chrétiens du Sud vivent dans des zones beaucoup plus forestière qui fonctionnent très différemment selon n’importe quel scénario de guerre hybride. Au lieu du modèle de conquête territoriale de Daesh que Boko Haram chercherait à imiter, les séparatistes du «Conseil national du Cameroun du Sud» (SCN