Agression civilisationnelle : renouveau non-occidental et ravalement de façade gauchiste


Par Andrew Korybko – Le 1er mars 2016 – Source Katehon

Dès le commencement de l’histoire connue, diverses civilisations et identités sont régulièrement entrées en conflit les unes contre les autres, ce qui constitua l’un des éléments les plus constants, les plus durables et les moins reluisants de l’aventure humaine. Quoi qu’il en soit, cette aventure se trouve au seuil d’un bouleversement palpitant : le modèle millénaire du « choc des civilisations » se trouve évincé au profit du modèle multipolaire du dialogue des civilisations élaboré par les États réfractaires et frondeurs (R&F) de la Russie, de la Chine et de l’Iran, et auquel le partenariat géo-civilisationnel des BRICS contribue également.


En ce moment sans précédent dans l’histoire, toutefois, une forme d’agression civilisationnelle remaniée est en train d’être frénétiquement déployée par les élites représentant le monde unipolaire, celles-ci cherchant désespérément à semer les graines de la discorde identitaire sur fond de suspicion mutuelle entre les puissances émergentes du monde multipolaire. Par un coup du sort ironique, des « anti-impérialistes » autoproclamés et des individus a priori bien intentionnés ont été pris dans la matrice de guerre informationnelle US de la même façon qu’une mouche est prise dans la toile d’une araignée. Qu’ils soient sciemment cooptés ou qu’ils fassent office d’« idiots utiles » certains « combattants de la résistance » se font désormais les ardents défenseurs de l’agression civilisationnelle du monde non occidental et l’avant-garde militante du nouveau fascisme.

Dans cette étude, nous commencerons par expliquer ce que l’on entend par les dangers de l’agression civilisationnelle et du nouveau fascisme, après quoi nous nous livrerons à une description des fondements essentiels de la guerre de cinquième génération. Suite à cela, nous détaillerons la façon dont l’« arme de migration de masse » des USA et de leur alliés a vivifié le renouveau non-occidental au même titre que le ravalement de façade gauchisant des menaces susmentionnées. Le sujet traité ensuite dans ce travail sera le wahhabisme sécularisé, une des synthèses de l’agression civilisationnelle et du nouveau fascisme et le potentiel que ce Frankenstein idéologique recèle pour ce qui est de perturber efficacement les processus pan-civilisationnels intégratifs de coopération. Enfin, nous conclurons cette étude en détaillant les méthodes par lesquelles les tenants du monde multipolaire peuvent résister à cette nouvelle tactique asymétrique visant à favoriser leur discorde, ainsi que sur le rôle unique que la Russie joue naturellement dans la mise en œuvre de ces méthodes.

De vieilles menaces repensées

L’agression civilisationnelle et le nouveau fascisme sont souvent incompris du fait de la prévalence d’idées reçues couramment véhiculées à leur propos, chacune d’entre elles servant à travestir ces menaces de sorte qu’elles soient plus difficiles à identifier lorsqu’elles sont ripolinées et redéployées d’une façon sortant légèrement des cadres ordinaires. Il en résulte que nombre de gens vont jusqu’à en nier l’existence lorsque ces formes inattendues sont déployées, ouvrant dangereusement la voie à la facilitation de ces processus destructeurs et amenant perfidement une multitude de gens, qui s’y seraient sincèrement opposés dans d’autres circonstances, à se muer en soutiens actifs de ces nouveaux procédés.

Agression civilisationnelle

Pour entrer dans les détails, le discours mondialiste est tel que l’on tient généralement pour acquis, particulièrement au cœur de la masse informe des Européens « blancs » et de leurs descendants − indépendamment de leur appartenance de classe − le fait que l’Occident détienne un monopole en matière d’agression civilisationnelle ; les promoteurs de cette conception mettent en exergue l’épisode historiquement bien documenté des croisades ainsi que l’ère du colonialisme classique et du néocolonialisme. Si ces faits constituent indéniablement des archétypes d’agression civilisationnelle, ils sont loin d’être les seuls et ne peuvent être imputés qu’au seul Occident. Par exemple, la civilisation turque a mené une occupation brutale des Balkans et forcé une grande partie des peuples locaux à se convertir à l’islam sous la menace de la torture et de la mise à mort ; la civilisation arabe a quant à elle raflé des millions d’esclaves noirs capturés dans les jungles africaines pour les vendre sur le marché mondial.

Tous ces faits sont répréhensibles au même degré et aucun n’est excusable, mais ils démontrent le fait que l’agression civilisationnelle a été pratiquée par une multitude de protagonistes à travers une variété de procédés pendant des millénaires, battant ainsi en brèche le mythe selon lequel seuls les Européens « blancs » et leurs descendants auraient commis des atrocités au cours de leur histoire. En outre, même si les faits en question sont certainement déplorables, ils ne constituent en rien les seules caractéristiques définissant ces différents protagonistes. En dépit de leurs bilans respectifs en termes d’agressions perpétrées contre des peuples extérieurs à leurs sphères civilisationnelles respectives, les Occidentaux, les Turcs, les Arabes et bien d’autres civilisations présentent une pléthore de caractères positifs et chacune a apporté une contribution fructueuse à l’échelle de l’humanité.

Dès lors, en tenant compte du fait que toutes les civilisations présentent des aspects historiques positifs comme négatifs, cataloguer l’une ou l’autre comme étant l’unique auteur d’agressions est fondamentalement malhonnête, le but étant d’atteindre des objectifs politiquement orientés. Par exemple, il est courant chez les propagateurs de cette approche sélective de l’histoire de véhiculer cette polémique hypocrite et artificiellement construite de « culpabilité civilisationnelle » selon laquelle la civilisation « agressive » a le devoir de prendre certaines mesures politiques pour se laver de ses péchés historiques. Dans la conception actuellement en vigueur, cela se traduit par la façon dont certains individus exhortent les pays européens à accueillir un nombre illimité de migrants culturellement dissemblables au seul motif qu’il s’agit là du seul moyen de s’amender pour le colonialisme et c’est un point crucial sur lequel nous reviendrons ultérieurement.

Nouveau fascisme

Le stéréotype autour du nouveau fascisme est grossièrement simpliste et il va de pair avec l’idée selon laquelle ce phénomène socio-politique ne peut germer qu’à l’extrême-droite de l’échiquier politique. Il est admis que l’expérience historique montre que cela s’est produit à de multiples reprises, au même titre que les documents historiques ne manquent pas pour montrer l’agressivité maintes fois déployée par la civilisation occidentale ; mais pris tels quels et sans le moindre développement, ces deux présupposés ne sont que partiellement corrects. Au même titre que l’agression civilisationnelle n’est pas du fait exclusif de l’Occident, le nouveau fascisme n’est pas uniquement lié aux tendances les plus à droite du paysage politique, pas plus qu’il n’est capable de n’émerger qu’en Europe. Si le fascisme est dépouillé du jargon racial et nationaliste spécifique qui caractérisa sa matérialisation lors de la période marquée par la Seconde Guerre mondiale et si l’on met de côté les associations économiques dont il a bénéficié (comme c’est typiquement le cas lorsque ce sujet est évoqué de nos jours) on peut aisément le résumer par l’imposition militante d’un ensemble typique de valeurs se voulant « universalistes » permettant ainsi aux analystes objectifs d’identifier plus clairement sa mise en pratique dans des contextes non-occidentaux et hors du champ de la droite, à travers le monde.

Sur la base d’une compréhension approfondie des fondements théoriques de ce qu’est véritablement le fascisme, il est possible de mobiliser cette notion en évoquant une multitude de cas sortants du cadre de l’expérience de la Seconde Guerre mondiale. L’exemple contemporain le plus parlant réside dans la violence avec laquelle les USA ont forcé des pays non-occidentaux tels que l’Afghanistan, l’Irak et la Libye à accepter leur conception de la « démocratie libérale » et des « droits de l’homme » quand bien même ces idées servent essentiellement de paravent pour justifier ex facto la décision de l’état profond de poursuivre ses objectifs géopolitiques au sein des régions prises pour cibles. Il est dès lors plus pertinent, d’un point de vue théorique, de convoquer la notion de nouveau fascisme lorsqu’il s’agit de qualifier les extrémistes islamistes, qu’on ait affaire à des acteurs non-étatiques tels que Daech ou à des États comme la Turquie néo-ottomane d’Erdogan. Ces deux types de protagonistes désirent sincèrement répandre leur sens des « valeurs » universalistes à travers le monde, y compris au moyen de procédés agressifs. Dans une acception plus strictement géographique, les dirigeants ukrainiens et les nationalistes hindous aspirent tous autant à accomplir quelque chose de semblable respectivement contre les Russes et les musulmans.

Dans les exemples cités plus haut, rien n’indique que les acteurs fascistes comportent une aile gauche et/ou « libérale-progressiste ». Les autorités ukrainiennes sont de toute évidence situées à droite, au même titre que les nationalistes hindous, toutefois il serait avisé de ne pas oublier que l’ancien président Bill Clinton était un libéral-progressiste de gauche, or cela ne l’a pas empêché de déclencher l’invasion « humanitaire » de la Somalie et de Haïti, ni de bombarder les Serbes en Bosnie et en Yougoslavie. En ayant cela bien en tête, il est possible de relier l’imposition fasciste de valeurs universalistes à la vision gauchiste, quand bien même Bill Clinton n’applique pas une forme dogmatiquement pure de cette idéologie (prouesse qu’aucun dirigeant politique n’a de toute façon été capable d’accomplir). Il est important que le lecteur garde à l’esprit la relation entre ceux qui se conçoivent comme des militants de gauche et le fascisme dans la mesure où la présente étude s’attachera à expliquer plus loin pourquoi cela s’articule pertinemment avec le problème récemment constitué du wahhabisme sécularisé.

Guerre de cinquième génération

À l’insu de la plupart des observateurs, les USA ont déjà précipité le monde dans la phase de la guerre de cinquième génération, dans laquelle des acteurs « neutres » et des procédés tels que les manifestations et l’immigration ont été mis en œuvre à des fins géostratégiques. Cela s’incarne aussi bien sous la forme des révolutions colorées que des « armes de migration de masse ». Nous nous pencherons en détail sur cette dernière notion dans la partie qui suit. Il est plus pertinent à cette heure de décrire le rôle que jouent les idées dans la guerre de cinquième génération, dans la mesure où cet objet d’étude est directement lié à l’agression civilisationnelle et au nouveau fascisme.

Toutes les civilisations, toutes les idéologies et tous les mouvements partisans comportent certains éléments préexistants qui les prédisposent à faire l’objet de manipulations extrémistes internes et d’exploitation géopolitique extérieure ; la religion islamique, les écrits théoriques de gauche et les réseaux défendant les droits des migrants se trouvent être les plus significatifs pour la présente étude. Chacun de ces éléments est susceptible d’être activé par des agents infiltrés et/ou extérieurs et leur propension à être effectivement mis en branle n’est plus à prouver. Daech et les Frères musulmans constituent les symptômes d’une vulnérabilité plus générale qui affecte l’islam, au même titre que Pol Pot est une génocidaire illustration de la façon dont l’idéologie gauchiste pourrait être mise au profit de funestes desseins. En ce qui concerne les réseaux de lutte en faveur des droits des migrants, cette cause a été cooptée via la « loi d’ajustement cubain » de 1966 (plus connue sous le nom de politique des « pieds secs, pieds mouillés ») dans le but d’optimiser la guerre démographique et économique menée contre La Havane et les part