Les crises pétrolières pour qui, pour quoi ?


Quels étaient les véritables origines de la grande crise du pétrole des années 1970 ? Politique ou épuisement de la ressource ?


Par Ugo Bardi – Le 8 novembre 2015 – Source cassandralegacy 

S’il vous arrive d’être pris sur un bateau dans une tempête majeure, comme dans cette image d’Hokusai, vous allez sûrement penser que vous subissez un choc majeur. Cependant, il est également vrai qu’aucune tempête ne modifie le niveau moyen de l’eau des océans. Donc, les tempêtes du pétrole des années 70 ont été perçues comme des chocs majeurs, mais ont-elles changé les tendances moyennes de la production de pétrole dans le monde ? Dans ce post, je soutiens qu’elles ne l’ont pas fait. Tout comme une vague en mer doit s’écraser sur un rivage, tôt ou tard, de même la production de pétrole qui avait grandi si vite dans les années 1950 et 1960, devait baisser, tôt ou tard. Et elle l’a fait.

La crise du pétrole qui a commencé au début des années 1970 est encore largement en mémoire aujourd’hui et une grande partie de l’intérêt d’étudier les aléas du marché pétrolier actuel, est dérivé d’une comparaison avec les événements de cette époque. Pourtant, il se peut aussi que la crise ait été largement mal comprise alors qu’elle était en cours et qu’elle reste encore aujourd’hui mal comprise ; souvent réduite aux manigances d’un petit groupe de cheikhs arabes diaboliques, peut-être les ancêtres des Daesh d’aujourd’hui. Mais, comme cela arrive souvent, chaque question peut avoir une explication qui est simple, évidente et totalement fausse.

La semaine dernière, il y avait une réunion à l’Université de Venise, en Italie, dédiée à cette question : quelles sont les origines du choc pétrolier et du contre-choc, il y a presque un demi-siècle ? La conférence a accueilli pendant deux jours des experts dans des matières telles que les sciences politiques, l’économie, les sciences de la communication, l’histoire et d’autres encore, et je ne vais même pas essayer de vous résumer tout ce qui a été dit. Autant dire que même après avoir étudié un sujet pendant quinze ans (comme je l’ai fait avec le pic pétrolier), il y a toujours des occasions d’apprendre quelque chose de nouveau que vous ne soupçonniez pas avant. Je suis sorti de la réunion avec la compréhension qu’il y avait un côté politique et humain important dans la grande crise du pétrole. Pourtant, je reste convaincu qu’il y a des facteurs plus profonds ; ces facteurs que les gens appellent les fondamentaux. Et, lorsqu’ils traitent avec une ressource minérale, le pétrole brut, l’épuisement est le facteur fondamental.

Non pas que je prétende avoir la réponse aux origines de la grande crise du pétrole des années 70 mais je ne peux pas m’empêcher de noter que le mot magique déplétion n’a presque jamais été mentionné lors de la réunion. C’est le problème habituel : l’épuisement des ressources reste un concept largement incompris. Pour l’industrie pétrolière, aussi longtemps que leurs stock liste des réserves existant quelque part,  le problème ne peut pas être considéré comme digne d’intérêt. Et pour les historiens, si la production de pétrole a redémarré après la crise, alors cela signifie qu’il n’y a jamais eu de manque de pétrole et que, par conséquent, la crise doit avoir eu des raisons politiques ou financières. Mais l’épuisement ne signifie pas manquer de quoi que ce soit ; c’est un phénomène progressif qui affectait déjà fortement les marchés du pétrole au moment de la crise.

Ici, je vais seulement discuter un peu du cas de l’Iran qui a été examiné lors de la réunion de Venise par Abbas Maleki, vice-ministre des Affaires étrangères de l’ancien Iran, et par Claudia Castiglioni, chercheur à l’Université de Florence en Italie. Les deux semblaient voir l’histoire du pétrole de l’Iran comme principalement le résultat de facteurs politiques et financiers. Certes, ces facteurs ont joué un rôle dans la crise mais je pensais que cela ne pouvait pas être toute l’histoire. Donc, après avoir entendu le discours de Maleki, j’ai cherché les données de la production de pétrole iranien ; elles sont ici (image en Plazak, Wikipedia):

En regardant ce graphique, je fus frappé par une curieuse pensée qui m’est venue à l’esprit, il s’agit de cette fameuse grande vague de l’image de Hokusai, que vous voyez ici, reproduite sur la droite. Regardez la forme de la courbe de production de pétrole pour la période allant de 1950 à 1980 ; cela ne ressemble-t-il pas à une vague océane qui se développe et puis s’écrase sur l’eau ? Remarquez comment la production de pétrole de l’Iran a augmenté rapidement à partir de 1955 : elle a doublé environ tous les 5 ans ce qui correspond à un taux de croissance annuelle d’environ 15%. Et maintenant vous vous demandez : pendant combien de temps quoi que ce soit peut-il doubler tous les cinq ans ?

Si vous réfléchissez à ce sujet, ça n’a pas beaucoup de sens de se demander pourquoi la production de l’Iran s’est effondrée ; c’était nécessaire. Tout comme une vague, elle doit retomber tôt ou tard. Garder cette production de pétrole en hausse pendant un temps plus long aurait nécessité non seulement d’y faire correspondre des investissements pour accompagner ce taux de doublement rapide, mais aussi de les augmenter encore afin de surmonter l’épuisement progressif des ressources pétrolières faciles [Rendements décroissants, NdT].

Je pense qu’il est faux de dire que la révolution a provoqué l’effondrement de la production du pétrole de l’Iran. Mais il serait tout aussi faux de dire que la révolution iranienne a été causée par l’effondrement de la production. Les deux phénomènes sont allés ensemble en se renforçant mutuellement ; un exemple de plus d’un autre concept méconnu : celui de la rétroaction positive. Le même phénomène toucha l’Union soviétique mais l’Iran s’est avéré être plus résistante : le pays a survécu à la révolution, au choc pétrolier, aux sanctions économiques et à une guerre majeure. Lentement, l’Iran a atteint une nouvelle stabilité, l’industrie pétrolière a été reconstruite ; et l’Iran est devenu à nouveau un pays exportateur de pétrole, même si la production n’a jamais atteint le niveau de pointe de 1979 (et probablement ne le fera jamais).

L’intérêt de la grande crise du pétrole des années 1970 et 1980 n’est pas seulement un jeu pour les historiens universitaires ; c’est quelque chose qui a profondément affecté l’histoire du monde et elle affecte encore notre perception des facteurs concernant la fourniture de pétrole brut dont, aujourd’hui, nous avons tant besoin, et même plus encore que nous n’en avions besoin à ce moment. Donc, il y a une question cruciale à poser : pourrions-nous voir une autre grande crise du pétrole dans un avenir proche ?

Comme toujours, l’avenir est obscur, mais au moins pas au-delà de toutes les conjectures. Aujourd’hui, nous ne voyons dans aucun pays (à une exception près) la production de pétrole grimper de plus en plus rapidement comme ce fut le cas pour l’Iran et d’autres avant la grande crise. Par conséquent, il semble peu probable que nous reverrons un effondrement brutal, similaire à celui observé en Iran dans les années 1970 (en dehors de l’exception ci-dessus qui semble s’être déjà bien écrasée). Néanmoins, le problème de l’épuisement reste, et il ne peut que grandir au fur et à mesure que le pétrole est extrait et brûlé. Donc, nous nous dirigeons vers un avenir difficile ; nous pourrions ne pas voir un autre choc pétrolier mais un déclin du pétrole, même un déclin rapide, très probablement, oui.

Hugo Bardi

Traduit par Hervé, édité par jj, relu par Literato pour le Saker Francophone

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