Quel avenir pour le travail ? Impasse économique et abîme social [2/5]

Fixation sur l’économie et déni de la société


Par Alberto Rabilotta et Michel Agnaïeff – Le 31 janvier 2016

Si quelque chose définit bien la dislocation sociale en cours, c’est l’incertitude autour du travail-emploi. La déconnexion radicale et rapide de l’économie par rapport à la société, provoquée par les politiques néolibérales, a transformé l’enjeu du chômage massif et de la précarisation de l’emploi en un enjeu de survie pour la société actuelle, et en défi fondamental pour la société qu’il faudra créer dans l’avenir.

Dans la pensée économique dominante, la thèse est que l’automatisation éliminera simplement des catégories d’emplois devenues obsolètes et les remplacera par de nouvelles, contribuant même à accroître le nombre d’emplois. Avec l’ensemble des autres nouvelles technologies, l’automatisation facilitera de nouvelles découvertes qui permettront la conception de nouveaux produits et en conséquence la création de nouveaux emplois. En outre, l’automatisation poussera les travailleurs moins qualifiés à grimper dans l’échelle de la qualification pour pouvoir occuper ces nouveaux emplois. Dans un tel contexte, l’enjeu sera principalement la formation. Il s’agira simplement, selon cette pensée, d’une évolution semblable à celle qui s’était produite lors de la généralisation de l’emploi des machines industrielles dans les usines dans la période précédente. Rappelons qu’en effet cette généralisation avait contribué alors à la croissance des emplois et à la création de nouvelles catégories de travail plus intéressantes et mieux rémunérées, participant ainsi à l’affirmation graduelle d’une citoyenneté au travail, d’une citoyenneté industrielle.

De façon similaire, les logiciels, les algorithmes, les robots et autres applications cybernétiques inscriront les êtres humains, toujours selon la pensée dominante, dans un nouveau cercle vertueux du développement, notamment en les propulsant vers des tâches de haute valeur croissante. À la limite, ces tâches de valeur croissante leur permettront de mieux affirmer leur dimension humaine, en atténuant la pénibilité du travail et en libérant les talents selon les potentiels individuels. Dans la foulée de Schumpeter, l’automatisation n’est finalement abordée que comme un simple épisode de la destruction créatrice à l’œuvre. Et ses conséquences sociales sont traitées comme allant de soi et se retrouvent de la sorte banalisées.

Si le passé peut être utile pour prédire l’avenir, il n’en est toutefois nullement garant. Peut-on vraiment prétendre que cet âge de la machine intelligente est encore comparable à celui inauguré par la machine à vapeur ? Prend-on suffisamment en compte les spécificités de la mutation économique et sociale que la généralisation de l’automatisation est en train de provoquer ? Plus précisément, si le robot remplace le travailleur, qui consommera ? Avec quel pouvoir d’achat ? Comment se maintiendra la demande dans ces conditions ? Qu’en ira-t-il de la croissance qui est un besoin systémique du capitalisme ? Qu’en ira-t-il aussi de la formation même du capital, car de l’argent thésaurisé, des marchandises invendues, des valeurs immobiles ne constituent pas du capital, mais tout au plus des valeurs en attente de le devenir ? Quelle réponse sociale pourra-t-on donner au délitement du mariage de raison entre le capital et le salariat qui a caractérisé l’ère industrielle précédente ? Comment pourra-t-on faire dépendre le revenu de chacun de la quantité du travail qu’il fournit ?

Plus largement, vers quelle société mènerait la destruction des emplois si la croissance économique n’était plus au rendez-vous ? Et que se vérifiait, par exemple, la thèse de Robert J. Gordon, de l’Université Northwestern, selon laquelle les innovations n’auront plus à l’avenir le même potentiel en matière de croissance que par le passé ? Qu’adviendrait-il de cette société si se révélait exacte son opinion voulant que la croissance économique rapide enregistrée après 1750, pendant quelque 250 ans, ne soit finalement qu’un épisode unique et exceptionnel dans l’histoire de l’humanité ?

Les extrapolations que se permet la pensée économique dominante au sujet de l’évolution future des emplois reposent beaucoup sur le caractère comparable des âges de la machine. Rien n’est pourtant acquis quant à cette comparabilité. La rupture de la continuité avec l’ère industrielle d’où nous sortons est bien mise en évidence par Brynjolfsson et McAfee, deux penseurs américains, dans The Second Machine Age (Le Deuxième âge de la machine). Tout au long du premier âge de la machine, le rapport entre la machine et l’être humain était celui de la complémentarité. La machine permettait à l’être humain de décupler sa force et ses habiletés, tout en demeurant sous sa commande. D’ailleurs, plus la machine évoluait, plus la présence de l’être humain devenait nécessaire pour la contrôler. Dans le deuxième âge, le rapport glisse plutôt vers la substitution de l’être humain par la machine, l’automatisation facilitant de plus en plus la délégation du système de contrôle à la machine devenue plus performante que l’être humain dans cette tâche. La présence de ce dernier devient ainsi rapidement de moins en moins nécessaire, les machines doublant maintenant de puissance tous les deux ans.

Stimulé par la création sans cesse croissante d’informations numérisées et par les nouvelles façons de combiner les idées existantes pour en générer de meilleures, un véritable ouragan technologique déferle sur l’économie et bouleverse le marché du travail. Il se reflète déjà dans les indicateurs économiques récents. Les emplois et les salaires plongent tandis que la productivité et les profits explosent. Si les technologies numérisées donnent les moyens de produire l’abondance, elles créent aussi les conditions pour qu’elle soit très mal partagée. Il s’agit là d’ailleurs d’une caractéristique qui n’a rien de fortuit ni de temporaire. Cette caractéristique découle du régime de propriété, certes, mais également de la manière dont les technologies numérisées fonctionnent et de l’utilisation qui en est faite.

Combinatoires et exponentielles, ces technologies engendrent une dynamique économique inédite où un avantage relatif d’un produit se transforme en facteur de domination presque totale d’un créneau de marché et où le gagnant rafle toute la mise. Elles favorisent également le capital au détriment du travail, le travail qualifié au détriment du travail non qualifié et les agents économiques superstars, capables de conquérir des marchés mondiaux et de les verrouiller, au détriment des agents économiques locaux.

Il est douteux également que la révolution numérique en cours produise une abondance d’emplois intéressants et bien rémunérés. Elle en produira un bon nombre certes, mais pas dans la quantité que laisse sous-entendre la pensée économique dominante quand elle avance qu’il suffira aux travailleurs d’améliorer leurs qualifications et leurs compétences pour grimper l’échelle vers des tâches de valeur croissante. C’est un message rassurant qui tient toutefois du mythe, car seul un nombre relativement réduit de travailleurs pourra accéder aux catégories de travail plus nobles. Qu’adviendra-t-il des autres ? Un premier contingent demeurera confiné au bas de l’échelle où il se trouvait déjà, un deuxième contingent glissera du milieu de cette échelle vers le bas et un troisième se retrouvera carrément sans emploi.

Nous assistons d’ailleurs déjà à la disparition des emplois peu ou moyennement qualifiés et à la migration forcée des travailleurs : soit vers des emplois moins bien rémunérés, aux conditions souvent plus pénibles et n’offrant aucune sécurité d’emploi, soit carrément vers la sortie du marché du travail. Nous assistons en fait à une polarisation graduelle du marché du travail, entre des emplois peu qualifiés et mal payés et des emplois plus gratifiants et mieux rémunérés. Pour David Autor, un expert du travail du MIT, cette polarisation du marché du travail, aux États-Unis et dans seize États membres de l’Union européenne, est le véritable inconvénient de l’automatisation depuis déjà quelque temps.

Il ne s’agit pas cependant du seul effet de la révolution numérique. Si cette dernière produit des catégories de travail intéressantes au haut de l’échelle, elle contribue en revanche puissamment à l’insécurité d’emploi et à la pénibilité des tâches dans les catégories reléguées ou en voie d’être reléguées au bas de l’échelle. Des conditions propices à la surexploitation des travailleurs se mettent ainsi en place. Dans son ouvrage intitulé Mindless – Why Smarter Machines are Making Dumber Humans, Simon Head décrit comment les systèmes de gestion semi-automatisés ont déjà transformé les conditions de travail dans les entrepôts, les banques ou les centres d’appel. Ces systèmes permettent de suivre à la trace des salariés dans l’exécution de leur tâche, de juger de leur performance et de les congédier au besoin. De plus, la gestion à distance, à partir d’un écran, évite aux responsables le désagrément de se confronter aux salariés et de tenir compte de leur situation particulière.

Simon Head donne en exemple le fonctionnement des entrepôts de la compagnie Amazon. Les algorithmes de cette entreprise prennent les commandes entrantes et créent immédiatement une marche à suivre pour le préposé. Ce dernier doit se conformer à cette marche à suivre et respecter le temps imparti pour l’exécution de l’ensemble des gestes et des déplacements à effectuer, et ce, sous peine de congédiement. Les préposés étant engagés à titre d’intérimaires, les gestionnaires peuvent se départir aisément des travailleurs qui n’arrivent plus à maintenir le rythme imposé. Ils remplacent ainsi rapidement un travailleur par un autre et réussissent de surcroît à garder de la sorte les salaires au plus bas.

En fait, il s’agit là d’un retour à des conditions d’exploitation abusive rendu possible par la combinaison des méthodes dites d’organisation scientifique du travail (OST) avec les avantages en matière de suivi et de contrôle des systèmes d’information. Cette combinaison donne un élan nouveau à la propension de l’OST de créer des milieux de travail contrôlés de haut en bas, où les travailleurs sont dépouillés de leur compétence et de toute satisfaction dans l’exécution des tâches. Précisons cependant que c’est la combinaison des deux qui a surtout des effets insidieux et non l’automatisation en soi.

Alberto Rabilotta est un journaliste canadien indépendant, ancien correspondant au Canada des agences Prensa latina (PL) et Notimex (NTX).

Michel Agnaïeff est un ancien dirigeant syndical québécois et un ex-président de la Commission canadienne pour l’UNESCO.

Relu par nadine pour le Saker Francophone

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