Pourquoi les dragons et les hommes aiment-ils tant l’or ?


Par Ugo Bardi – Le 9 décembre 2018 – Source CassandraLegacy


Nous, les humains, aimons tellement l’or que nous avons même imaginé que des reptiles géants et volants partageraient notre amour pour le métal jaune. Cette curieuse vision des motivations du dragon a une certaine logique, bien qu’il faille du travail pour la comprendre. Mais il est sûr que l’or a été important dans l’histoire de l’humanité depuis l’époque, il y a au moins cinq mille ans, où nos ancêtres sumériens ont commencé à collectionner l’or et à l’utiliser pour soutenir le pouvoir et le prestige de leurs grands hommes, les Lugals.


Cassandra’s Legacy a publié plusieurs articles consacrés à l’or. Ci-dessous, une réflexion de Pepi Cima, voici quelques liens vers d’anciens articles.

Ugo Bardi

Qu’a fait l’or pour nous ?

Se pourrait-il qu’à l’époque moderne, l’extraction de l’or soit complètement inutile, très coûteuse et terriblement nuisible à l’environnement et que personne n’y ait sérieusement pensé ? L’or pourrait-il acquérir un statut pas trop différent de celui de la corne du rhinocéros ?

Warren Buffet, l’investisseur le plus vénéré de tous les temps, dit : « L’or est extrait du sol en Afrique, ou quelque part. Ensuite, on le fait fondre, on creuse un autre trou, on l’enterre de nouveau et on paie des gens pour qu’ils le gardent. Il n’a aucune utilité. Quiconque nous regardant depuis Mars se gratterait la tête. »

L’économie actuelle de l’or est très coûteuse pour l’environnement et pour nos réserves de combustibles fossiles. Les réserves bancaires en or, équivalentes à des dizaines d’années d’utilisation industrielle du métal, pourraient être vendues sur le marché libre pour réduire l’extraction de l’or et ses aspects négatifs environnementaux et sociaux sans affecter ses utilisations industrielles.

Les faits sur l’exploitation de l’or

La production mondiale d’or a totalisé environ 3 300 tonnes en 2017.Dix mines d’or répertoriées sont responsables de près de 30% de la production mondiale, les mines restantes sont des mines privées non répertoriées et de très nombreuses petites mines artisanales (PMA). Les PMA, activées par l’envolée du prix de l’or, sont devenues ces dernières années une source lucrative de revenus dans des pays comme la Thaïlande, le Pérou et le Sénégal.

Elles concernent un grand nombre de personnes, une estimation largement répandue est que plus de cent millions de personnes dans le monde dépendent directement ou indirectement des PMA pour leur subsistance. Rien qu’en Afrique, plus de 6 millions de personnes sont directement employées dans des PMA.

L’exploitation minière de l’or est une très grande industrie en termes absolus : en 2017, la capitalisation boursière des 20 premières sociétés aurifères publiques s’élevait à 140 milliard de dollars, contre 1 250 milliard de dollars pour les sociétés pétrolières de comparaison en 2018.

La Chine, le plus grand producteur d’or au monde représentait, en 2016, environ 14 % de la production annuelle totale, mais aucune région ne domine à elle seule. L’Asie dans son ensemble produit 23 % de tout l’or nouvellement extrait. L’Amérique centrale et l’Amérique du Sud produisent environ 17% du total. Environ 19% de la production provient d’Afrique et 14% de l’ex-URSS.

L’augmentation du prix de l’or et les faibles coûts de l’énergie encouragent l’exploitation de minerais de moins en moins riches dans des mines de plus en plus grandes [et profondes, NdT].

L’or et l’environnement

Les conséquences de toutes ces activités minières sont les dommages causés aux terres par la déforestation et la destruction de l’environnement dans la mine et ses environs. Son impact est particulièrement dommageable parce qu’il se produit surtout dans des régions vierges, comme par exemple les énormes mines de Las Claritas dans la région indienne des Caraïbes au Venezuela et El Sauzal dans la région étonnamment belle de Tarahumara dans l’État du Chihuahua au nord du Mexique.

Un rapide coup d’œil aux photos aériennes de Google Earth, ( 6°11’35.00 « N, 61°26’9.60 « W et 26°59’52.73 « N, 107°54’3.51 « W, sont les coordonnées géographiques relatives) suffirait pour se faire une idée des dégâts physiques. Les mines artisanales et à de petites échelles sont responsables de ravages similaires, à plus petite échelle, mais en grand nombre.

L’extraction de l’or est particulièrement destructrice également du point de vue de la pollution : le mercure et le cyanure sont les deux principaux produits chimiques utilisés dans l’extraction de l’or.

Pour chaque gramme d’or produit par le procédé d’amalgamation, entre un et deux grammes de mercure sont libérés sous forme métallique ou de vapeur. L’ONUDI (Organisation des Nations Unies pour le développement industriel) estime que les petites mines d’or sont responsables d’environ un tiers des émissions mondiales de mercure.

Selon l’Office fédéral de l’environnement (OFEV), 2 000 tonnes de mercure provenant des activités humaines, telles que les centrales à charbon et les mines d’or, sont rejetées chaque année dans l’atmosphère. Le métal lourd se trouve sur le site de contamination, mais en raison de son extrême volatilité, il se trouve également à des endroits éloignés de l’endroit où il a été rejeté à l’origine.

Le cyanure, principalement utilisé dans les grandes mines industrielles, est très toxique. Les minerais à faible teneur sont empilés en tas et pulvérisés avec une solution de cyanure à une concentration d’environ un kilogramme de NaCn par tonne de minerai, juste quelques grammes d’or. Le métal précieux est associé au cyanure pour former des dérivés solubles, par exemple Au(Cn)2. La « liqueur en gestation » est séparée des solides qui sont ensuite rejetés dans un bassin de décantation ou en tas, l’or récupérable ayant été retiré. Le métal est récupéré de la « solution active » par réduction avec de la poussière de zinc ou par adsorption sur des charbons actifs. Ce processus peut entraîner des problèmes environnementaux et sanitaires. Un certain nombre de catastrophes environnementales ont suivi le débordement des bassins de résidus des mines d’or. La contamination des cours d’eau par le cyanure a entraîné de nombreux cas de mortalité humaine et d’espèces aquatiques.

La Suisse abrite le centre de compétence en matière de politique environnementale pour les produits chimiques et les déchets toxiques à Genève, le Fonds pour l’environnement mondial (FEM), une organisation bénévole de coopération environnementale de 183 pays membres. Par coïncidence, la majeure partie de l’or produit dans le monde transite physiquement par les affineries suisses. En 2017, 2 404 tonnes métriques d’or brut ont été importées dans le pays, pour une valeur de 70 milliards de Francs Suisse, et 67 milliards ont été exportés. Seul le secteur chimique/pharmaceutique est plus important avec 98 milliards.

L’exploitation de l’or et l’environnement social

La dégradation de l’environnement social est également un problème connexe. Bien que la grande majorité des mines artisanales entreprennent une activité de subsistance vitale, il existe des preuves solides que des éléments du crime organisé sont impliqués. De nombreux acteurs ont tout intérêt à maintenir le statu quo de l’informalité et de l’illégalité, par exemple en raison de programmes de blanchiment d’argent ou de contrebande ou de soutien à la guerre civile. Les incidents sont liés à un environnement de travail insalubre, au travail des enfants et aux violations des droits de l’homme. Certains ont peu à voir avec la société minière, mais ont lieu sur les concessions minières ou à proximité immédiate de celles-ci.

De plus, les grandes mines industrielles ne fournissent pas nécessairement des emplois aux populations locales non qualifiées, comme c’est le cas des mines dans les territoires de Tarahumara, au nord du Mexique, où pratiquement aucune personne de la région n’est employée et où tous les travailleurs miniers entrent et sortent par avion des régions voisines vers une mine autrement isolée.

L’exploitation de l’or et l’énergie

L’exploitation de l’or est une industrie très énergivore. En 2013, l’EIA a rapporté que les 5 plus grandes sociétés minières aurifères utilisaient 104 litres de carburant diesel par once d’or extraite, à plus de 10% du coût d’extraction au prix du diesel hors taxes. Aux tarifs européens à la pompe, cela aurait représenté près de la moitié des coûts de production.

D’ailleurs, le Bitcoin perpétue le gaspillage énergétique de l’or, une autre forme d’argent qui s’est matérialisée comme un cauchemar environnemental.

Il existe une littérature abondante sur le recyclage de l’or et celui-ci est souvent cité comme exemple de virtuosité de l’économie circulaire. Malheureusement, c’est un exemple de quelque chose dont nous sommes déjà saturés. Une vision plus large du fonctionnement du « système » est absolument nécessaire.

Économie de l’or

La plupart de l’or extrait de la terre dans l’histoire de l’humanité est encore stocké quelque part car il est précieux et ne se corrompt pas. D’un point de vue chimique.

Les meilleures estimations actuellement disponibles suggèrent qu’environ 190 000 tonnes d’or ont été extraites au cours de l’histoire, dont les deux tiers environ depuis 1950. En raison de son indestructibilité, la quasi-totalité est encore présente sous une forme ou une autre. Sur terre, nous conservons un stock d’or suffisamment important pour nous permettre de continuer pendant plus de 100 ans. Mais pour aller où ? Environ 20% de la production est utilisée dans les contacts électriques et les bijoux, mais la plupart du temps comme réserve de valeur d’une manière ou d’une autre.

Beaucoup considèrent l’or comme quelque chose sans lequel les marchés financiers ne fonctionneraient pas.

D’autre part, les problèmes de liquidité d’un système monétaire basé sur l’or ont poussé l’administration Nixon à abandonner l’étalon-or et, à partir de là, aucune monnaie n’a eu de ressources naturelles pour se garantir [La Libye aurait essayé et le Venezuela s’y risquerait, NdT]. Tout l’argent est maintenant créé à partir de rien, à 95 % environ par le biais de prêts bancaires commerciaux.

S’il y a une chose sur laquelle tous les économistes semblent s’entendre, c’est que l’étalon-or est une mauvaise idée pour une économie moderne.

La plupart des gens n’ont pas une opinion claire sur la raison d’économiser de l’or comme réserve de valeur, mais de toute façon, beaucoup cachent de l’or dans des coffres. Freud interprétait ce comportement comme à son habitude.

D’éminents économistes semblent avoir une idée plus précise du sujet, par exemple, dans cet extrait de la théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie, partie VI, Keynes a dit avec un sens de l’humour digne d’un sketch de Monty Python :

« Tout comme les dépenses de guerres ont été la seule forme d’emprunt à grande échelle que les hommes d’État ont estimé justifiable, l’extraction de l’or est le seul prétexte pour creuser des trous dans le sol car cela est recommandé par les banquiers comme une saine finance ; et chacune de ces activités a joué son rôle dans le progrès … »

L’or et les banques

Les gouvernements semblent savoir tout ce qu’il y a à savoir et dans leurs coffres-forts, ils accumulent de l’or en quantités gigantesques et à un coût énorme.

Les réserves de la banque centrale se composent de devises et de métaux précieux, principalement de l’or. Le tableau suivant montre la répartition de l’or des banques centrales entre les pays, en pourcentage de leurs réserves et en grammes par habitant. Il est intéressant de noter que les deux plus grandes économies, les États-Unis et la Chine, se situent de part et d’autre du spectre. Le pourcentage élevé des réserves américaines, 75%, est dû à la conviction que le dollar américain n’a pas besoin de beaucoup en termes de réserves de devises étrangères, son poids sur les marchés mondiaux le rend crédible par lui-même.

Le faible pourcentage de la Chine reflète le jeune âge de ce pays en tant que puissance financière/industrielle mondiale. La théorie moderne de l’argent ne soutient pas l’utilisation de l’or physique comme réserve monétaire.

Collectivement, à la fin de 2015, les banques centrales détenaient environ 31 400 tonnes d’or, soit environ un cinquième de tout l’or jamais extrait. De plus, ces avoirs sont fortement concentrés dans les économies avancées d’Europe occidentale et d’Amérique du Nord, héritage de l’époque de l’étalon-or. Cela signifie que les banques centrales disposent d’un immense pouvoir pour fixer les prix sur le marché de l’or, ce qui est crucial pour le sort des mines d’or partout dans le monde. C’est pourquoi les principales banques centrales européennes ont signé en 1999 l’Accord sur l’or des banques centrales (CBGA), qui limite la quantité d’or que les signataires peuvent vendre collectivement au cours d’une année donnée. Il y a eu depuis trois autres accords de 5 ans, en 2004, 2009 et 2014, et les signataires ont déclaré qu’ils n’ont pas l’intention de vendre des quantités importantes d’or. Les banques centrales se sont engagées à être les gardiennes de la stabilité des marchés et à ne pas se livrer à des ventes d’or à grande échelle non coordonnées. Sont-elles également conscientes de leurs responsabilités environnementales ?

Quoi faire avec l’or

Pouvons-nous faire quelque chose d’utile avec ces énormes réserves d’or ? Oui, nous pouvons exploiter l’énorme investissement de travail fait par l’humanité depuis l’histoire ancienne au profit de l’environnement physique et social dans lequel nous vivons maintenant, sans affecter les utilisations actuelles du métal.

Reconnaissant le peu d’utilité de la thésaurisation des réserves d’or actuelles, la plupart des gouvernements pourraient accepter de destiner leur or à un usage civil en rapport avec l’exploitation de l’or. Ils pourraient le faire pendant des dizaines d’années consécutives sans répercussions pratiques. Un avantage secondaire serait aussi celui de réduire l’attrait de l’or pour le recyclage de l’argent illégal et la fraude fiscale. Nos réserves de combustibles fossiles en bénéficieraient également.

Conclusions

La fin de la vente commerciale des réserves d’or représenterait une grande victoire de la cause environnementale sur la superstition et la peur du mauvais ennemi, un bon point de départ pour réexaminer les priorités de notre économie et la relation avec un environnement dégradé.

L’industrie de l’or est un exemple flagrant du mauvais fonctionnement des boucles de rétroaction de la demande et de l’offre de nos échanges. Notre main droite ne sait pas ce que fait la main gauche.

L’offre d’énergie et de main-d’œuvre est beaucoup plus surveillée que la demande. Nous étudions et investissons dans de nouvelles sources d’énergie plutôt que de penser à ce qu’il faut faire avec ce qu’elles produisent.

Savons-nous si nous développons tant d’activité et de destruction pour une bonne raison ? Ce sujet est-il abordé ? Les législateurs prennent-ils des initiatives proactives, comme ils le font pour le kilométrage des véhicules ? Avec les voitures, nous nous déplaçons pour le travail et le plaisir, et nous devrions nous aussi nous poser la question, mais que faisons-nous avec l’or ?

Se pourrait-il qu’à l’époque moderne, l’extraction de l’or soit complètement inutile, très coûteuse et terriblement nuisible pour l’environnement et que personne n’y ait sérieusement pensé ? L’or pourrait-il acquérir un statut pas trop différent de celui de la corne du rhinocéros ?

La tragédie de l’or ne cesse de me rappeler l’exécution de Tegucigalpa par les conquistadors après avoir exigé une rançon en or. Les acteurs sont différents mais la fin de cette triste histoire n’est toujours pas en vue.

Ce bijou inca, art très original et très beau a été fondu pour payer la rançon de Tegucigalpa.

Pepi Cima

Note du Saker Francophone

L'auteur a dû rater les informations depuis quelques années. Les Américains militarisent le dollar depuis les années 2000 pendant que tous les autres pays essaient de s'en passer pour échapper à l'emprise de l'Empire. Face à l'effondrement de la confiance dans la monnaie fiduciaire (sic), on assiste au contraire au retour de l'or comme actif de réserve sur lequel adosser une monnaie. Malheureusement, si les espoirs de l'auteur sont louables, ses espérances ne sont pas à l'ordre du jour, loin s'en faut.

Traduit par Hervé, relu par jj pour le Saker Francophone

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