Oliver Stone parle de son nouveau documentaire, Conversations avec M. Poutine


Alors que la communauté du renseignement, le Congrès et la presse enquêtent sur la prétendue ingérence russe dans les élections présidentielles aux États-Unis, Stone montre l’histoire vue du côté de Poutine.


Par Ed Rampell – Le 12 juin 2017 – Source The Nation

Oliver Stone, l’interprète Serguei Choudinov et le président Vladimir Poutine dans une scène du documentaire (Komandir / Courtesy of Showtime)

Trois fois primé aux Oscars, Oliver Stone — vétéran du Vietnam et décoré du Purple Heart pour certains des plus grands films contre la guerre de Hollywood — était interviewé lors de la commémoration du Jour J dans son bureau de Santa Monica. La caractéristique de l’œuvre cinématographique de Stone est qu’il a créé des contre-récits artistiques qui ont suscité l’opposition contre lui non seulement des forces gouvernementales mais également des médias dominants. En 1986, lorsque le président Ronald Reagan menait l’opération secrète Iran-Contra, Stone a montré l’autre face de l’histoire en Amérique centrale dans son fascinant Salvador. Plus tard cette année-là et en 1989, avec l’Oscar du meilleur film sur le Vietnam pour Platoon et la nomination pour le meilleur film Born on the Fourth of July, Stone a défié le militarisme avec ses classiques sur l’enfer de la guerre. Alors que Reagan vantait un capitalisme débridé, Stone questionnait en 1987, dans Wall Street, l’ethos selon lequel « la cupidité est une bonne chose ». Le film de Stone peut-être le plus mémorable est sa démolition du rapport de la commission Warren dans JFK, de 1991, impliquant des agents du renseignement américains dans l’assassinat de Kennedy. Et, dans sa colossale série documentaire de 796 minutes en 2012, Untold History of the United States, Stone a présenté de façon convaincante une vision alternative de la Guerre froide, et plus encore.

Aujourd’hui, Stone est de retour avec The Putin Interviews [Conversations avec M. Poutine]. Tandis que la communauté du renseignement, le Congrès et la presse enquêtent sur l’ingérence russe dans l’élection présidentielle américaine et une éventuelle collusion avec la campagne de Trump et la présidence, Stone, utilisant son accès rare au président russe, ose montrer le côté Vladimir Poutine de l’histoire. Au cours d’une interview approfondie avec The Nation, Stone a adopté une vision longue de l’histoire et a souligné qu’il exprimait souvent ce qu’il avait compris des points de vue de Poutine. Nous avons parlé d’Edward Snowden, du nouveau maccarthysme, de la Syrie, de Donald Trump, de l’Ukraine, des médias dominants, de Hillary Clinton, de Julian Assange, de Bernie Sanders, de la Nouvelle guerre froide, de Megyn Kelly, de la guerre et de la paix, et de Poutine. L’interview a été modifiée et condensée par souci de clarté

The Nation : – Parlez-nous du calendrier de The Putin Interviews.

Oliver Stone :The Putin Interviews a commencé en juin 2015. Nous venions de terminer de tourner Snowden — nous sommes allés à Moscou pour filmer la dernière scène avec Ed Snowden. Nous sommes restés quelques jours de plus et nous sommes allés au Kremlin voir M. Poutine pour notre premier entretien. Puis nous avons prolongé ce voyage de deux jours et donc nous avons eu plusieurs interviews. Nous y sommes retournés au début de l’année suivante et au milieu de 2016 – et chaque fois, différentes interviews, à Sotchi… dans la datcha — c’était attrape ce que tu peux. Son temps était très restreint ; il travaille de longues heures. Souvent, il partait à une heure du matin et disait : « J’ai une autre réunion. »

Il se discipline et prend une bonne nuit de sommeil. Il était frais chaque jour – il n’était jamais fatigué, contrairement à moi. Très, très discipliné, ça lui vient probablement du judo… Il portait un complet et une cravate et paraissait très soigné quelle que soit l’heure. Il n’a jamais eu besoin d’aller aux toilettes… Il a fait cela depuis plus de 16 ans. J’ai mentionné la manière dont Reagan réglait ses affaires – il ne délègue pas, il entre dans le mécanisme de chaque situation. Cela m’a impressionné… Poutine est un dirigeant en accord avec ses valeurs conservatives.

Le quatrième voyage – nous espérions avoir terminé… Ce n’était pas prévu – après l’élection américaine, une nouvelle série de problèmes a surgi. Nous avons donc décidé d’y retourner en février 2017 et de réaliser un dernier épisode, post-Trump. Il est beaucoup consacré à Trump – mais ce n’est pas seulement au présent, il remonte en arrière et englobe 17 années, nous racontant le temps passé par Poutine à son poste, ce qui est très important pour comprendre la situation actuelle. Les Américains tendent à penser sur le moment – le gros titre, les nouvelles. Cela ne marche pas comme ça, la politique, les relations entre les pays prennent du temps… Malheureusement, nous n’avons pas cette capacité, avec le monde des médias faisant pression pour obtenir une réponse immédiate, comme Bush poussé à dire : « J’ai regardé dans son âme et j’ai trouvé un homme en qui je peux faire confiance »… Des relations comme celle-là ne sont fabriquées que pour la caméra.

Il aurait pu interrompre à chaque moment. Si les interviews avaient été ennuyeuses, mes questions futiles, je pense qu’il aurait arrêté plus tôt. Je pense que j’ai maintenu son intérêt en dansant, en faisant ce qu’un réalisateur fait avec des acteurs, les incitant à vouloir jouer les scènes, en maintenant l’intérêt. C’est une qualité que j’ai acquise au fil des années avec des acteurs. Je l’ai fait avec des chefs d’État, Castro, Netanyahou, Arafat…

Au total, nous avons eu 19 heures de film. Nous les avons réduit à quatre heures – c’est un bon rapport de 20%. Nous avions 22 heures ensemble… Il n’y a pas d’argent russe du tout dans le financement de The Putin Interviews

– Quelle est la signification de votre documentaire, qui sort à un moment où les relations entre les États-Unis et la Russie se détériorent, avec ces accusations de piratage des élections ?

Stone : – Ce n’était pas prévu comme ça. C’est une nouvelle crise dans une longue suite de crises. Les États-Unis ont toujours dominé les médias et raconté leur version de l’histoire avec des gros titres dans le monde entier. Vous devez prendre en compte qu’ils n’incluent jamais le point de vue russe, qui n’a jamais été correctement présenté aux Américains. Et lorsqu’il l’a été, il paraît présenté avec sarcasme, en se moquant – ce n’est pas une bonne manière de faire des affaires. Donc ce que nous essayons de faire très clairement est de remonter dans le temps et d’avancer jusqu’à aujourd’hui. Avec la présidence accidentelle de Poutine en 2000.

Il a trouvé la Russie dans un état chaotique – souvenez-vous, les Américains avaient envoyé des équipes d’économistes en Russie, pour conseiller Eltsine. Eltsine avait été un bon ami de M. Clinton, il était vraiment « notre gars ». En 1996, alors que ses sondages d’opinion étaient mauvais, Eltsine a été réélu président. Il y a toujours eu de grandes questions en Russie, cela a été considéré comme une élection frauduleuse, et il y a beaucoup de preuves en ce sens. Il a également obtenu un prêt surprise du FMI, vraiment important, à la dernière seconde, pour maintenir cette économie.

Notre expérience en Russie n’a pas fonctionné : privatisations, transformation de toutes les entreprises publiques. Cela a installé beaucoup de corruption, celle dont nous nous plaignons actuellement. Beaucoup de cette corruption est venue de cette période. Parce que ceux qui étaient intelligents ont eu le tour gratuit. Les gens qui se conformaient aux règles, qui les respectaient, qui avaient des régimes de retraite, des régimes de sécurité sociale, ont vraiment été baisés. [Rires.] C’est ainsi que le PIB de la Russie a perdu environ 40%. C’était un effondrement pire pour eux que la Deuxième Guerre mondiale, qui a causé un préjudice énorme à la Russie. Comme Kennedy l’a dit : « Un tiers des États-Unis, de Chicago à New York, était détruit. » Elle est tombée à peu près au niveau de l’économie de la Hollande.

Depuis que Poutine est entré en fonction, la situation s’est vraiment retournée. Les niveaux de revenu ont augmenté. Il y a toujours des problèmes de pauvreté et des écarts, ceux-ci viennent des années 1990. Les privatisations ont été transformées, modifiées. Il croit en une économie capitaliste de marché, plus du côté européen que du côté américain. Il a promulgué une réforme financière. Il s’est fait de nombreux ennemis, comme vous pouvez le dire, des gens qui avaient profité des années 1990. Pas tous, mais beaucoup se sont exilés, ils ont pris l’argent et sont partis.

– Les oligarques ?

Stone : – Ouais, on les appelait les oligarques. Beaucoup sont restés et ont travaillé avec le gouvernement.

– La Russie devrait-elle être un partenaire de l’Amérique en terme de sécurité nationale, au lieu d’être vue comme l’ennemi public numéro un ?

Stone : – Absolument. L’Amérique et la Russie ont beaucoup d’intérêts communs, y compris la guerre contre le terrorisme. Dans l’espace, ils seraient des alliés essentiels. Nous ne devrions pas militariser l’espace, ce qui est l’une de leurs plaintes. Le contrôle du climat, certainement… Il y a de l’espoir qu’il y ait des partenariats dans tous ces domaines – et pour être des partenaires dans tout cela – et pour un monde sûr.

– Vous avez été un grand critique des médias dominants. Que pensez-vous de la vision qu’ont ces derniers de Poutine ?

Stone : – Elle a été lamentable en Occident. Au début, quelques choses positives ont été écrites lorsqu’il a amené un peu d’ordre dans le chaos. Mais lorsqu’il a émergé comme un fils de la Russie, pour ainsi dire, agissant dans l’intérêt propre de la Russie, comme les pays sont supposés le faire, je pense qu’il a pris les dirigeants européens, l’élite, par surprise, dans sa fermeté et sa cohérence. Une guerre médiatique contre lui a commencé en février 2007 [lorsque Poutine a critiqué l’unilatéralisme américain pour son « usage démesuré de la force, presque incontrôlé, dans les relations internationales » à la conférence sur la sécurité de Munich].

– Ce qui me frappe le plus dans votre œuvre de fiction et de non-fiction, de JFK à Untold History, c’est que vous opposez de manière cinématographique un contre-récit à la version officielle dominante sur les événements et les personnes. En quoi votre point de vue sur Poutine est-il différent de la sagesse conventionnelle des médias dominants ?

Stone : – Dans notre documentaire, il entre dans les détails – c’est important pour comprendre l’histoire et les origines –, il entre dans trois chocs qui lui ont été infligés par l’expansion américaine de l’OTAN, qui a commencé en 1999, où 13 pays lui ont été ajoutés. L’OTAN a une autre signification pour les Russes que pour la population européenne…

L’OTAN comme il l’explique est presque un État-nation en soi qui s’empare du mécanisme militaire du pays avec lequel il s’allie. Celui-ci devient un pays de l’OTAN. La planification de l’OTAN, l’utilisation de ses pays pour des opérations de mise en scène, de jeux de guerre et peut-être pour finir comme un otage de guerre, quelqu’un en première ligne. L’OTAN est un engagement sérieux… L’OTAN est vendue comme une alliance anti-russe… C’est très important pour les États-Unis, et je ne pense pas qu’il soit dans l’intérêt de l’Europe d’être l’otage en première ligne dans une situation qui a été exagérée. Mais amener l’OTAN aux frontières de la Russie est à la limite – c’est comme si [la Russie] mettait des troupes au Mexique et au Canada, juste aux frontières, en disant nous ne vous faisons pas confiance, nous allons tomber sur vous à un moment donné. C’est une tension pénible. Ça s’est appelé une « stratégie de la tension », et c’est une stratégie très importante pour les intérêts occidentaux… Mais les Russes n’ont exercé aucune pression sur nous, ils n’ont pas déplacé de troupes – c’est les États-Unis qui le font. Combien de bases avancées avons-nous – 800 ? plus des troupes d’opération spéciales dans 130 pays – nous nous sentons menacés, nous nous sentons encerclés…

Ce que M. Poutine dit, c’est : « Qui apporte le désordre au monde ? » Si vous mettez ça sur une carte et dites : « Où sont les troupes, où sont les bases, où vont les armes ? »

– Poutine dit effectivement dans le film que vers la fin de l’URSS, on avait promis aux dirigeants soviétiques que l’OTAN ne s’étendrait pas ni n’accepterait de pays d’Europe de l’Est comme membres.

Stone : – Mais ce n’était pas mis sur papier, comme il l’a dit, et il le reproche à Gorbatchev…

Le deuxième choc, c’est lorsque George Bush a abrogé le traité ABM avec la Russie [en 2001] – ce fut un choc, vraiment. Très dangereux pour le monde – les gens n’y ont pas fait attention, mais tout le concept de parité nucléaire construit pendant tant d’années a été violé. Depuis lors, l’Amérique a placé des ABM en Pologne et en Roumanie, juste aux frontières de la Russie.

Je ne peux pas vous dire à quel point cela a rompu l’équilibre. Les Russes ont été choqués – vous n’abrogez pas des traités si importants. C’était une pierre angulaire de la parité nucléaire, signée en 1972 par Nixon et Brejnev. C’était un traité très important mais la population américaine ne l’a pas compris parce que les médias ne l’ont pas expliqué au monde. Cela signifie que maintenant la Russie doit investir de l’argent et une énergie énorme dans la reconstruction de certaines de ses installations nucléaires. Parce qu’ils ne peuvent pas suivre – les ABM, comme Poutine l’explique, peuvent être convertis en missiles offensifs en une nuit. Sans dire à la Russie, par exemple, que vous l’avez fait, les Russes sont troublés par ce qu’ils captent sur le radar, ce qui se manifeste. Si un ABM part subitement en agissant comme un missile offensif, cela devient un véritable problème. Vous devez immédiatement préparer votre système de défense pour essayer d’empêcher ces armes de frapper. L’Amérique a placé des sous-marins, des missiles balistiques intercontinentaux, des avions de l’OTAN partout aux frontières de la Russie, des deux côtés. Nous développons toutes sortes de nouvelles machines, dont de nouvelles fusées nucléaires appelées « super fuses » – également très dangereuses.

Autrement dit, les États-Unis n’ont montré aucune intention de renoncer au nucléaire – ils ont manifesté l’intention d’être supérieurs et d’avoir une capacité de première frappe sur la Russie. C’est une affaire sérieuse, très sérieuse. Plus que vous ne le pensez. Cela nous amène au bord de l’abîme. Il y a aussi une grande possibilité d’erreurs, comme dans Dr Folamour [dans le documentaire, Stone projette pour Poutine la satire nucléaire réalisée par Stanley Kubrick en 1964], là où quelque chose ne va pas, quelqu’un surréagit – c’est arrivé tant de fois depuis les années 1970, nous en avons été si près, si vous avez suivi ces détails. Sous l’administration Reagan, il y a eu plusieurs ratés proches. Donc tout le monde est nerveux en ce moment. Les Polonais sont impliqués – ils haïssent les Russes. Les pays européens de l’Est, ils ont beaucoup d’esprit de revanche. C’est une situation très dangereuse ; un accident peut arriver.

Numéro trois [le troisième choc], et il entre dans les détails, c’est le soutien des États-Unis au terrorisme en Asie centrale et aussi en Russie. Poutine en parle, c’est un gros point. Ils nous ont aidés après le 9/11, ils se sont mis d’accord avec Bush pour nous aider avec l’Afghanistan – droits de transit, armes, renseignement, ils nous ont vraiment aidés. Ils ont sauvé quelques vies en Afghanistan. À ce point, ils ont commencé à capter des signaux de terroristes tchétchènes, en Géorgie… actifs, essayant de se séparer de la Mère Russie, qui s’était déjà réduite en 1991, de 25 millions de personnes. Donc maintenant la Tchétchénie combat pour son indépendance. La Géorgie est devenue indépendante pendant cette période. Donc il y avait toutes sortes de problèmes se préparant aux frontières. L’Ukraine est devenue un problème en 2004… et il y a un terrorisme en Ukraine de voyous d’extrême-droite.

Bush et Poutine se sont rencontrés – il parle du résultat. Bush a été d’accord que nous ne devons pas soutenir des gens qui veulent que la Russie se désagrège – tout en ne pouvant rien faire parce que la CIA continue de le faire. Donc qui gouverne – vous vous demandez qui est responsable ? Est-ce que Bush est responsable ? Ou y a-t-il vraiment un État secret, la CIA, les services de renseignement, qui font ce qu’ils veulent ? Cela devient un autre problème.

[Lorsque] l’État soviétique s’est effondré en 1991… c’était toujours la même chose, unique superpuissance… M. Bush a envoyé 500 000 soldats au Moyen-Orient. C’est une énorme décision – souvenez-vous, au Vietnam, cela a été fait progressivement… Tout d’un coup, ces 500 000 soldats signalent une nouvelle présence dans le monde. C’est M. Superpuissance qui se lance et qui dit : « OK, nous déciderons de tout… »

Mais ces trois choses ont frappé Poutine dès les premières années comme un tournant majeur dans les relations. Il continue à parler de « nos partenaires américains » dans tout le documentaire. Il ne dit jamais un mot méchant, il ne dit du mal de personne, d’aucun président. Il respecte Obama, il respecte Bush – à l’évidence, il aime Bush, d’une certaine manière. J’ai dit que sur une échelle de valeurs américaines, il serait un Américain conservateur, des valeurs traditionnelles, absolument. Il est sur cette échelle. Et s’il était un président américain, il serait très apprécié parce qu’il est un bon dirigeant, cohérent.

– Pensez-vous que les médias dominants ont diabolisé Poutine ?

Stone : – Bon, aucune des trois choses que j’ai mentionnées dans la période de 2000 à 2007 n’a été [rapportée]. [Effectivement, elles ont été sous-rapportées par les médias dominants, NdE]. Je n’ai rien lu à leur propos. Je pensais que nos relations étaient bonnes – mais je me trompais. Je n’ai pas non plus suivi la « révolution orange » en Ukraine en 2004 – il semble que la Russie était contente que l’Ukraine passe à l’Ouest. Ce n’était pas le problème. Elles avaient des accords commerciaux très riches, puissants et bons pour les deux parties. Elles avaient des accords militaire pour les fournitures d’armes. Mais cela a été rompu par un coup d’État en 2014. Il y a eu des ruptures à cause de la guerre de Géorgie, dont on parle peu. La deuxième guerre de Tchétchénie – finalement la Tchétchénie a été apaisée [la guerre a pris fin en 2009].

Les relations ont tourné vinaigre au sujet de l’Ukraine puis de la Syrie, qui est en fait venue d’abord. Parce qu’en 2011 les États-Unis se sont lourdement impliqués en Syrie, qui avait été une alliée des Russes depuis les années 1970, ils avaient une base là-bas. C’était l’un de leurs principaux alliés au Moyen-Orient. Les États-Unis, l’Arabie saoudite, la Jordanie, Israël, l’Angleterre, la France, tous se sont impliqués dans cette guerre par procuration en Syrie dans l’idée de déstabiliser, de se débarrasser d’Assad et d’installer une sorte d’opposition modérée, dont il n’y avait aucune preuve à cette époque. Le pays s’est détérioré. Obama a bombardé la Syrie pendant quatre ans, sans résultat sur ISIS.

Poutine s’est impliqué en 2015, c’est à ce moment que les choses se sont vraiment envenimées. Parce qu’il a effectivement lancé d’immenses bombardements, des milliers de sorties, cent par jour, alors que les États-Unis en faisaient une ou deux. Il en a réellement lancées un grand nombre sur ISIS, ce qui a fait une grande différence. Si vous remarquez, le calendrier de toute la crise syrienne change de couleur lorsque les Russes arrivent et font effectivement ce qu’ils ont entrepris de faire, c’est-à-dire de combattre le terrorisme. Poutine insiste sur le fait que c’est le but principal. Il souligne que Damas n’est qu’à 1500 miles de Moscou, ce n’est pas loin. Vous devez comprendre la crainte que les Russes ont de la résurgence du terrorisme, comme ils l’ont eu à l’école de Beslan [entre le 1er et le 3 septembre 2004], à Moscou [dans le quartier Dubrovka de Moscou, à quatre kilomètres du Kremlin du 23 au 26 octobre], au théâtre Dubrovka en 2002 – de nombreux Russes sont morts dans ces attaques terroristes.

Poutine a pris la Syrie très au sérieux – je ne pense pas que l’Amérique l’ait fait parce que nous avions des objectifs différents. Nous ne combattions pas le terrorisme. Nous combattions pour notre avantage géopolitique en Syrie, qui a beaucoup de liens avec le pétrole et sa géographie – le contrôle du sous-continent eurasiatique, la Turquie.

Mais avec la Syrie et l’Ukraine, cette combinaison a annulé tout ce qui restait des relations. Ajoutez a cela les incessantes insultes dans les médias et de la part des gouvernements occidentaux. Quand vous avez des gens comme John McCain disant que [Poutine] est « un voyou, un meurtrier, un dictateur ».

– Et « une plus grande menace qu’ISIS ».

Stone : – Et « une plus grande menace qu’ISIS ».

– Qu’en pensez-vous ?

Stone : – Je ne vois pas la Russie comme une menace. Je pense que c’est, comme Noam Chomsky pourrait le dire, une crise fabriquée. Cela contribue à maintenir en vie l’hostilité américaine, l’État militaro-industriel, les budgets – cela nous permet de dépenser 10 fois ce que les Russes dépensent pour le militaire. Et bien sûr, l’erreur la plus grave dans tout cela est ce qu’a fait Obama en 2009, qui est de déclarer que nous allons complètement remodeler notre infrastructure nucléaire, et dépenser mille milliards de dollars pour le faire. Maintenant, c’est une pensée très effrayante, si vous pensez aux possibilités d’une course aux armements, comment la Russie peut-elle suivre, et la Chine ? Pensez-y : engager des milliards de dollars pour la guerre. Où cela mène-t-il ?

Cela aurait été le grand moment – comme avec la fin de Gorbatchev, Bush aurait pu dire : « Faisons la paix ». Reagan à un moment donné a envisagé un désarmement complet – souvenez-vous, Gorbatchev a dit : « Débarrassons-nous de toutes les armes », et Reagan aimait l’idée.

– À Reykjavik en 1986 ?

Stone : – C’était une pensée merveilleuse, un grand moment dans le temps… Si le monde explose, les gens devraient savoir qu’il y a eu un tel moment…

Le plan d’Obama de 2009 [de dépenser mille milliards de dollars pour remodeler l’infrastructure nucléaire] est très dangereux. Cela, avec la menace ABM, amène le monde au bord du gouffre… À partir de tout mon travail sur ce documentaire, je peux vous dire du fond du cœur, de mon instinct dramatique, que les Russes sont un peuple coriace, qu’ils ne reculeront pas. Leur histoire dans la Deuxième Guerre mondiale est incroyablement résiliente – ils étaient envahis par les nazis, la meilleure machine de guerre de tous les temps. Ils ont subi d’énormes pertes mais ils se sont construits et ont riposté – ils ont effectivement retourné toute la guerre à Stalingrad… Mais ils ont combattu, puis ils ont continué en Europe de l’Est, ce qui est incroyable. Ils ont subi d’énormes pertes militaires et civiles – certains les estiment à 27 millions… La Russie a gagné la Deuxième Guerre mondiale – et ils n’ont jamais eu de reconnaissance pour cela. La Guerre froide a commencé immédiatement avec Churchill et Truman…

Les films soviétiques sur la Deuxième Guerre mondiale étaient très bons… Ils se souviennent. Si vous faites un tel film maintenant, à moins que ce soit le genre de choses de Tarentino, il n’attirera pas dans ce pays. En Russie, il peut, s’il touche le cœur parce que c’est dans leur ADN. Tout le monde en Russie, tout le monde a un parent qui a été touché, blessé ou tué. Tant de gens sont morts. Le pays tout entier s’est battu pour sa vie. Vous devez comprendre – ils sont prêts pour la guerre, et c’est ce qu’ils craignent. Ce que j’ai ressenti dans mes voyages… c’est qu’ils sont surpris que l’Amérique prenne une position aussi dure avec eux. Ils aiment Poutine parce qu’il défend la Russie. Il n’a pas été trop agressif, il n’a envahi nulle part, en dépit de ce qu’ils disent…

– Voyez-vous ce qui se passe aujourd’hui, avec toutes ces accusations d’ingérence russe dans l’élection américaine, comme se produisant dans un contexte de Guerre froide ?

Stone :Absolument. Les souvenirs de la Guerre froide n’ont pas disparu. Toute la vieille génération, les néoconservateurs, s’en souviennent toujours et de la Russie comme d’un ennemi suprême. C’est dans leur sang, c’est l’ADN de la haine… Je ne pense pas que ce soit nécessaire, je crois qu’il y a une énorme méfiance, en particulier du côté des Républicains. Ils en ont fait un problème d’élection avec Truman qui s’est mis à avoir peur [en 1948], instituant le Loyalty Act [la loi sur la loyauté] et la CIA. Beaucoup de maux dont nous avons hérité viennent de cette époque. C’est intéressant parce que si Roosevelt avait vécu quelques mois de plus, il ne fait aucun doute qu’il aurait construit un autre monde. Je suis désolé qu’il soit mort en avril [1945] — s’il avait vécu jusqu’en juillet ou en août… Roosevelt croyait dans la grande alliance entre les États-Unis, l’Union soviétique, l’Angleterre et la Chine… Churchill a dit : « Quelles que soient vos critiques à l’égard de Staline, il a tenu sa parole avec nous. »

– Avec toutes ces accusations de piratage, voyons-nous un nouveau McCarthyisme ?

Stone : – C’est bizarre, mais c’est ce qui se passe. Ces vieux personnages, qui se méfient et haïssent la Russie pour une raison quelconque. Je ne comprends pas pourquoi parce que les Russes sont très proches des Américains à bien des égards…

– Dix-sept agences de renseignements américaines sont toutes venues à la même conclusion sur le piratage russe, donc tout le monde à gauche doit dire : « Ils doivent savoir de quoi ils parlent. » Donc vous ne croyez pas que ces 17 agences de renseignement disent la vérité ?

Stone : – Non, parce qu’ils ont reculé… Il y avait trois agences – la CIA, la NSA et le FBI. Ils ont préparé ce renseignement. Ce sont mes mots [pas ceux de Poutine]… Ce sont des accusations sérieuses : que Trump était un candidat mandchou. L’influence des Russes sur les élections est absurde pour moi à l’œil nu. Israël a bien plus d’influence sur les élections américaines à travers l’AIPAC. L’Arabie saoudite a de l’influence à travers l’argent… Sheldon Adelson et les frères Koch ont beaucoup plus d’influence sur les élections américaines… Et le Premier ministre d’Israël vient dans notre pays et s’adresse au Congrès pour critiquer la politique du président en Iran à l’époque – c’est assez scandaleux.

Notre pays est dans les griffes d’un dictateur : ce dictateur est l’argent, le complexe militaro-industriel… Il est au-delà de l’absurde d’avoir ce genre de dépenses chaque année pour l’armée.

– Bien que vos documentaires ne soient pas aussi connus que vos longs métrages, vous avez un corpus tout à fait substantiel de films documentaires. Pouvez-vous placer The Putin Interviews dans le contexte de vos précédents documentaires sur Fidel, Arafat, South of the Border, etc. ?

Stone : – C’étaient des entretiens spécifiques, comme celui-ci. L’affaire Poutine arrive spontanément, elle sort de l’histoire de Snowden. Je rencontre [Poutine] et nous finissons par faire un film. Nous ne connaissions aucune limite à ce moment-là. Nous devions le garder intéressant pour lui. Je pense qu’il s’ennuie lors de la plupart des interviews qu’il donne. Certainement, le genre Megyn Kelly, où elle saute sur vous et vous devez vous défendre, cela ne me sert pas vraiment… À la fin, il m’a dit : « Merci d’être si attentif et de poser de bonnes questions. » Je l’ai défié doucement, rien à voir avec l’attitude hardie de Megyn Kelly… Elle n’était pas bien informée ; elle a mentionné les « 17 » agences de renseignement et ne savait pas ce qu’étaient les empreintes numériques dont parlait Poutine.

– Dans l’interview de Megyn Kelly, pensez-vous que Poutine se référait à vous lorsqu’il a dit qu’il y a une théorie aux États-Unis selon laquelle le président Kennedy a été tué par les services de renseignement américains ?

Stone : – Je ne sais pas. Il n’en a jamais parlé avec moi… C’était hors du coup, une surprise. Mais il l’a accepté, presque comme un don, n’est-ce pas ? Je crois définitivement, et vous probablement aussi… Seul l’appareil d’État pouvait le faire, pas des amateurs.

– Concernant l’histoire des documentaires, pouvez-vous comparer The Putin Interviews à des films qui s’attaquent et renversent des récits solidifiés, comme le Fahrenheit 9/11 de Michael Moore en 2004, The Thin Blue Line d’Errol Morris en 1988 et The Fog of War en 2003, Titicut Follies de Frederick Wiseman en 1967, Rush to Judgment d’Emile de Antonio et Mark Lane en 1967 ? Ces documentaires avaient des points de vue de contre information et ont contribué à modifier l’opinion publique. Pouvez-vous placer The Putin Interviews dans ce contexte ?

Stone : – Nous ne le savons pas encore. Espérons qu’il contribuera à la paix, à l’harmonie ou à une meilleure compréhension. Oui, tout à fait, je suis dans la conscience d’un autre monde, une alternative. Je ne comprends pas pourquoi nous faisons des guerres…

Comment l’appelez-vous : Stone/Poutine ? Certains disent Frost/Nixon. Mais c’était dans le passé – celui-ci est du présent. C’est une chance pour ce cinéaste fou d’aller là-bas et de demander : « Que dites-vous vraiment ? Pouvons-nous l’entendre ? »

Note du Saker Francophone

Vous pouvez regarder cette interview sur France 3 cette semaine ou en replay. Il est intéressant aussi d'écouter les débats après les diffusions, notamment celui de lundi ou Hubert Védrine tentait de remettre les chiens de garde du Système à leur place.

Sur le fond, je vous laisse vous faire votre opinion mais, si vous suivez l'actualité sur notre site, il n'y a pas de déclarations spectaculaires, juste la réaffirmation de la position de la Russie dans le monde. le tout est assez plaisant car les 2 balayent l'histoire de ces 70 dernières années voire plus.

Le président Russe joue le jeu en se faisant tour à tour séduisant puis ferme sur la sécurité. Il est là pour faire passer la vision de la Russie sur le monde auprès des occidentaux.

Liens

https://brunoadrie.wordpress.com/2017/06/30/merci-pour-cette-conversation-m-poutine-par-bruno-guigue/

Traduit par Diane, vérifié par Wayan, relu par Catherine pour le Saker francophone

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2 réflexions sur « Oliver Stone parle de son nouveau documentaire, Conversations avec M. Poutine »

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