Les techniques de contre-terrorisme du FBI (3/3)


Préambule

Cet article qui repose sur l’analyse de 508 procès, et qui a gagné un prix de journalisme, nous montre les méthodes tendancieuses du FBI pour traquer, mais surtout fabriquer, du terroriste. Il concerne les États-Unis. Mais nous savons avec quelle facilité les techniques américaines, quelles qu’elles soient, se répandent dans le monde occidental. Lire cette enquête permet de voir les attentats de 2015 à Paris sous un autre angle car, en France aussi, de sérieuses zones d’ombres recouvrent ces attentats et finissent pas faire douter toute personne gardant son esprit ouvert. En fin de texte des liens, en français, pour ceux, qui voudraient en savoir plus sur la version française de ces méthodes.

Trevor Aaronson

Par Trevor Aaronson – septembre 2011 – Motherjones

Sur 508 procès pour terrorisme étudiés dans le cadre de cette enquête, tous ne sont pas autant dans le genre film d’action. Mais de nombreux cas portent des zones d’ombre. Par exemple, bien que les enregistrements soient un élément important à charge, dans de nombreux cas, le FBI n’a pas enregistré les conversations, particulièrement les premières rencontres ou des moments importants pendant les projets d’attentats. Ces enregistrements seront remplacés au tribunal par les déclarations des agents, alors que ceux-ci sont rémunérés à la performance.

Un des cas les plus exemplaires d’enregistrement manquant apparaît au cours d’une histoire compliquée qui commence aux premières heures du 1er novembre 2009 par une accusation de viol sur un campus de l’université d’État de l’Oregon. A la suite de la fête de Halloween, Mohamed Hosman Mohamud, un Somalien naturalisé américain de 18 ans, rentre chez lui avec une autre étudiante. Le jour suivant, cette femme va déclarer à la police qu’elle pense avoir été droguée.

La police du campus convoque Mohamud pour interrogatoire et le soumet au détecteur de mensonge. Des agents du FBI qui, pour des raisons non divulguées, surveillaient l’adolescent depuis un mois sont présents. Mohamud déclare que la relation sexuelle était consentie et la prise de sang faite à la jeune femme pour vérifier la présence de drogue est négative.

Pendant l’interrogatoire, la police demande à Mohamud si une recherche sur son ordinateur pourrait révéler qu’il veut se procurer des drogues du viol. Il répond que non et leur donne l’autorisation de fouiller son disque dur. La police en copie le contenu et le donne au FBI qui aurait découvert, selon les documents du tribunal, que Mohamud aurait envoyé un courriel à quelqu’un au Nord Pakistan dans lequel il parle de djihad.

Peu après cette rencontre avec la police, Mohamud commence à recevoir des courriels d’un certain Bill Smith, un terroriste auto-proclamé qui l’encourage à aider les frères. Bill, un agent du FBI, s’arrange pour que Mohamud rencontre un de ses associés dans une chambre d’hôtel de Portland. Mohamud y raconte aux agents qu’il pense au djihad depuis l’âge de 15 ans. Quand on lui demande ce qu’il voudrait attaquer, Mohamud suggère l’arbre de Noël illuminé du centre ville. Les agents lui fournissent une camionnette qu’il pense remplie d’explosifs. Le 26 novembre 2010, Mohamud et l’un des agents conduisent la camionnette devant le sapin et Mohamud cherche à déclencher l’explosion avec son téléphone. Mais rien ne se passe. Il essaie encore. Soudain, les agents du FBI surgissent et le sortent du véhicule pendant qu’il frappe et crie Allah Akbar. Les procureurs l’ont accusé de tentative d’utilisation d’une arme de destruction massive. Son procès est en attente.

Le cas de Portland a été montré comme un exemple de la manière dont le FBI transforme un adolescent en colère en un terroriste. «Voici un gamin dont on peut raisonnablement dire qu’il a des difficultés à simplement lacer ses chaussures le matin», dit Wedick.

Mais Tidwell, l’officier du FBI à la retraite, soutient que Mohamud est exactement le genre de personne dont il faut se débarrasser. «Ce gamin était assez précis sur ce qu’il avait l’intention de faire, dit il. Qu’auriez vous fait ? Attendre qu’il le fasse tout seul ? Si vous l’avez remarqué, la plupart des gars [cibles de coups montés] plaident coupable. Ils ne disent pas j’ai été piégé ou j’étais immature.» C’est vrai, même s’il est aussi vrai que les accusés et leurs avocats savent que les chances de gagner un tel procès sont extrêmement faibles. Près des deux tiers des procès pour terrorisme depuis le 11 septembre se sont terminés par des condamnations, et des experts font l’hypothèse qu’il serait difficile pour de tels accusés d’avoir un procès équitable. «Les attentats auxquels ils sont accusés de participer, s’attaquer au métro ou faire exploser un immeuble, sont si terrifiants qu’ils peuvent impressionner les jurés», note David Cole, un professeur de droit à l’université de Georgetown qui a étudié ce genre de cas.

Mais l’histoire de Mohamud ne s’arrête pas là. Elle aura des répercussions sur un autre cas situé à l’autre bout du pays. Dans le Maryland, l’agent du FBI Keith Bender est sur un coup contre un jeune de 21 ans, Antonio Martinez, récemment converti à l’islam et qui poste des commentaires enflammés sur Facebook («Le sabre arrive. Le règne de l’oppression va cesser. Inch Allah»). Un indic du FBI s’est fait ami avec Martinez et, au cours d’une conversation enregistrée, ils parlent d’attaquer un centre de recrutement de l’armée.

Au moment où l’histoire atteint son paroxysme, Martinez voit les informations à propos du cas Mohamud et la manière dont un indic y est impliqué. Il s’inquiète. Ne serait-il pas lui aussi entraîné dans un coup monté ? Il appelle son soi-disant contact terroriste : « Je ne tomberai pas dans ton piège de merde», lui dit il.

Face au risque de perdre sa cible, l’indic, dont le nom n’est pas révélé dans les dossiers du procès, rencontre Martinez et réussit à le convaincre de continuer le projet. Mais, alors qu’il avait enregistré toutes les nombreuses rencontres précédentes, aucun enregistrement n’a été fait de cette rencontre clé. Dans ses déclarations, le FBI a indiqué un problème technique. Deux semaines plus tard, le 8 décembre 2010, Martinez gare ce qu’il croit être une voiture piégée en face d’un bureau de recrutement et est arrêté au moment ou il essaie de la faire exploser.

Frances Townsend, qui fut conseillère à la sécurité intérieure du Président George W. Bush, admet que ces enregistrements manquants peuvent paraître suspects. Mais, dit-elle, c’est plus fréquent que vous ne le pensez : «Je ne pourrais pas vous dire le nombre de fois où j’ai crié après des agents du FBI assis en face de moi : vous avez des centaines d’heures d’enregistrements mais vous n’avez pas enregistré celui-ci. Quelquefois, ils reconnaissent l’avoir fait de manière intentionnelle, par peur que la cible ne le remarque, mais, la plupart du temps, c’est un problème technique.»

Wedick, l’ancien agent du FBI, est moins conciliant. «Avec la technologie disponible au FBI, ces petits micros que personne ne peut soupçonner, il n’y a pas d’excuse pour ne pas enregistrer les conversations entre les indics et leurs cibles, dit il. Alors pourquoi tant de conversations non enregistrées ? Parce que c’est pratique pour le FBI de ne pas le faire.»

Que se passe-t-il donc vraiment alors qu’un indic travaille sa cible, sur des périodes qui peuvent se compter en années, et le poussent à franchir les lignes blanches ? Pour avoir une réponse à cette question, examinons une fois encore le cas de James Cromitie, le magasinier de Walmart qui détestait les juifs. Cromitie était le chef de bande de la tentative d’attentat à la bombe dont le procès, l’an dernier, fut si médiatisé. Mais une étude plus approfondie des comptes-rendus d’audience montre que le véritable chef était son élégant et beau parleur copain Maqsood, alias l’indic du FBI Shahed Hussain, même si Cromitie lui-même est loin de ce que l’on pourrait appeler un honnête homme.

Réfugié pakistanais qui se prétend ami de Benazir Bhutto et flashe sur les belles voitures, Hussain fut l’un des plus performants indics spécialisés dans le contre-terrorisme du FBI. Il attira l’attention du Bureau quand il fut arrêté pour escroquerie. Ayant réussi à être libéré de toute charge par le FBI, il passa petit à petit du statut d’indic à disposition à celui de dénonciateur rémunéré, pouvant gagner jusqu’à 100 000$ pour certains contrats.

Hussain fut envoyé en mission dans une mosquée de Newburgh où il devait discuter djihad avec des étrangers. «Je devais repérer les gens à risque et les radicaux et les dénoncer au FBI», déclare Hussain au cours du procès de Cromitie. Presque tous les paroissiens de la mosquée étaient des pauvres et Hussain, qui se faisait passer pour un riche homme d’affaire avec ses voitures de luxe, se fit rapidement beaucoup d’amis. Mais après un an à fréquenter cette communauté musulmane, il n’avait pas encore identifié la moindre cible.

Puis, un jour de juin 2008, Cromitie approche Hussain sur le parking de la mosquée. Ils deviennent amis et Hussain sent qu’il tient sa cible. «Allah ne t’a pas amené ici pour travailler pour Wal-Mart», lui dit il à un moment donné.

Cromitie, qui fut surpris à prétendre qu’il pouvait «faire croire à un valet qu’il était le roi», a des antécédents d’instabilité mentale. Il a déclaré à un psychiatre avoir vu et entendu des choses qui n’existaient pas et a tenté par deux fois de se suicider. Il raconte des histoires incroyables, la plupart complètement inventées, comme celle où son frère a réussi à voler pour 126 millions de dollars de marchandise chez Tiffany [célèbre entreprise américaine de joaillerie et biens de luxe, NdT].

Ce qui s’est dit entre Hussain et Cromitie pendant les quatre premiers mois de leur rencontre est inconnu car le FBI n’a pas enregistré ces entretiens. Mais selon leurs conversations ultérieures, il est clair qu’Hussain a travaillé Cromitie en profondeur. Il l’amène, aux frais du FBI, à une conférence islamique à Philadelphie pour y rencontrer l’imam Siraj Wahhaj, un célèbre chef religieux musulman afro-américain. Il aide Cromitie à payer son loyer. Il lui achète même un salon de coiffure et puis, finalement, demande à Cromitie de trouver des acolytes pour faire sauter des synagogues.

Le 7 avril 2009 à 14h45, Cromitie et Hussain sont installés dans un canapé d’une maison de Newburgh. Une caméra les filme.

Je ne veux blesser personne, dit Cromitie à l’indic.

Qui ? Je…

Réfléchis avant de parler, l’interrompt Cromitie.

Si c’est des soldats américains, je m’en fous, dit Hussain, le prenant sous un autre angle.

– Attends, si c’est des soldats américains, je m’en fous aussi, acquiesce Cromitie.

Si c’est des gamins ou des femmes, alors là je m’en fous pas, ajoute Hussain.

– Moi non plus et c’est cela qui m’inquiète. Je vais te dire, si c’est une synagogue remplie de mecs, alors là je m’en fous.

Ouais.

Je les descends sans problème. Parce que c’est ce genre de mecs.

On a l’équipement pour le faire.

– Tu vois, rien ne m’inquiète. Tu sais ? Je m’inquiète seulement pour ma sécurité.

Ah ben ouais. La sécurité avant tout.

– Je veux pouvoir m’en sortir.

Fais-moi confiance, le rassure Hussain.

Au procès de Cromitie, Hussain reconnaît qu’il a, selon ses propres dires, donné l’illusion à Cromitie qu’il gagnerait beaucoup d’argent en faisant exploser des synagogues.

«Je peux te faire gagner 250 000 dollars, mais t’en veux pas, mon frère, assure-t-il une fois à Cromitie quand celui-ci semble hésitant. Que veux-tu que je te dise d’autre ?» (Au procès, Hussain prétendit que 250 000$ étaient simplement un mot codé pour le projet d’attentat mais, comme il le reconnut, qu’il était le seul à connaître).

Pourtant, par idéologie ou pour l’argent, Cromitie recruta trois complices et prit des photos de l’aéroport de Newburgh et de synagogues du Bronx. Le 20 mai 2009, Hussain conduisit Cromitie vers le Bronx où ils trouvèrent des explosifs planqués dans des voitures fournies par les soi-disant partenaires d’Hussain. C’est du moins ce que croyait Cromitie. Après avoir chargé les fausses bombes dans sa voiture, Cromitie se dirigea vers la sortie du parking, c’est Hussain qui conduisait, et là, la brigade antiterroriste les coinça.

Au tribunal, Cromitie plaida aux juges : «Je ne suis pas violent. Je n’ai jamais été un terroriste et ne le serai jamais. Je me suis fourvoyé dans cette histoire stupide. Je sais que je dis beaucoup de conneries.» Il fut condamné à 25 ans de prison.

Pour sa peine, Hussain fut rémunéré par le FBI avec 96 000$. Il fut alors déplacé vers une autre mosquée pour un autre cas, quelque part aux États-Unis.

Trevor Aaronson

Pour ce projet, Mother Jones a collaboré avec le Programme de journalisme d’investigation de Berkeley/Californie dirigé par Lowell Bergman, où Trevor Aaonson était un collaborateur enquêteur. Le Fonds pour le Journalisme d’Investigation a soutenu financièrement  l’enquête d’Aaronson. Lauren Ellis et Hamed Aleaziz ont aidé pour des recherches supplémentaires.

Article original  paru sur Mother Jones

Partie 1 Partie 2

Traduit et édité par Wayan, relu par Diane pour le Saker Francophone

Liens vers des sources en francais questionnant les attentats de janvier 2015.

Charlie Hebdo: la connexion Hermant-Coulibaly recèle-t-elle une partie des mystères du 7 janvier ?

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Attentats de Paris: l’énigme des armes de Coulibaly par Karl Laske, Mediapart, 11 septembre 2015

– Trafic d’armes présumé de Claude Hermant: la piste Coulibaly se confirme, Benjamin Duthoit, 3 mai 2015 La Voix du Nord.

– Prolongation de la garde à vue de Claude Hermant et Aurore Joly, France 3 Nord Pas-de-Calais, mercredi 16/12/2015.

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