Les « chevaliers noirs », partisans combattants dans la guerre économique

Valentin Katasonov
Valentin Katasonov

Par Valentin Katasonov – Le 29 janvier 2015 – Source strategic-culture

  SANCTIONS ET TROC: LES nouveaux contrebandiers

A l’occasion, au cours d’une discussion portant sur les sanctions économiques occidentales contre divers pays, il arrive que le sujet des chevaliers noirs vienne sur le tapis. Le terme de chevalier noir est donné aux petits partenaires commerciaux d’un pays frappé par des sanctions. Ils agissent comme des intermédiaires, facilitant les affaires et les relations commerciales entre ce pays et le reste du monde. Les chevaliers noirs font actuellement des affaires à une échelle si vaste que les compagnies elles-mêmes trouvent leurs clients dans les pays soumis à des sanctions, et que ces nations sont en mesure de choisir les intermédiaires qui correspondent le mieux à leurs besoins.

La plupart des informations sur les activités des chevaliers noirs proviennent de médias en rapport avec l’Iran. Certains experts soutiennent que les premiers chevaliers noirs sont apparus en Iran immédiatement après l’introduction par Washington des sanctions contre ce pays, en 1979. Certains d’entre eux semblaient déjà avoir une expérience du travail avec des pays sous sanctions, comme Cuba, l’Afrique du Sud et la Rhodésie. Les chevaliers noirs qui offrent actuellement leurs services à l’Iran sont enregistrés dans certains des endroits les plus reculés du globe : en Amérique latine, dans le Sud-Est asiatique, en Europe et dans les pays de la Communauté des États indépendants (CEI). De temps en temps, ils changent le pays dans lequel ils sont enregistrés ou disparaissent purement et simplement sans laisser de trace. Dans ce dernier cas, cela signifie que la société a été créée pour une seule journée de travail ou une unique transaction.

Une caractéristique des chevaliers noirs déplaisante pour les pays qui imposent des sanction est que ces sociétés règlent leurs comptes sans l’aide des banques. Les chevaliers pratiquent le troc (par des échanges directs) qui ne nécessitent pas d’argent. De plus en plus, ils se tournent vers des moyens traditionnels de règlement, comme l’or. En plus, de nombreuses compagnies des pays musulmans utilisent le système financier informel du Hawala, qui ne nécessite pas les services d’une banque ni le transfert d’argent liquide d’un pays à l’autre. Aujourd’hui, le système du Hawala gagne en popularité même parmi les petites entreprises hors du monde musulman, comme en Europe et en Amérique latine.

L’Iran ne peut pas se passer des chevaliers noirs parce que leur entreprise est rentable (bien que difficile). Les chevaliers fixent eux-mêmes leur commission pour leurs services, une commission qui peut atteindre 15% à 20%, et même 30%, du montant total de la transaction. Selon différents rapports, la plupart des chevaliers noirs sont des compagnies basées dans les pays voisins de l’Iran, comme la Turquie, les Émirats arabes unis, la Syrie, l’Irak et le Koweït. Mais le Venezuela, le Belarus, l’Équateur, l’Inde, la Malaisie, le Brésil, la Hongrie, l’Argentine et la Roumanie apparaissent aussi sur cette liste.

Les médias ne publient que sporadiquement des informations sur les liens entre les chevaliers noirs et l’Iran. Mais, en prévision du durcissement des sanctions et d’une application renforcée par l’Union européenne, l’Iran a décidé, à la fin de la dernière décennie, de sécuriser ses importations d’essence (l’Iran n’en produit pas suffisamment lui-même). Des contrats ont été signés avec les principaux fournisseurs d’essence d’Europe de l’Ouest et, à l’été 2010, des accords étaient passés avec un grand nombre de petites compagnies en Roumanie, au Qatar et en Malaisie. Les importations d’essence en provenance de la Turquie ont été augmentées, également à travers de nouveaux contacts avec de petites entreprises.

Cette même année 2010, les principaux transporteurs maritimes de produits pétrochimiques ont été remplacés par de petites sociétés issues de pays comme l’Inde, Singapour, le Japon et la Malaisie. En 2011, les grandes compagnies européennes ont commencé à refuser d’assurer les livraisons de pétrole transporté par les navires citernes iraniens. Du coup, des petites compagnies de différents pays sont immédiatement passées de ce côté des affaires. Évidemment, les exportateurs iraniens ont dû payer à ces assureurs de rechange un supplément dû aux conditions spéciales du contrat.

En 2012, l’Iran a rapidement commencé à changer sa manière de régler ses comptes pour se tourner vers des paiements en or. Spécialement quand il faisait des affaires avec la Turquie. L’Iran a commencé à stocker de l’or. En lieu et place des banques conventionnelles, étroitement surveillées en raison des sanctions, de petites sociétés fournissant des services financiers non standards étaient utilisées pour effectuer ces opérations en or. Ces banques, à leur tour, ont commencé à recourir à une méthode totalement non standard pour transporter le métal jaune. Dubaï est devenu le principal centre de transit. Techniquement, ce n’était rien d’autre que de la contrebande, mais une contrebande officiellement autorisée, en Turquie, dans les Émirats arabes unis et en Iran.

Dans les années 2000, les sanctions contre l’Iran ont été un peu assouplies. Pendant cette période, un certain nombre de grandes compagnies européennes ont commencé à investir dans divers secteurs de l’économie iranienne. Par exemple, les sociétés françaises Renault et Peugeot Citroën ont investi dans le développement de l’industrie automobile en Iran, et les voitures fabriquées en Iran étaient ensuite exportées dans les pays voisins. Des entreprises britanniques et allemandes ont investi dans l’industrie minière. Mais lorsque l’UE a commencé à aider Washington à faire respecter les sanctions, ces compagnies européennes se sont retrouvées dans une position difficile. La situation exigeait de renoncer aux actifs acquis en Iran, et les investisseurs chinois ont été heureux de les racheter aux compagnies européennes. Toutefois, les sociétés européennes ont apparemment décidé de ne pas renoncer à leurs actifs iraniens. Elles ont commencé à recourir à toutes sortes de méthodes louches, qui comprennent l’usage de prête-noms, de sociétés écran, d’intermédiaires et de sociétés fictives. Selon diverses sources, l’Europe de l’Ouest continue à fournir des équipements et de la technologie, à la fois pour préserver les installations déjà en place et pour en créer de nouvelles.

C’est à peine croyable, mais même la technologie américaine fait son chemin en Iran. Une histoire devenue presque légendaire a décrit comment les compagnies iraniennes ont obtenu plus de cinquante pièces du tout dernier modèle d’équipement pour la construction provenant de sociétés américaines sous contrat avec le Pentagone et opérant en Afghanistan. Aujourd’hui, cet équipement est utilisé pour construire des usines dans la ville iranienne de Machhad.

La plus grande route commerciale de l’Iran passe par la Turquie et les Émirats arabes unis. Les deux pays sont dans le peloton de tête des partenaires de l’Iran pour l’import et l’export. Mais ces deux pays sont aussi des alliés stratégiques de Washington. A Dubaï et à Ankara, cependant, le désir d’aider ce commerce de courtage a été plus puissant que les sempiternels hurlements de colère de Washington contre le comportement de ses alliés. Les agences de renseignement US (la CIA et les services de renseignement au sein du Département du trésor), ainsi qu’Israël, surveillent les voies suivies par les exportations et les importations de l’Iran, prennent note de ceux qui font partie des longues chaînes d’intermédiaires, et identifient les individus impliqués dans le commerce avec l’Iran. De temps en temps, cette information est portée à l’attention des pays avec lesquels les chevaliers noirs sont associés, mais les gouvernements de ces nations ne sont pas pressés de répondre aux protestations de Washington. D’abord, les chevaliers noirs paient des impôts dans ces pays. Ensuite, ils aident beaucoup à faciliter le commerce. Enfin, les actions des chevaliers noirs sont rarement soumises aux lois locales. Dans le meilleur des cas, il serait possible de fermer définitivement une compagnie chevalier noir, mais après un certain temps, elle peut simplement réapparaître dans un autre pays.

Nul ne connaît le nombre exact de ces chevaliers noirs. De temps en temps, des listes de compagnies, répertoriées par pays d’inscription, sont publiées par les États-Unis. Par exemple, en décembre 2013, Washington a donné à Bruxelles une liste des chevaliers noirs de l’Union européenne, qui comprenait 1 107 petites et moyennes entreprises. Une liste similaire pour la Turquie recensait les noms de 512 sociétés. Il fut un temps où les chevaliers noirs n’étaient pas pris au sérieux, car on croyait qu’ils ne pourraient pas remplacer les très grandes sociétés qui commerçaient avec ces pays avant les sanctions. Mais les événements des dernières années ont montré que les milliers de chevaliers noirs en activité ont formé une masse critique, si bien que leur potentiel est déjà comparable à celui des grandes entreprises. Et les tentatives de ceux qui ont imposé les sanctions pour surveiller les chevaliers noirs ont une efficacité confinant à zéro.

Traduit par Diane, relu par jj pour le Saker Francophone

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