Les analystes de l’énergie annoncent de nouvelles mauvaises nouvelles


pour le modèle économique de l’industrie américaine de la fracturation.


Par Justin Mikulka – Le 17 décembre 2019 – Source DeSmog

Oil Fields Near Stanton, TX
Champs de pétrole près de Stanton, Texas. Credit: Formulanone, CC BY-SA 2.0

Ce mois-ci, la société de conseil en énergie Wood MacKenzie a fait une présentation en ligne qui a largement démystifié le modèle économique de l’industrie du schiste.

Dans ce webinaire, qui explorait les taux de production en déclin des puits de pétrole dans la région du Permien, le directeur de recherche Ben Shattuck a noté qu’il était impossible de prévoir avec précision la quantité de pétrole que pouvait contenir une zone de schiste sur la base des estimations des puits existants.


« Au fil des années, nous avons appris, en tant qu’analystes, qu’il faut vraiment le faire puits par puits », a expliqué M. Shattuck à propos de l’analyse des performances des puits. « On ne peut rien tenir pour acquis. »

Pour une industrie qui a réuni des centaines de milliards de dollars en promettant des performances futures basées sur la production de quelques puits, ce n’est pas une bonne nouvelle. Et en particulier pour le Permien, la zone de schiste la plus productive du pays, située au Texas et au Nouveau-Mexique.

Jusqu’à présent, le principe de base du modèle commercial autour de la fracturation était qu’une entreprise loue un terrain, fore jusqu’à ce qu’elle trouve un puits à fort volume, fait du battage publicitaire auprès de la presse pour ce puits et les nombreux autres qu’elle prévoit de forer sur le reste de sa superficie, et promet un avenir brillant, tout en empruntant d’énormes sommes d’argent pour forer et fracturer les puits.

Tout au long du séminaire, les analystes de Wood MacKenzie ont souligné que les entreprises ne peuvent pas prévoir de manière fiable la production pétrolière future en « regroupant » les puits, c’est-à-dire en estimant les volumes de nombreux puits futurs sur la base des performances d’un petit nombre de puits existants à proximité, et ont décrit cette pratique comme potentiellement « trompeuse ».

M. Shattuck a expliqué que l’ancien modèle économique, qui consistait à emprunter de l’argent à des investisseurs tout en espérant de futurs paiements pour des puits records, ne fonctionnait plus. Il a résumé la situation :

Nous sommes en train de dépasser le moment où la communauté des investisseurs était amoureuse du prochain puits et de sa taille. La situation a changé pour diverses raisons. Une raison très importante est que le prochain puits pourrait ne pas être plus grand. Il pourrait être plus petit.

On demande maintenant à l’industrie de la fracturation de produire des résultats financiers positifs – pas seulement des promesses de nouveaux super puits, ou de développement exponentiel, ou d’intelligence artificielle. Et pourtant, l’industrie n’a pas pu réaliser de bénéfices en forant toutes les meilleures superficies de la dernière décennie. Aujourd’hui, les entreprises dans le schiste doivent le faire avec des puits de pétrole qui pourraient ne pas produire autant.

Il y a sept ans, le site Rolling Stone a qualifié l’industrie de la fracturation d’« escroquerie«  tout en dressant le profil du « roi du schiste » Aubrey McClendon, l’homme généralement crédité d’avoir inventé le modèle commercial que l’industrie du schiste a utilisé au cours de la dernière décennie. Aujourd’hui, l’ancienne société de McClendon, Chesapeake Energy, est en danger de faillite.

Peut-être que les investisseurs ont enfin compris.

Les puits enfants sont-ils la nouvelle norme ?

L’année dernière, j’ai abordé  la question des puits enfants, ou puits secondaires forés à proximité d’un puits « parent » existant, et le risque qu’ils représentent pour l’industrie de la fracturation. Les puits enfants cannibalisent ou endommagent souvent les puits parents, ce qui entraîne une baisse générale de la production de pétrole.

À l’époque, j’avais cité une mise en garde de Wood MacKenzie à propos de cette situation, qui déclarait : « La performance des puits enfants rapprochés présente non seulement un risque pour la viabilité de la reprise des forages en cours, mais aussi pour les perspectives à long terme de l’industrie. »

Plus d’un an après, l’industrie du pétrole de schiste a-t-elle abandonné cette approche ou les puits enfants sont-ils toujours un problème ?

Au cours du webinaire de ce mois-ci, Ben Shattuck a répondu à cette question en faisant une déclaration qui devrait faire peur aux investisseurs et aux propriétaires de toute cette superficie dans le schiste :

Nous savons que nous sommes à l’aube d’un monde de puits enfants.

L’un des plus gros problèmes de la production de puits de pétrole issus de la fracturation hydraulique sont les puits enfants, et selon Shattuck, cela ressemble à la nouvelle normalité. Lorsque la faiblesse d’une activité non rentable devient la principale caractéristique du modèle économique, son avenir est définitivement « menacé ».

Dans le schiste de Eagle Ford, la production moyenne par pied de longueur de puits et par kilo d’« additif » n’a cessé de baisser. M. Kibsgaard a attribué ce déclin à la proportion croissante de puits enfants, qui représentent aujourd’hui environ 70 % de tous les nouveaux puits forés

Fracturation hydraulique, un coup fatal

Tant que les entreprises du secteur du schiste pouvaient continuer à emprunter et à perdre de l’argent pour forer de nouveaux puits, produire plus de pétrole était simple. Lorsque les profits n’étaient pas un problème, le modèle d’entreprise fondé sur l’endettement fonctionnait. Mais, à l’instar du boom et de l’effondrement des dot-com, l’industrie de la fracturation apprend que pour rester en activité, il faut faire des bénéfices.

Il ne fait aucun doute que le forage et la fracturation dans le schiste peuvent produire beaucoup de pétrole et de gaz dans les bonnes régions géologiques. Il est généralement plus coûteux d’extraire le pétrole et le gaz de la roche que ce que valent les combustibles fossiles sur le marché libre. Cependant, la « révolution du schiste », tant vantée, est aujourd’hui confrontée à deux grands problèmes : la meilleure roche a été forée et peu sont désireux de prêter de l’argent pour forer la surface restante.

E&E News a récemment souligné ce que cette réalité signifie pour la zone de schiste d’Eagle Ford au Texas, où la production est aujourd’hui inférieure de 20% à son pic de début 2015. Pour un bassin pétrolier qui ne produit du pétrole que par fracturation depuis un peu plus d’une décennie, c’est un chiffre assez sombre. Cependant, un analyste cité par E&E News souligne le secret pour gagner de l’argent en utilisant la fracturation du pétrole : il suffit d’arrêter la fracturation.

« Générer du cash gratuit est facile : arrêtez de dépenser pour de nouveaux puits », a déclaré Raoul LeBlanc, vice-président pour les non-conventionnels nord-américains chez IHS Markit. « Le problème est que la production va immédiatement connaître un fort déclin dans de nombreux cas. »

#IHSMarkit prévoit que les dépenses d’investissement pour le forage et la complétion de puits dans le schiste diminueront de 10% pour atteindre 102 milliards de dollars cette année. D’ici 2021, nous assisterons à une baisse de près de 20 milliards de dollars des dépenses annuelles. Quelle en est la cause ? Commentaires de Raoul LeBlanc – http://ihsmark.it/TJrb50x4ZFd @HoustonChron

Ah, le piège. Pour générer l’argent nécessaire à la fracturation, les entreprises doivent arrêter la fracturation et vendre le pétrole qui leur reste des puits en déclin rapide. Parce que les puits fracturés déclinent rapidement même lorsque tout va parfaitement, si un producteur ne fore pas constamment de nouveaux puits, la production de pétrole d’un champ diminue très rapidement – c’est le « déclin rapide » noté par LeBlanc.

C’est exactement ce qui s’est passé dans le schiste d’Eagle Ford, un des premiers domaine chéris de l’industrie de la fracturation, et la plupart des surfaces les plus importantes de la zone de schiste du Bakken du Dakota du Nord et du Montana ont déjà été forées, et connaîtront probablement des déclins similaires.

LeBlanc souligne à nouveau ce point dans le Journal of Petroleum Technology, où il est récemment cité en disant que les taux de déclin dans la région du Permien ont « augmenté de façon spectaculaire » pour les nouveaux puits fracturés.

Il y a un an et demi, DeSmog a lancé une série spéciale explorant les finances de l’industrie de la fracturation, mettant en lumière ses défaillances financières. À l’époque, l’optimisme quant à l’avenir de la fracturation remplissait encore les pages de la presse financière.

L’article initial qui a lancé la série se termine par une citation de David Hughes, géoscientifique et chercheur spécialisé dans la production de gaz de schiste et de pétrole au Post Carbon Institute. Depuis des années, Hughes met en garde contre les estimations optimistes concernant le pétrole et le gaz de schiste.

Hughes a déclaré à DeSmog qu’avec les finances de l’industrie de la fracturation, « en fin de compte, vous vous heurtez au mur. Ce n’est qu’une question de temps ».

Avec l’industrie à l’aube d’un « monde de puits enfants », ce mur semble s’approcher rapidement – à moins que vous ne croyiez encore que l’industrie promette que le gros lot de la fracturation est à portée de main.

Justin Mikulka

Note du Saker Francophone

Cet article est tiré d'une série : L’industrie du schiste argileux creuse plus de dettes que de bénéfices

Traduit par Hervé, relu par Marcel pour le Saker Francophone

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