L’élection américaine : est-ce enfin fini, ou pas ?


Par Immanuel Wallerstein – Le 15 novembre 2016 – Source iwallerstein.com

Immanuel Wallerstein
Immanuel Wallerstein

Commentaire No 437

Presque tout le monde est étonné de la victoire de Trump. On dit que même Trump était étonné. Et bien sûr, maintenant tout le monde explique comment c’est arrivé, bien que les explications soient différentes. Et tout le monde parle des profonds clivages que l’élection a créés (ou qu’elle reflète ?) dans le corps politique des États-Unis.

Je ne vais pas ajouter une analyse de plus à la longue liste que je suis déjà fatigué de lire. Je ne me concentrerai que sur deux questions : quelles sont les conséquences de cette victoire de Trump (1) pour les États-Unis et (2) pour la puissance des États-Unis dans le reste du monde?

Sur le plan intérieur, les résultats, peu importe comment vous les mesurez, déplacent significativement les États-Unis à droite. Il n’est pas important que Trump ait effectivement perdu le vote populaire national. Et ce n’est pas important de savoir que si 70 000 votes à peine, dans trois États (quelque chose en dessous de 0.09% du total des suffrages exprimés), avaient manqué à Trump, Hillary Clinton aurait gagné.

Ce qui compte, c’est que les Républicains ont gagné ce qu’on appelle le tiercé gagnant – le contrôle de la présidence, des deux Chambres du Congrès et la Cour suprême. Et alors que les Démocrates pourraient regagner le Sénat et la présidence dans quatre ou huit ans, les Républicains détiendront une majorité à la Cour suprême pendant beaucoup plus longtemps.

Assurément, les Républicains sont divisés sur quelques questions importantes. Cela ressort juste une semaine après les élections. Trump a déjà commencé à montrer son côté pragmatique et donc ses priorités : plus d’emplois, des réductions d’impôt (mais certains types), sauver certaines parties de la Loi sur la protection des patients et les soins abordables (Obamacare), qui sont largement populaires. L’establishment républicain (un establishment d’extrême-droite) a d’autres priorités : détruire Medicaid et même Medicare, différentes sortes de réformes fiscales et démanteler le libéralisme social (comme les droits à l’avortement et le mariage homosexuel).

Il reste à voir si Trump peut l’emporter contre Paul Ryan (qui est le personnage clé dans la base de droite du Congrès) ou si celui-ci peut faire reculer Trump. La figure importante dans cette lutte semble être le vice-président Mike Pence, qui s’est remarquablement positionné comme le véritable numéro deux dans le bureau présidentiel (comme l’avait fait Dick Cheney).

Pence connaît bien le Congrès, il est idéologiquement proche de Paul Ryan, mais politiquement loyal à Trump. C’est lui qui avait choisi Reince Priebus pour être le chef d’état-major de Trump, le préférant à Steve Bannon. Priebus veut unir les Républicains, alors que Bannon veut attaquer les Républicains qui ne sont pas fidèles à 100% à un message d’ultra extrême-droite. Alors que Bannon a reçu un prix de consolation comme conseiller intérieur, il est douteux qu’il ait un pouvoir réel.

Cependant, cette lutte intra-républicaine se révèle alors que les politiques étasuniennes sont déjà maintenant beaucoup plus à droite. Peut-être que le Parti démocrate se réorganisera en mouvement plus à gauche, plus populiste, et sera en mesure de contester les Républicains dans de futures élections. Cela aussi reste à voir. Mais la victoire électorale de Trump est une réalité et un accomplissement.

Passons maintenant de l’arène intérieure dans laquelle Trump a gagné, et a un vrai pouvoir, à l’arène extérieure (le reste du monde), où il n’en a pratiquement aucun. Son slogan de campagne était : «Rendre à l’Amérique sa grandeur». Ce qu’il a dit maintes et maintes fois était que s’il était président, il s’assurerait que les autres pays respectent les États-Unis (c’est-à-dire leur obéissent). En effet, il a fait allusion à un passé où les les États-Unis étaient «grands» et il a dit qu’il rétablirait ce passé.

Le problème est très simple. Ni lui, ni aucun autre président – que ce soit Hillary Clinton ou Barack Obama ou en l’occurrence Ronald Reagan – ne peut faire grand chose par rapport au déclin avancé de l’ancienne puissance hégémonique. Oui, autrefois les États-Unis ont régné en maître, plus ou moins entre 1945 et 1970 environ. Mais depuis lors, ils ont décliné régulièrement dans leur capacité à obtenir que d’autres pays suivent leur exemple et fassent ce qu’ils veulent.

Le déclin est structurel et pas quelque chose que le pouvoir d’un président américain pourrait juguler. Bien sûr, les États-Unis restent une force militaire formidable. S’ils font mauvais usage de cette puissance militaire, ils peuvent causer beaucoup de dégâts au monde. Obama était très sensible à cette nuisance potentielle, ce qui explique toutes ses hésitations. Et Trump a été accusé, pendant la campagne électorale, de ne pas comprendre cela et donc d’être un dangereux détenteur de la puissance militaire étasunienne.

Cependant, alors que faire du mal est tout à fait possible, faire ce que le gouvernement des États-Unis définirait comme le bien semble pratiquement hors de leur pouvoir. Personne, et je dis bien personne, ne suivra les États-Unis s’il pense que ses propres intérêts sont ignorés. C’est vrai non seulement pour la Chine, la Russie, l’Iran et bien sûr la Corée du Nord. C’est tout aussi vrai pour le Japon et la Corée du Sud, l’Inde et le Pakistan, l’Arabie saoudite et la Turquie, la France et l’Allemagne, la Pologne et les les États baltes, et nos anciens alliés spéciaux que sont Israël, la Grande-Bretagne et le Canada.

Je suis à peu près sûr que Trump ne réalise pas encore cela. Il se vantera de victoires faciles, comme mettre fin aux traités commerciaux. Il utilisera cela pour prouver la sagesse de son attitude agressive. Mais laissez-le essayer de faire quelque chose à propos de la Syrie – quoi que ce soit – et il sera bientôt désabusé sur son pouvoir. Il est très peu susceptible de reculer sur les nouvelles relations avec Cuba. Et il pourrait commencer à réaliser qu’il ne devrait pas défaire l’accord avec l’Iran. Quant à la Chine, les Chinois semblent penser qu’ils peuvent faire de meilleurs arrangements avec Trump qu’ils ne l’auraient pu avec Clinton.

Donc des États-Unis plus à droite dans un système-monde plus chaotique, avec le protectionnisme comme sujet majeur pour la plupart des pays et un resserrement économique pour la majorité de la population mondiale. Et c’est fini ? En aucun cas, ni aux États-Unis, ni dans le système-monde. C’est une lutte permanente à propos de la direction que pourrait prendre et prendra le futur (ou les futurs) système-monde(s).

Immanuel Wallerstein

Note du Saker Francophone

Cet auteur est, vous l'avez bien compris, très à gauche et nous offre donc une analyse dans ce sens mais reste assez pondéré. Il fait parti d'un panel d'analystes que l'on vous propose. A vous de faire le tri, de vous appuyer sur ces lectures pour comprendre les différents jeux de pouvoir en cours de reconfiguration en ce moment au sommet de la toujours 1ère puissance mondiale.

On ne prend pas position dans cet affaire ni pour cette analyse, ni pour une autre mais on reste attentif à l'évolution de leurs opinions pour mieux comprendre les mouvements de fond qui agitent les oligarchies tout autant que les populations.

Traduit par Diane, vérifié par Wayan, relu par nadine pour le Saker francophone

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