Le « plan » de Trump est-il de n’avoir aucun plan ?


Par Alastair Crooke – Le 12 mars 2026 – Conflicts Forum

Le modèle américano-israélien de guerre aérienne à distance  est remis en question par une guerre asymétrique stratégique tout à fait différente, une initiative planifiée par l’Iran il y a plus de 20 ans.

Il est important de comprendre cela lorsque vous essayez de juger où en est vraiment cette guerre. C’est comme comparer des oranges avec des citrons ; ils sont essentiellement de caractère différent.

Les États-Unis et Israël larguent de nombreuses munitions à distance de sécurité sur l’Iran, mais dans quel but et avec quel effet ? On ne sait pas.

Nous savons cependant que l’Iran a son propre plan de guerre asymétrique. Et cela ne fait que commencer, progressant petit à petit vers une mise en œuvre complète. L’arsenal complet de missiles iraniens n’a pas encore été dévoilé, ni ses derniers missiles, ni ses drones submersibles et ses vedettes lance-missiles équipées de missiles anti-navires qui n’ont pas encore été déployés. Nous ne connaissons donc pas tout le potentiel de l’Iran et nous ne pouvons pas dire à quel effet cela aura lorsqu’il sera utilisé. Le Hezbollah est maintenant en plein mode opérationnel et les Houthis attendent (apparemment) le « feu vert » pour bloquer Bab al-Mandeb, parallèlement au blocus d’Hormuz.

La racine du mouvement de ce paradigme asymétrique iranien est née à la suite de la destruction totale par les États-Unis du commandement militaire centralisé irakien en 2003, le résultat d’un assaut aérien massif qui a duré trois semaines.

La question pour les Iraniens, qui s’est posée à la suite de la guerre en Irak, était de savoir comment l’Iran pourrait construire une structure militaire dissuasive alors qu’il n’avait pas, et ne pouvait avoir, une capacité aérienne comparable. De plus, les États-Unis pouvaient également regarder d’en haut l’étendue de l’infrastructure militaire iranienne à partir de leurs caméras satellites à haute résolution.

Eh bien, la première réponse fut simplement d’avoir aussi peu de structure militaire iranienne à l’air libre pouvant être observée d’en haut, de l’espace. Ses composants ont dû être enterrés, et enterrés profondément (hors de portée de la plupart des bombes).

La deuxième réponse fut que des missiles profondément enfouis pourraient en effet devenir la « puissance aérienne » de l’Iran, c’est-à-dire un substitut à une force aérienne conventionnelle. L’Iran construit et stocke ainsi des missiles depuis plus de vingt ans.

Avec ses recherches intensives sur la technologie des missiles, l’Iran aurait fabriqué entre 10 et 12 modèles de missiles de croisière et balistiques. Certains sont hypersoniques ; d’autres fournissent un éventail de sous-munitions explosives orientables (pour éviter les interceptions).

Les gros missiles sont lancés à partir de silos souterrains profonds dispersés à travers l’Iran (qui a la taille de l’Europe occidentale et est bien doté en chaînes de montagnes et forêts). Des missiles terre-navire sont également bien répartis le long de l’étendue côtière iranienne.

La troisième réponse a été de trouver une solution à la décapitation réussie par l’opération « shock and awe » contre le commandement militaire de Saddam Husseinm, en 2003.

En 2007, la doctrine dite « mosaïque » a été introduite.

L’idée derrière cette doctrine est de diviser l’infrastructure militaire iranienne en commandements provinciaux autonomes, chacun avec ses stocks de munitions séparés, ses silos de missiles séparés et, le cas échéant, ses propres forces navales et milices distinctes.

Les commandants ont reçu des plans de bataille pré-délégués ainsi que le pouvoir de lancer une action militaire de leur propre initiative, en cas de frappe de décapitation sur la capitale. Les plans de bataille et les protocoles doivent être déclenchés automatiquement lors de la décapitation d’un Chef suprême.

L’article 110 de la Constitution iranienne de 1979 confère le pouvoir de commandement sur les forces armées exclusivement au Guide suprême. Personne, ni aucune institution, ne peut passer outre ou annuler ses directives. Si ce dirigeant devait être assassiné, les instructions pré-déléguées antérieures entreraient alors en vigueur et seraient irréversibles par toute autre autorité.

En bref, la machine militaire iranienne – en cas de frappe de décapitation – fonctionne comme une machine de représailles automatisée et décentralisée qui ne peut pas être facilement arrêtée ou contrôlée.

La commentatrice militaire Patricia Marins observe :

« L’Iran mène une guerre asymétrique presque parfaite, absorbant les attaques, rendant stratégiquement les bases environnantes inutilisables, détruisant les radars et maintenant le contrôle du détroit d’Hormuz tout en préservant sa capacité de lancement de missiles”.

“Les États-Unis et Israël sont dans une situation extrêmement difficile car ils ne connaissent qu’un seul type de guerre : [bombardement aérien aveugle de cibles en grande partie civiles alors qu’ils ne parviennent pas à détruire les villes souterraines de missiles]. Maintenant, ils sont confrontés à un Iran stratégiquement bien positionné qui se bat selon ses propres termes et son propre calendrier. Qu’a fait l’Iran ? Il s’est concentré sur la résilience contre les bombardements – et a conservé la quasi-totalité de son arsenal dans de grandes bases souterraines que les États-Unis et Israël ont déjà dépensé d’énormes quantités de munitions pour tenter de pénétrer”.

Une autre leçon majeure que l’Iran a tirée de la guerre en Irak de 2003 est que la « méthode de guerre » des États-Unis et d’Israël est entièrement centrée sur de courts bombardements aériens pour décapiter les échelons de direction et les structures de commandement. La vulnérabilité d’avoir une structure de commandement centralisée a été contrée par la structure en mosaïque qui décentralise sur plusieurs commandements, de sorte qu’elle ne peut plus être saisie en cas de frappe surprise de décapitation.

Et une autre idée stratégique tirée par l’Iran de la guerre en Irak est que l’Occident est militairement structuré autour de courtes guerres aériennes intensives.

L’antidote dans l’analyse iranienne était de pouvoir durer « longtemps » : la décision stratégique des dirigeants iraniens actuels d’opter pour une longue guerre découle directement de cette idée – que les armées occidentales sont conçues pour l’approche « tirer et se retirer » – et leur conviction que le peuple iranien a plus de résilience pour supporter la douleur d’une guerre que les publics israéliens ou occidentaux.

Essentiellement, les mécanismes permettant de choisir de prolonger la guerre plus longtemps que ce qui pourrait convenir à Trump se résument essentiellement à la logistique.

La pression logistique de l’Iran

Israël et les États-Unis se sont initialement préparés et équipés pour une guerre courte. Dans le cas des États-Unis, très courte, du samedi matin où Khomeiny a été assassiné jusqu’au lundi, lorsque les marchés boursiers américains devaient ouvrir.

L’Iran a répondu dans l’heure qui a suivi l’assassinat de l’imam Khamenei par le plan mosaïque préparé pour cibler les bases américaines dans le golfe Persique. Le CGRI aurait utilisé d’anciens missiles balistiques et drones du cycle de production 2012/2013. Le but d’une utilisation si prolifique de vieux missiles et drones était clairement de dégrader le stock de missiles intercepteurs détenus par les bases américaines dans le Golfe.

Un processus similaire de dégradation du stock d’intercepteurs israéliens a été poursuivi en tandem. L’épuisement des missiles intercepteurs à travers le golfe et Israël est devenu évident. Cela constituait la première couche du « squeeze » logistique.

La deuxième couche est la dépression économique et énergétique provoquée par la fermeture du détroit d’Hormuz, à tous les « adversaires » mais pas aux « amis« . Le déclenchement du blocage d’Hormuz est destiné à déclencher une crise financière et des lignes d’approvisionnement en Occident afin de « comprimer » les perspectives financières de l’Occident. Affaiblir les marchés équivaut à affaiblir la détermination de Trump.

La troisième « pression » est centrée sur le soutien public à la guerre aux États-Unis. Le refus iranien d’accepter un cessez-le-feu ou des négociations, mais plutôt d’opter pour une guerre longue, fait chavirer les attentes du public, remet en question les attentes consensuelles et suscite anxiété et incertitude.

Les objectifs stratégiques probables de l’Iran

Quels pourraient alors être les objectifs ultimes de l’Iran ? Premièrement, éliminer la menace constante d’une attaque militaire ; forcer la levée du siège permanent du peuple iranien par les sanctions ; la restitution de ses avoirs gelés et la levée de l’occupation israélienne de Gaza et des terres palestiniennes.

L’Iran pense peut-être aussi qu’il pourrait « renverser » l’équilibre géopolitique dans la région du Golfe Persique pour soustraire les goulots d’étranglement navals et les couloirs maritimes de la région à l’hégémonie américaine et les ouvrir au passage des navires des BRICS, sans sanction, saisie ou blocus par Washington. Pour lancer une « liberté de navigation » inverse, pour ainsi dire, dans le sens originel de l’expression.

De toute évidence, les dirigeants iraniens comprennent parfaitement que le déploiement réussi de leur plan de guerre asymétrique pourrait bouleverser l’équilibre géostratégique non seulement du Moyen-Orient mais aussi du monde entier.

Et alors, qu’en est-il du plan de Trump ? Le biographe du président Trump, Michael Wolff, a déclaré hier :

« Il [Trump] n’a aucun plan. Il ne sait pas ce qui se passe. Il n’est pas vraiment capable de formuler un plan. Il exprime un gloubi-boulga et cela devient quelque chose dans son esprit comme un point de fierté : Personne ne sait ce que je vais faire ensuite. Donc, tout le monde a peur de moi, ce qui me donne un maximum de poids. N’avoir aucun plan devient le plan ».

La métaphore est celle, suggère Wolff, de Trump en tant qu’acteur :

« Il est sur scène et il se rattrape au fur et à mesure et est très fier de cette capacité, qui est une capacité considérable ».

Wolff caractérise Trump en disant :

« Nous allons arrêter la guerre. On va commencer la guerre. Nous allons les bombarder ; nous allons négocier ; nous allons avoir une reddition inconditionnelle. Rien ne se passe qui ne vienne de lui [Trump]. Et cela change à chaque instant ».

En réalité, la seule métrique qui compte pour Trump est d’être considéré comme un gagnant. Hier, il a déclaré que les États-Unis avaient “gagné” la guerre : « Nous avons gagné. On a gagné le pari dès la première heure ». Mais d’ici quelques semaines, la vulnérabilité de son inconstance pourrait devenir plus apparente à mesure que les marchés du pétrole, des actions et des obligations s’effondreront. Trump téléphone à tout le monde pour essayer de trouver quelqu’un qui puisse lui donner une « issue » gagnante à la guerre qu’il a déclenchée.

Mais ce sont les Iraniens qui décideront de la fin de la guerre. Et ils disent qu’ils ne font que commencer…

Alastair Crooke

Traduit par Wayan, relu par Hervé, pour le Saker Francophone.

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