Par M.K. Bhadrakumar – Le 3 mai 2026 – Source Indian punchline
Les dirigeants iraniens ont déclaré qu’ils se préparaient à une reprise des hostilités, car il est peu probable que le président américain accepte la dernière offre de paix de Téhéran
Le président russe Vladimir Poutine, qui est un fervent lecteur de livres d’histoire, doit connaître la célèbre citation attribuée au pasteur luthérien allemand, Martin Niemöller, qui condamne indirectement la complicité des intellectuels et du clergé allemands après l’arrivée au pouvoir des nazis et la purge progressive ultérieure de leurs cibles :
“D’abord ils sont venus pour les communistes. Puis ils sont venus pour les socialistes… Puis ils sont venus pour les syndicalistes … Puis ils sont venus pour les Juifs / Puis ils sont venus pour moi / Et il n’y avait plus personne / Pour prendre ma défense.”
Une situation similaire se présente à la Russie aujourd’hui alors que les États-Unis, sous la direction du président Donald Trump, ont pris le contrôle du Venezuela, un pays avec les plus grandes réserves de pétrole au monde, et se tournent maintenant vers l’Iran, qui détient les troisièmes plus grandes réserves prouvées de pétrole au monde — tout en “ayant un œil” sur le pétrole russe considéré comme un outil nécessaire.
Washington a modifié sa politique à l’égard du pétrole russe au cours de l’année écoulée en sanctionnant d’abord le mouvement du brut russe sur le marché mondial et en autorisant par la suite des dérogations aux mêmes sanctions.
Il ne fait aucun doute que la sortie des Émirats arabes unis de l’OPEP et du cadre plus large de l’OPEP+, à compter du 1er mai, porte l’imprimatur du président américain Donald Trump. S’il y avait eu une sous-catégorie de nations dans le manuel diplomatique américain sous la rubrique « Nations rentières les plus favorisées« , les EAU figureraient sans aucun doute en tête de liste – étant la plaque tournante du recyclage des pétrodollars.
Le moment et l’acte régional de la sortie des EAU du cartel pétrolier se prêtent à diverses interprétations – la décision de renforcer son autonomie stratégique ; un défi à l’autorité de l’Arabie saoudite ; une démonstration magistrale de sagesse commerciale, etc. Mais en réalité, les EAU offrent leurs services à Washington comme instrument utile pour influencer les prix de l’énergie et renforcer leur alignement sur la campagne de pression des États-Unis et d’Israël contre l’Iran.
En termes simples, c’est un acte politique qui mine la discipline de l’OPEP+. Le Kremlin, qui n’a pas contrecarré l’accaparement du pétrole par les États-Unis au Venezuela et était largement passif, jusqu’à présent, en regardant silencieusement la tentative brutale de Trump de prendre le contrôle des réserves de pétrole et de gaz de l’Iran, ne peut ignorer la quasi-certitude que, dans le compte à rebours final, il fera un pas pour isoler la Russie et la marginaliser dans la géopolitique du pétrole.
L’OPEP+ était l’onde cérébrale de Poutine, enracinée sur ses liens avec le prince héritier saoudien Mohammad bin Salman, pour prévenir l’hégémonie américaine sur le marché mondial de l’énergie après la révolution du gaz de schiste et l’émergence des États-Unis en tant que premier pays exportateur d’énergie au monde.
Le Kremlin sait à quel point Washington peut être agressif lorsqu’il s’agit de dominer le marché pétrolier mondial. Les États-Unis ont volontairement détruit les gazoducs Nord Stream, rompant les liens énergétiques florissants de l’Europe avec la Russie, et ont alors remplacé la Russie comme principal fournisseur d’énergie de l’Europe puis ont fait venir des compagnies pétrolières américaines pour engranger des bénéfices exceptionnels.
En résumé, la sortie des EAU de l’OPEP signifie que les plaques tectoniques se déplacent sur le marché mondial de l’énergie. Il va y avoir un grave affaiblissement idéologique de l’OPEP+. Si les États-Unis ont réduit l’OPEP en détournant le Venezuela, ils ont depuis rendu l’OPEP+ dysfonctionnelle en brisant l’axe saoudo-russe. Ce coup de force a isolé la Russie. Il reste à voir combien de temps les EAU conserveront leur appartenance aux BRICS et à l’OCS.
Contrairement à l’opinion dominante de la plupart des analystes selon laquelle l’emprise des États-Unis sur les États du CCG s’affaiblira après la guerre, le contraire pourrait bien se produire. Washington a laissé entendre que certains autres pays du CCG l’avaient également approché, comme les Émirats arabes unis, à la recherche d’accords de swap de devises.
Pendant ce temps, Axios a rapporté que le CENTCOM avait préparé un plan pour « une courte vague de frappes » contre l’Iran. Les États-Unis ont introduit dans les bases du CCG de nombreux équipements spécifiquement nécessaires pour mener des opérations terrestres en Iran. Selon des informations israéliennes, deux cargos et plusieurs avions transportant 6 500 tonnes d’équipements militaires en provenance des États-Unis, dont des milliers de munitions et de véhicules utilitaires blindés légers, sont arrivés en Israël jeudi.
Mais l’Iran ne va pas capituler. La déclaration publiée jeudi par le Guide suprême Mojtaba Khamenei a catégoriquement exclu une relation transactionnelle avec les États-Unis. Il a souligné que l’idéologie de la résistance sera au cœur de la politique étrangère de l’Iran. Mojtaba a qualifié les capacités technologiques modernes développées par l’Iran, qui sont l’héritage de son père, l’ayatollah Ali Khamenei – en particulier dans les domaines de la nano et de la bio technologie nucléaire et des missiles – de “capacité nationale” du pays.
Dans un contexte aussi tumultueux, les deux compte-rendus du Kremlin sur la rencontre de Poutine avec le ministre iranien des Affaires étrangères Abbas Araghchi lundi et son appel téléphonique au président Trump mardi peuvent être considérées comme montrant la solidarité de la Russie avec l’Iran. (ici et ici)
De toute évidence, les développements de la semaine dernière ont mis en évidence le niveau de confort entre la nouvelle direction à Téhéran dirigée par Mojtaba et le Kremlin. Poutine a révélé qu’il était en contact avec Mojtaba et qu’ils étaient sur la même longueur d’onde dans leur intention “de maintenir nos relations stratégiques”.
De même, la présence du chef du GRU, l’amiral Igor Kostyukov, à la réunion entre Poutine et Aragchi a souligné que Moscou soutenait la politique étrangère indépendante de l’Iran en tant que puissance régionale. Cela dit, dans quelle mesure cela se traduit par une aide pratique reste une question de conjecture pour le moment.
Poutine a enchainé la réunion de lundi par un appel téléphonique à Trump. Dans un échange “mené de manière amicale, franc et pragmatique”, Poutine a averti Trump que « si les États-Unis et Israël reprennent l’action militaire, cela entraînerait inévitablement des conséquences extrêmement néfastes non seulement pour l’Iran et ses voisins, mais pour l’ensemble de la communauté internationale ». Poutine a en outre souligné qu’“une opération terrestre sur le territoire iranien serait particulièrement inacceptable et dangereuse”.
En résumé, la situation autour de l’Iran ne reste plus une question binaire entre Washington et Téhéran. En effet, la Russie a la capacité de veiller à ce que l’Iran ne soit pas réduit à l’âge de pierre – étant la puissance nucléaire la plus puissante du monde, membre du Conseil de sécurité détenant un droit de veto, une superpuissance énergétique dotée de prouesses militaires massives, etc. Mais il est peu probable que Trump soit dissuadé. Il reste obsédé par l’idée de prendre le contrôle des réserves de pétrole de l’Iran.
Tous les regards sont tournés vers le mastodonte militaire américano-israélien. L’amiral en chef du CENTCOM, Brad Cooper, est arrivé dans la région pour rencontrer des troupes à bord de l’USS Tripoli, un navire d’assaut stationné dans la mer d’Oman. Cooper est arrivé après avoir informé Trump jeudi des différentes options militaires de Washington contre l’Iran. Les groupes de porte-avions américains sont maintenant en position, réapprovisionnés et rechargés pour le prochain tour. Du point de vue des États-Unis, le cessez-le-feu a atteint son objectif.
M.K. Bhadrakumar
Traduit par Wayan, relu par Hervé, pour le Saker Francophone.