Le cauchemar de l’eau dans l’industrie de la fracturation


Par Justin Mikulka – Le 18 septembre 2018 – Source DeSmog

Fosse à déchets non recouverte pour stocker les eaux usées de la fracturation en Californie. Crédit : Sarah Craig/Faces of Fracking, CC BY-NC-ND 2.0

L’Environmental Protection Agency (EPA) des États-Unis a clairement documenté  – malgré les obstacles répétés de l’industrie pétrolière et gazière – les multiples risques que pose la fracturation hydraulique pour les approvisionnements en eau potable. Cependant, les choses peuvent être en train de changer : l’eau elle-même pose maintenant un risque pour le modèle financier déjà défaillant de l’industrie américaine de la fracturation, et c’est quelque chose que l’industrie ne pourra pas ignorer.

Les États-Unis sont en train d’établir de nouveaux records de production de pétrole alors que les forages horizontaux et la fracturation ouvrent des gisements de schiste argileux dans des endroits comme le Dakota du Nord et le Texas.

La fragmentation est basée sur le processus « hydraulique » qui consiste à utiliser un liquide sous pression pour briser la roche de schiste afin de laisser s’échapper le pétrole et le gaz prisonnier à l’intérieur. Et bien que ce liquide soit un mélange de plusieurs produits chimiques dangereux, il contient surtout de l’eau. Et l’approvisionnement en eau, puis l’élimination appropriée des eaux usées toxiques produites par la fracturation, devient un problème important et coûteux pour l’industrie.

Gabriel Collins est membre du département énergie et environnement à l’Université Rice, et en août, il a fait une présentation lors de l’événement « Produced Water Society Permian Basin 2018 » à Midland, Texas. Collins y a évoqué une analyse de rentabilisation pour mettre en place des processus de traitement de l’eau pour desservir l’industrie de la fracturation.

Un signe que l’industrie de la fracturation se préoccupe de plus en plus de l’eau est qu’il existe maintenant des sociétés et des conférences consacrées au thème de l’« eau produite ». L’eau produite est le terme utilisé pour désigner l’eau toxique qui est « produite » au cours de la vie d’un puits de pétrole ou de gaz issu de la fracturation.

Dans un article de Bloomberg News, Collins a dit qu’il ne croyait pas que les investisseurs étaient conscients des risques que l’eau représente pour l’industrie de la fracturation dans le bassin Permien.

« Les investisseurs ne sont pas aussi bien informés de certains autres risques et défis qui pourraient être tout aussi importants, sinon plus », a-t-il déclaré à Bloomberg News. « Je mettrais l’eau en haut de la liste. »

Pourquoi l’eau devrait-elle être en tête de la liste des défis financiers potentiels auxquels l’industrie de la fracturation est confrontée ? Selon une étude réalisée par Wood MacKenzie et rapportée par le Wall Street Journal, le coût du traitement des eaux usées pour l’industrie de la fracturation pourrait ajouter $6 de plus par baril de pétrole produit.

Pour l’industrie américaine du pétrole et du gaz de schistes, qui a constamment perdu de l’argent au cours de la dernière décennie, l’ajout de $6 de plus par baril représente une sombre perspective.

L’eau gaspillée par la fracturation hydraulique : un vieux problème qui s’amplifie

Une nouvelle étude de l’Université Duke a conclu qu’entre 2011 et 2016, la quantité d’eau utilisée pour fracturer les puits de pétrole et de gaz a augmenté de 770 %. Mais la quantité d’eaux usées toxiques produites au cours de la même période a augmenté de 1 440 %.

L’industrie doit faire quelque chose avec toutes ces eaux usées, et cela coûte de l’argent. Pour réduire les coûts d’élimination des eaux usées, l’industrie de la fracturation a adopté de nombreuses approches dans le passé – qui ont presque toutes mis l’environnement en danger.

Parmi les efforts déployés par l’industrie pour se débarrasser des eaux usées à faible coût, mentionnons le déversement des eaux usées dans les rivières, l’arrosage des cultures, le dégivrage des routes, leur déversement dans le golfe du Mexique, leur évaporation, leur injection dans les aquifères d’eau potable et leur envoi dans des installations municipales de traitement des eaux non équipées pour traiter ce type de déchets. Et ce ne sont là que quelques-unes des façons « légales » d’y faire face. Ils ne comprennent pas les déversements illégaux qui ont également eu lieu.

En 2012, InsideClimate News a rapporté des preuves de déversement illégal de déchets de forage et de fracturation dans le Dakota du Nord, et en 2014, des déversements illégaux similaires d’eaux usées au Texas.

Le traitement des eaux usées toxiques a toujours été un problème pour l’industrie de la fracturation, menant parfois à des moyens de contournement  illégaux. La grande question qui demeure sans réponse pour les entreprises de schistes qui font de la fracturation est de savoir si elles pourront un jour gérer correctement la quantité d’eaux usées toxiques qu’elles produisent, quel qu’en soit le coût.

Où tout cela va-t-il nous mener ?

Un article paru en 2015 dans le Washington Post sur l’élimination des eaux usées issues de la fracturation met en lumière le problème principal en une phrase : « Actuellement, il n’y a aucun moyen de traiter, stocker et rejeter les milliards de gallons d’eaux usées en surface. »

Au lieu de s’attaquer à ce problème flagrant, la « solution » trouvée par l’industrie a été d’injecter l’eau toxique dans le sol dans ce qu’on appelle des puits d’injection. Et bien que les risques à long terme de cette pratique ne soient pas identifiés, ils sont largement reconnus par la forte augmentation des tremblements de terre dans les régions où elle a lieu.

Mais à mesure que la quantité d’eaux usées continue d’augmenter et qu’une plus grande quantité est injectée dans des puits souterrains, qu’est-ce que cela signifie pour les tremblements de terre qui en résultent ? Et que fera l’industrie (ou les collectivités où elle exerce ses activités) à leur sujet ?

Alors que le pionnier et milliardaire Harold Hamm, a minima, préférerait ignorer la question des tremblements de terre, les puits d’injection posent un autre problème auquel son industrie est très sensible. En essayant de forer et de fracturer autant de puits de pétrole et de gaz que possible dans une zone productive, les nouveaux puits semblent endommager les puits de production existants par un processus connu sous le nom de « frac hits ».

Et la même chose se produit maintenant avec les puits d’injection d’eaux usées.

Andrew Hunter, ingénieur en forage pour Guidon Energy, a récemment expliqué comment les puits d’injection peuvent endommager les puits de production, affirmant que la situation s’aggrave.

Il a également ajouté un autre point qui pourrait intéresser les investisseurs.

« Je pense que les gens ont peur de parler de ce problème », a dit M. Hunter lors d’une conférence à Houston sur l’eau. « Nous essayons de faire passer le mot pour que tout le monde sache à quel point c’est sérieux. »

En résumé : la solution privilégiée par l’industrie du schiste argileux pour l’évacuation de ses énormes quantités d’eaux usées endommage l’infrastructure de production pétrolière et gazière existante, tout en provoquant également des tremblements de terre. Ce n’est pas vraiment une option durable, et c’est l’une des raisons de l’opposition croissante aux puits d’injection d’eaux usées.

Bien sûr, sans les puits d’injection, l’industrie de la fracturation devrait ralentir ou arrêter la production de pétrole et de gaz. C’est la raison pour laquelle les puits d’injection restent en service.

Si vous ne pouvez pas faire d’argent, changez les règles

En septembre 2016, le candidat à la présidence de l’époque, Donald Trump, s’est adressé à un groupe de cadres travaillant dans le pétrole de schiste pour expliquer sa position sur la réglementation.

« Je pense qu’aucune autre entreprise n’a probablement été autant touchée par la réglementation que la vôtre », a dit M. Trump. « La réglementation fédérale reste une restriction majeure à la production du pétrole de schiste. »

Cependant, la principale restriction à la production de schistes est le fait que l’industrie perd de l’argent jusqu’à présent. Bien que le traitement des eaux usées soit un domaine coûteux pour l’industrie, ce n’est pas le seul.

L’administration Trump s’emploie à assouplir les règles fédérales régissant l’industrie de la fracturation, ce qui aura un effet positif sur les finances de l’industrie mais sera catastrophique pour le climat et l’environnement.

Récemment, l’EPA a proposé d’abroger la réglementation exigeant que l’industrie des combustibles fossiles surveille et répare les fuites de méthane (un important gaz à effet de serre) – et d’importantes économies sont prévues. Au Texas, l’industrie brûle actuellement pour un million de dollars de méthane par jour, ce qui contribue grandement à la pollution atmosphérique, car il n’y a pas assez de pipelines pour acheminer le gaz naturel vers le marché.

Pourquoi est-ce permis ? Parce qu’une récupération adéquate du méthane coûterait de l’argent à l’industrie et ralentirait la production.

Cette approche est semblable à celle que le Dakota du Nord a utilisée pour réglementer la quantité de radioactivité permise dans les déchets de fracturation. L’État a simplement assoupli les règles (et augmenté la radioactivité autorisée dans les déchets) pour faciliter la tâche des compagnies pétrolières travaillant à l’intérieur des frontières, qui pourraient alors cesser de transporter leurs déchets par camion vers des États dont les limites sont plus élevées.

Et, bien sûr, l’administration Trump cherche des moyens de faire reculer les règlements sur les eaux usées.

L’industrie du schiste argileux ne peut faire face aux problèmes financiers auxquels elle est confrontée – y compris sa crise de l’eau – sans modifier les règles existantes.

Le titre d’un article paru récemment dans le Dallas News sur la crise de l’eau dans le bassin Permien l’a qualifié de « cauchemar de l’élimination ». Et alors que l’article faisait référence au cauchemar logistique et financier de l’industrie de la fracturation – ce qui est certainement le cas – il y a un autre cauchemar.

À l’heure actuelle, l’industrie n’a aucun moyen réalisable d’éliminer ses eaux usées en utilisant des méthodes respectueuses de l’environnement… et pourtant, elle fonce à toute allure.

Justin Mikulka

Note du Saker Francophone

Cet article est tiré d'une série : L’industrie du schiste argileux creuse plus de dettes que de bénéfices

Traduit par Hervé, relu par Cat pour le Saker Francophone

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