La vérité sur les changements de régime


Par Steve Pieczenik – Le 10 novembre 2015 – Source stevepieczenik.com

Très souvent, on me pose cette question : « Comment une personne seule comme moi-même, entraînée à la fois en psychiatrie à Harvard et en Sciences politiques avec un PhD du MIT, peut-elle comprendre la dynamique d’un grand pays comme l’Union soviétique, et peut être capable de mettre en œuvre ce que dans les affaires, on appelle un changement de régime 


Concrètement si nous parlons ici de la mise à terre de l’Union Soviétique, la réponse c’est, «modestement» : de façon assez difficile et cela prend assez longtemps. En fait cela se passe de la façon suivante. Quand j’ai fait mon service militaire, j’ai été assigné en tant qu’étudiant à l’Institut national pour la santé mentale. J’ai été envoyé à l’étranger, en Union soviétique, et là-bas j’ai travaillé avec les chefs des hôpitaux psychiatriques, en particulier à l’hôpital psychiatrique Katchenko, qui était l’hôpital [psychiatrique] principal dans lequel le KGB et le GRU [Renseignement militaire] incarcéraient un certain nombre de dissidents politiques en Union soviétique, durant les années 1970 et 1980. 1.

 

Or je savais d’après les rapports du Renseignement [américain], que ces gens qui étaient incarcérés étaient de vrais chrétiens, et même que la plupart d’entre eux étaient des chrétiens fondamentalistes : tantôt des baptistes, des anabaptistes, des protestants pour la plus grande part d’entre eux, ils ne portaient pas le communisme soviétique dans leur cœur, l’athéisme était inhérent au soviétisme communiste. 2.

Donc ce qu’il se passait, c’est que le KGB et le GRU incarcéraient beaucoup de ces dissidents politiques dans des hôpitaux psychiatriques, et ils leur appliquaient différents types de tortures, selon ce qu’ils pensaient «approprié» pour traiter ce genre de dissidents particuliers…

Et dans l’expérience que j’en ai eue, vers la fin des années 1970, j’ai été amené à négocier avec le chef de cet hôpital psychiatrique, un homme qui était à la tête d’une division psychiatrique en Union soviétique, et qui dans le même temps avait été un médecin pour Staline. Et c’était un homme très sérieux, un homme d’une grande intégrité, très franchement, parce que quand nous avons conclu un accord personnel entre lui et moi, j’ai dit en fait : «Regardez, je vais classifier ces gens comme des dissidents politiques sans avoir besoin de dire qu’ils sont chrétiens (il l’avait très bien compris), et je vais vous fournir un certain nombre d’ordinateurs Wang, pour chacun de ces dissidents, mais nous allons les sortir de l’hôpital psychiatrique Katchenko et les ramener aux États-Unis.» Il finit par tomber d’accord avec moi parce qu’ils avaient besoin de ces ordinateurs Wang, et ainsi nous fûmes capables de retirer deux ou trois douzaines de ces dissidents politiques, de les sortir de cet hôpital psychiatrique et de les ramener aux États-Unis.

Ceci fut le prélude de ma compréhension de la façon dont l’Union soviétique fonctionnait, de comment le KGB et le GRU marchaient, et je compris alors que :

  1. Avec du respect, vous allez obtenir beaucoup plus de l’Union soviétique si vous êtes vrai dans vos mots.
  2. Si vous savez comment fonctionnent les gens, ici les Soviétiques ou les Russes dans ce cas particulier, présents avec vous autour de l’échiquier, alors vous savez comment appliquer ce que nous appelons des méthodes d’opération psychologique à l’intérieur de l’Union soviétique.

Donc voilà ce que j’ai fait :

Le premier élément important, c’était l’absence de religion en Union soviétique, car comme nombre d’entre vous le savent, l’Union soviétique était athée. Pourtant il y avait une forte survivance du catholicisme, mais encore plus important d’orthodoxie grecque, d’orthodoxie russe, une préoccupation religieuse qui était répandue dans la paysannerie et dans les zones autour de Moscou.

Et ce que j’ai fait et ce que les autres personnes travaillant avec moi ont fait, à la CIA, au Renseignement militaire, et tout un groupe d’Officiers du service diplomatique 3, nous fûmes capables d’obtenir de promouvoir le Pape Jean-Paul II, un  Polonais, qui était un anticommuniste, afin de constituer une masse ralliant le catholicisme, autour des frontières de l’Union soviétique, et il commença à faire «masse», une masse qui se transforma et qui traversa les frontières de Russie, dans laquelle elle instigua/encouragea la renaissance de l’orthodoxie russe, et ainsi la religion devint un facteur que nous avons stimulé à partir de la fin des années 1970 puis 1980.

Le second facteur, c’est que nous avions pris avec nous le chef des militaires soviétiques, l’Amiral *******, et nous l’avions embarqué sur l’un de nos porte-avions militaires, lui montrant notre efficacité dans les appontages et les décollages depuis ce porte-avions, en contraste avec les Soviétiques qui, vraiment, avaient vraiment du mal à décoller de leurs porte-avions. Nous leur avions également montré ce que un char de combat  M1A1 Abrams était capable de faire face à des T-72 : le M1A1 Abrams a pu détruire 5 ou 6 T-72 en cinq à sept minutes 4. Donc la composante militaire soviétique était totalement neutralisée, surclassée, sans avoir besoin d’aller en guerre.

Le troisième élément fut de créer ce qui équivalait à une épreuve économique pour l’Union soviétique, que ses dirigeants ne seraient
réellement pas en mesure de comprendre. En ce sens, à cette époque, nous commencions à financer un projet qui n’arriva jamais à son terme, qui s’appelait l’IDS (Initiative de défense stratégique), dite «Star Wars», et la raison pour laquelle nous l’avons financé [relevait de l’intoxication ciblant le commandant soviétique, NdT], le Président Reagan fut efficace en le dépeignant comme bien réel.

Cela signifiait que nous étions en train de forcer les Soviétiques, en particulier leurs ingénieurs et leurs scientifiques, à planifier et à détourner beaucoup d’argent depuis leurs institutions civiles, afin d’être eux-mêmes en mesure de bâtir leur propre système militaire en réponse à quelque chose qui en fait n’existait pas. Donc en termes d’effets, en ayant ainsi utilisé une guerre économique et des techniques de guerre économique, nous fûmes capables de déstabiliser le système financier de l’Union soviétique.

La quatrième partie fut l’élément culturel, c’est quelque chose qui fut une grande préoccupation pour moi, parce que lorsque je me suis rendu en Union soviétique durant cette période, je compris que la simple musique de type rock‘n’roll venue d’Amérique – croyez-le ou non, mais elle était déjà assez révolutionnaire et le KGB avait beaucoup de difficulté à contrôler ces jeunes gens qui faisaient partie de l’intelligentsia, qui aimaient le rock ‘n’ roll, qui se réunissaient dans tous les types de boîtes de nuit souterraines, et qui créaient des petits groupes artificiels de rock, reproduisaient par mimétisme nos propres groupes de rock’n’roll.

Et ainsi j’ai compris que si nous pouvions infiltrer le pays à travers leurs marins, et à partir des émissions de Radio Free Europe, et pomper ainsi vers l’Union soviétique une grande quantité de musique américaine, nous pourrions réellement commencer à créer des fissures à partir de ces jeunes gens qui voudraient ensuite se désolidariser de cette «vieille garde» communiste.

Et ce qu’il s’est passé finalement, ce fut la cinquième partie des négociations finales dans lesquelles je fus moi-même impliqué, entre le Politburo soviétique et l’équipe de planification politique des États-Unis, négociations qui aboutirent au démantèlement de l’Union soviétique, et dans lesquelles nous eûmes à discuter de la séquence des événements qui se déroulerait. Et Gorbatchev avec sa Perestroïka fut assez intelligent à cette époque pour comprendre que le vieux Système ne pourrait plus fonctionner du tout dans un Nouveau Monde où les préoccupations financières étaient devenues importantes, où les jeunes devaient avoir de nouveaux emplois, de nouvelles chances, et dans lesquels le vieux système d’oppression ne pourrait plus longtemps exister.

Donc, par le moyen d’une guerre psychologique systématique puis ensuite par des négociations psychologiques, avec le Politburo soviétique lui-même et avec les membres de l’élite soviétique, nous fûmes capables de neutraliser l’Union soviétique et de permettre finalement au communisme omnipotent de s’effondrer. Certains de ces éléments ont été décrits dans mon livre The Mind Palace, certains autres ont été décrits dans les séries de livres des franchises de Tom Clancy, à qui j’ai fourni ces informations, notamment son livre The Cardinal of the Kremlin (G. P. Putnam’s Sons, 1988).

Donc je veux que vous compreniez que l’Union soviétique a été changée à la suite d’efforts entrepris au nom du Gouvernement américain, non pas uniquement par moi, mais par bien d’autres personnes au sein des organisations du Renseignement national, de la CIA, du Renseignement militaire, mais sans utilisation de la force, sans l’utilisation de l’armée et des «structures cinétiques» :  nous avons été capables de changer littéralement et de transformer l’Union soviétique en une Fédération russe, avec 82 régions différentes.

Donc, Monsieur et Madame Amérique, je veux que vous réfléchissiez à cette histoire, et à son parallèle qui a été réalisé ici en Amérique, mais qui peut se répéter à une autre époque.

Et Vladimir Poutine comprend ceci de la même manière : comme nous avons été capables de démobiliser l’Union soviétique, nous avons été également capables de neutraliser certains des efforts économiques de la Russie durant ces quelques dernières années, de 2011 à 2016, en créant une guerre économique par laquelle nous avons fait décroître le cours du rouble, en dépréciant les obligations d’État russes ; et en effet la Russie a subi un embargo par lequel elle ne peut plus vraiment exporter ou importer quoi que ce soit de valeur pour les Russes.

En termes de valeur, ce qu’il s’est passé, c’est que Poutine a clairement compris que la force des États-Unis et des pays européens ne réside pas tant dans leur appareil militaire lui-même, mais dans les personnes qui furent capables de manipuler les variables au sein de la Russie, et de les utiliser à notre avantage.

Je ne suis pas en train de remettre en question ce point. Je ne suis pas en train de dire que nous sommes des héros, mais je dis que le monde s’est transformé depuis une structure de forces militaires, marqué par des guerres et des dommages militaires, vers une nouvelle ère où la guerre économique et la guerre psychologique sont devenues les outils prédominants d’une nouvelle génération.

Steve Pieczenik

Traduit Par JM Corneille pour les Chroniques de la Vieille République

  1. Voir Psychiatrie punitive en URSS ; extrait d’un documentaire ici. Comprendre aussi la réactivation du sujet dans la propagande massivement antirusse en Occident aujourd’hui : En Russie, la crainte du retour de la psychiatrie punitive (La Croix, 11/10/2013)
  2. Sur la véritable «guerre contre les croyants» qui sous-tendait le bolchevisme puis le soviétisme (contre les chrétiens avant tout, mais également contre les musulmans et, on le sait peu, aussi contre les juifs traditionalistes), voir notamment Les pourvoyeurs du goulag (P.Villemarest, Éd. Famot, 1976)
  3. Voir Vendredi 21 septembre 2012 : un jour de honte (CVR,21 septembre 2012)
  4. il y a cependant sept ans de différence de conception entre le T-72 (1973) et l’Abrams (1980). La bonne comparaison commande de considérer le T-80 (entré en service en 1983) et non le T-72, ces deux chars ayant souvent été confondus à l’époque par les experts occidentaux du fait de leur ressemblance. Le T-90 actuel est un dérivé du T-72, car le T-80 était produit en Ukraine (Kharkov), NdT
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