La grève de la Vierge Marie


Les évêques seraient bien inspirés de proclamer la doctrine sociale catholique et de dénoncer la dégradation progressive des conditions de travail.


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Par Juan Manuel de Prada – Le 10 mars 2018 – Source abc.es

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Quelqu’un a dit, pour plaire au monde, que la Vierge Marie aurait participé avec enthousiasme à la récente grève féministe. Si la personne en question portait un costume de pénitent, on pourrait dire de qui il s’agit ; mais comme elle porte la mitre, on en taira le nom. Il nous semblait que la Vierge se complaisait uniquement en Dieu, lequel avait contemplé (d’un regard inévitablement patriarcal) son humilité et avait fait de grandes choses en son sein ; et que le temps que lui laissait une telle grève des sens ou oisiveté, Marie l’occupait aux soins de sa famille. Mais Marie étant une femme très sensible (comme elle le montra en composant le Magnificat) et douée pour l’organisation (comme elle le prouva lors des noces de Cana), il ne nous semble pas invraisemblable qu’elle ait pu tailler aux ciseaux une quelconque figurine pour que Jésus puisse jouer avec, ou se charger de gérer l’entreprise de menuiserie familiale.


S’il restait encore des évêques un tant soit peu imbus de saine théologie, ils nous rappelleraient que Marie et Joseph, quoique pauvres, étaient propriétaires ; et dans la foulée ils nous avertiraient qu’une économie est d’autant plus chrétienne que la propriété y est le plus partagée. Que par contre, à notre époque, Marie et Joseph n’auraient pas d’autre choix que d’être salariés. Joseph serait en CDD et obligé, pour un salaire de misère, de réaliser un travail répétitif et épuisant dans un quelconque magasin Ikea ; ou bien peut-être travaillerait-il en tant qu’autoentrepreneur, afin de payer lui-même sa Sécurité sociale. Et comme avec le salaire de Joseph, boucler les fins de mois s’avérerait difficile, Marie devrait quant à elle travailler dans une société d’événementiel à l’organisation de mariages, où compte tenu de son jeune âge, on l’aurait embauchée comme stagiaire, avec un salaire « symbolique » et des horaires inhumains qui, en plus de lui ruiner le sommeil (car les mariages, de nos jours, ont presque tous lieu la nuit) l’obligeraient à travailler souvent le dimanche (et l’empêcheraient donc de se complaire en Dieu). Inévitablement, Marie et Joseph devraient souvent laisser Jésus chez la nourrice (parce que sa tante Isabelle vivrait très loin) à laquelle ils ne pourraient verser que quelques rares émoluments au noir.

Et ainsi, Jésus n’aurait personne pour lui chanter un Magnificat avant de se coucher ; et il lui faudrait se contenter d’écouter tous les soirs, en compagnie de sa nounou, les vociférations ineptes de « The Voice ». Dans ce genre de situation, peut-être Marie pourrait-elle se joindre à une grève où on réclamerait un travail correctement rémunéré (de façon à ce qu’un seul salaire suffise à faire vivre la famille) ; un travail qui faciliterait l’éducation des enfants ; un travail qui reconnaîtrait l’effort du travailleur et récompenserait ses talents moyennant une participation aux bénéfices de l’entreprise ; un travail qui permettrait l’oisiveté (et notamment le repos dominical) ; un travail, enfin, qui empêcherait l’oppression du pauvre et l’injuste accaparement du salaire du travailleur, qui sont des pêchés qui crient au ciel.

À ce genre de grève, Marie aurait effectivement pu prendre part ; et Dieu se serait beaucoup complu en sa servante pour l’occasion. Les évêques seraient bien inspirés de proclamer la doctrine sociale catholique et de dénoncer la dégradation progressive des conditions de travail, au lieu de mêler la Vierge à une grève qui réclame « de l’autonomie pour construire des identités et des sexualités » ; « la dépénalisation de l’avortement » (encore plus !) ; « une école avec des perspectives de genre » etc.. Que penserait Marie de ceux qui la plongent dans ce genre de boues sordides ? En réalité, comme nous l’enseigne Bernanos, cette jeune et douce donzelle observe ceux qui la traînent dans la fange avec un regard enfantin ; car même si elle déteste le pêché, elle n’en a pas l’expérience. Marie ne peut que regarder le pêcheur, même portant la mitre, comme le ferait une enfant qui ne connaît rien aux hontes ni aux misères des hommes.

Juan Manuel de Prada

Traduit par Hugues pour le Saker Francophone

 

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