La Chine peut-elle freiner Trump en Iran ?


Par M.K. Bhadrakumar – Le 5 mai 2026 – Source Indian Punchline

L’inattendu avertissement de la Chine au président américain Donald Trump, selon lequel sa route vers Pékin passe par le détroit d’Ormuz est un geste audacieux directement relié à sa visite prévue en Chine les 14 et 15 mai.

C’est plus qu’une coïncidence si cet avertissement de la Chine, émis lors d’une conférence de presse spéciale pour marquer le début de la présidence chinoise du Conseil de sécurité, le 1er mai à l’ONU à New York par son représentant spécial l’Ambassadeur Fu Cong, a suivi de près le coup de fil entre le président russe Vladimir Poutine et Trump, le 28 avril, pour l’avertir quesi les États-Unis et Israël reprennent l’action militaire, cela entraînera inévitablement des conséquences extrêmement néfastes non seulement pour l’Iran et ses voisins, mais pour l’ensemble de la communauté internationale et qu’une opération terrestre sur le territoire iranien serait particulièrement inacceptable et dangereuse.”

L’ambassadeur Fu, lisant une déclaration écrite, a explicitement déclaré que le blocus américain contre l’Iran devait être levé et que la cause profonde de la crise résidait dans les attaques “injustifiées” des États-Unis et de leurs alliés contre l’Iran.

L’ambassadeur Fu a averti que si le détroit d’Ormuz était toujours en crise lorsque Air Force One atterrirait à Pékin, ce sujet serait en tête de l’ordre du jour, malgré le fait que les relations sino-américaines vont bien au-delà de la crise actuelle, car la fermeture continue du goulot d’étranglement le plus vital du monde est devenue une priorité inévitable.

En tant que premier importateur mondial de pétrole avec 40% de son brut traversant le détroit, la Chine considère le rétablissement de la navigation comme une question urgente d’intérêt national et mondial. Du point de vue de Fu, la responsabilité de la réouverture du détroit incombe aux deux parties. Il a appelé à une désescalade synchronisée — l’Iran devrait lever ses restrictions et les États-Unis devraient lever leur blocus.

L’ambassadeur s’est dit particulièrement alarmé par la rhétorique actuelle de Washington suggérant que le cessez-le-feu n’est que temporaire et a exhorté la communauté internationale à exprimer son opposition à la reprise des opérations cinétiques.

Le choix des mots de Fu reliant la crise d’Ormuz à la visite de Trump en Chine est remarquable : “Je suis sûr que si Ormuz est toujours fermée au moment où le président se rendra en Chine, cette question figurera en bonne place à l’ordre du jour des pourparlers bilatéraux. Bien sûr, les relations bilatérales entre la Chine et les États-Unis vont bien au-delà du détroit d’Ormuz mais je pense que c’est dans l’intérêt des deux pays, les deux peuples – et je devrais dire les peuples du monde entier – que la Chine et les États-Unis entretiennent des relations stables, saines et durables.”

Fait intéressant, l’ambassadeur a saisi l’occasion pour nier catégoriquement toute collaboration militaire entre la Chine et l’Iran pendant la guerre. « Mais nous sommes très empathiques avec ce que le peuple iranien endure. Une guerre illégitime a été imposée au peuple… »

C’est clair, la Chine et la Russie ont signalé l’émergence d’un récit alternatif sur la scène internationale – un récit qui dépeint les États-Unis comme la force déstabilisatrice dans le golfe Persique. Des deux superpuissances, c’est la Chine qui a adopté une position beaucoup plus forte liant la résolution du blocus d’Ormuz aux discours stratégiques sino-américains.

De manière significative, trois jours après le discours de Fu à New York, Pékin a fait un pas décisif contre les États-Unis en ordonnant aux raffineries chinoises de défier les sanctions de l’administration Trump sur le pétrole iranien. L’action parle mieux que les mots. C’est la première fois qu’un pays pique l’administration Trump dans les yeux, marquant un nouveau niveau de défi qui pourrait être un précurseur de la forme des choses à venir.

Cela dit, à y regarder de plus près, il aura pesé dans le calcul de Pékin que la Chine a également une relation profonde et conséquente avec les États du Golfe qui est plus dynamique que ce que l’Iran offre. Fu a prudemment pris de la hauteur et a refusé de porter un jugement sur les démêlés entre l’Iran et les États pétrodollars du golfe Persique.

D’un autre côté, c’est une grande chose en soi d’avertir un politicien mégalomane comme Trump et d’avoir publiquement informé que l’invitation de Pékin pour une visite d’État est assortie de conditions. Déjà, le président Xi Jinping équilibrera son invitation à Trump par une autre avec Poutine, aussi au mois de mai.

On ne peut jamais être sûr de la motivation chinoise à hausser publiquement le ton. En fait, au plus profond de la longue déclaration de l’ambassadeur Fu était une remarque énigmatique entre parenthèses, du genre « si la visite (de Trump) a lieu ». Se pourrait-il que Pékin ait préféré que la visite d’État de Trump soit reportée à une date ultérieure dans des circonstances plus calmes ?

Le fait est que Trump a trois options – tout d’abord, un retour à la guerre, mais cela n’est pas seulement profondément impopulaire en interne, mais nécessitera une redéfinition des objectifs ainsi que des perspectives de succès ; deux, se diriger vers la négociation, mais ensuite, Téhéran cherchera un changement fondamental de la tonalité des négociations, ce qui nécessitera essentiellement un abandon par Trump de sa politique de “pression maximale”.

Il y a une troisième option possible, qui est de continuer la « guerre de siège » actuelle. C’est moins coûteux mais comporte le risque de devenir un piège stratégique débilitant prolongé où le facteur décisif sera la résilience. C’est également là que le changement de pression de la communauté internationale peut être un facteur critique. Les États-Unis sont isolés aujourd’hui en tant que membre permanent du Conseil de sécurité.

Trump est très sensible aux critiques. Il a riposté à Poutine par une rebuffade publique à propos de l’offre de médiation de ce dernier en lui conseillant sur un ton acerbe de se concentrer sur la guerre en Ukraine. Fu, d’autre part, a clairement déclaré, en tenant compte de la sombre réalité géostratégique, que cela pourrait être la dernière chance pour l’axe Trump-Netanyahu d’avoir un autre “option” que la destruction et à la désintégration de l’Iran.

Le Corps des Gardiens de la Révolution islamique [CGRI] a déclaré lundi « Aucun navire commercial ou pétrolier n’a transité par le détroit d’Ormuz au cours des dernières heures. Les affirmations des responsables américains sont sans fondement et carrément fausses ». Selon Téhéran, la décision de Trump de lancer le soi-disant Project Freedom dans le détroit d’Ormuz – ostensiblement pour “aider les navires neutres” et assurer leur passage en toute sécurité – n’est pas seulement une opération de sécurité, mais un mouvement politico-militaire à plusieurs niveaux, un effort pour redéfinir les règles du jeu dans le détroit d’Ormuz et pour prendre l’initiative dans l’un des points géopolitiques les plus sensibles du monde.

La déclaration du CGRI a souligné que toute présence militaire américaine dans le détroit d’Ormuz se heurterait à sa force militaire, car il s’agit d’une tentative flagrante de modifier le statu quo, de poursuivre la guerre de 40 jours et de violer effectivement le cessez-le-feu.

Il ne fait aucun doute que le CGRI exercera sa capacité de dissuasion sur l’évolution de la situation sécuritaire pour empêcher l’enracinement d’une présence militaire américaine près des frontières maritimes de l’Iran – ainsi que pour envoyer un message aux marchés et aux acteurs économiques du monde entier que la sécurité du transit à travers le détroit restera subordonnée aux règles déclarées de l’Iran.

Cette dialectique élève le niveau de risque pour toutes les parties. Les signes d’une dérive dangereuse vers laphase cinétique” apparaissent déjà.

M.K. Bhadrakumar

Traduit par Wayan, relu par Hervé, pour le Saker Francophone.

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