Extrait du carnet de notes : Un tournant décisif dans la guerre du pétrole


Par Tom Luongo − Le 29 mai 2021 − Source Gold Goats’n Guns

Les participants au sommet de Davos se croient vraiment trop intelligents. En dépit des pronostics contraires, les négociations avec l’Iran sur un nouveau JCPOA sont sur le point d’aboutir et Biden/Obama le signera après avoir opposé un peu plus de résistance symbolique à la levée des sanctions.

Pourquoi est-ce que je dis cela ? Nordstream 2.

Biden a reculé sur Nordstream 2 et, sur l’insistance du forum de Davos, il va reculer sur le JCPOA.

Les participants au Davos ont besoin d’une énergie bon marché en Europe. C’est finalement le but du JCPOA. Le cadre de base de l’accord est toujours là. Alors que les États-Unis vont protester contre l’allègement des sanctions, l’Iran va revenir sur le marché du pétrole et permettre à l’Europe d’investir à nouveau dans des projets pétroliers et gaziers en Iran.

Maintenant que Benjamin Netanyahou ne va plus diriger Israël, la probabilité d’une percée est beaucoup plus élevée que la semaine dernière. Les Likudniks du Congrès et du Sénat viennent de perdre leur raison d’être. Israël a perdu la face dans la dernière tentative de Bibi de matraquer Gaza pour conserver le pouvoir et cela s’est complètement retourné contre lui.

La politique américaine à l’égard d’Israël évolue rapidement car les jeunes générations, la génération X et les millénials, n’ont tout simplement pas la même allégeance envers Israël que les baby-boomers et la génération silencieuse. Cette allégeance fait partie d’une éthique géopolitique qui est dépassée.

Ainsi, avec un accord sur la capacité nucléaire de l’Iran dans un avenir proche, l’Europe obtiendra des gazoducs de l’Iran à travers la Turquie et bénéficiera d’un meilleur accès au corridor de transport Nord-Sud qui fait maintenant officieusement partie de l’initiative chinoise « la nouvelle route de la soie ».

La Russie, maintenant que Nordstream 2 est presque terminé, ne s’y opposera pas. En fait, elle s’en réjouira. Il constitue la base d’un accord de paix plus large et durable au Moyen-Orient. Ce qui est perdu, c’est le programme sioniste pour le Grand Israël et le fait de continuer à semer la discorde entre des participants épuisés.

Mais la grande victoire géopolitique du Davos, pensent-ils, est que le retour de l’Iran sur les marchés pétroliers réduira la domination de la Russie sur ces marchés. La seule raison pour laquelle la Russie fixe le prix du pétrole aujourd’hui, en tant que producteur du baril marginal 1, est que Trump a retiré le pétrole iranien et vénézuélien du marché.

Avec ces négociations en cours et susceptibles de se conclure bientôt, je suis sûr que l’on pense que cela aidera à sauver les modérés iraniens lors des prochaines élections. Mais le Conseil des gardiens de l’Iran ayant ouvert la voie à la victoire d’Ebrahim Raïssi, cela est également très peu probable (merci à Pepe Escobar pour ses dernières informations) :

Ainsi, la désignation de Raïssi semble maintenant être une affaire presque conclue : un bureaucrate relativement anonyme sans le profil d’un membre du Corps des gardiens de la révolution islamique (CGRI), bien connu pour sa lutte contre la corruption et son intérêt pour les pauvres et les opprimés. En matière de politique étrangère, le fait crucial est qu’il suivra sans doute les diktats cruciaux du CGRI.

Raïssi raconte déjà qu’il a « négocié discrètement » pour obtenir la qualification d’un plus grand nombre de candidats, « afin de rendre la scène électorale plus compétitive et participative ». Le problème est qu’aucun candidat n’a le pouvoir d’influer sur les décisions opaques du Conseil des gardiens, composé de 12 membres, exclusivement des religieux. Seul l’ayatollah Khamenei détient ce pouvoir.

Je ne doute pas que l’Iran soit, comme le suggère Escobar, en mode post-JCPOA maintenant et qu’il quittera Genève sans accord si nécessaire, mais le Davos conclura l’accord dont il a besoin pour faire entrer le pétrole et le gaz en Europe tout en continuant à blâmer les États-Unis pour les ambitions nucléaires de l’Iran parce qu’ils ont obtenu ce qu’ils voulaient réellement, le départ de Netanyahou du gouvernement.

L’assaut de Trump contre l’Iran a fait ce que le bellicisme des néoconservateurs fait toujours, augmenter les sympathies intérieures pour les partisans de la ligne dure au sein du gouvernement existant. Je vous ai dit que l’assassinat du général Qassem Soleimani n’était pas seulement une erreur mais un tournant dans l’histoire. Il a scellé l’alliance entre la Russie, la Chine et l’Iran en une alliance cohérente qu’aucun euro-baratineur ne pourra défaire.

En voyant la teneur de ces négociations et le retour d’Obama à la Maison Blanche, les Saoudiens ont immédiatement compris la situation et ont entamé des pourparlers de paix avec l’Iran à Bagdad, reportés d’un an parce que Trump a tué Soleimani.

Les Saoudiens se battent maintenant pour leur vie alors que le Croissant chiite se forme et que la Chine tient l’avenir de la Maison des Saoud entre ses mains.

La Syrie sera réintégrée dans la Ligue arabe et tout ce travail pour la « paix » de Trump sera rapidement réduit à néant. Parce que rien de tout cela n’était réellement pacifique dans sa mise en œuvre. Netanyahou est parti, Israël vient d’être vaincu par le Hamas et maintenant le reste de l’histoire peut se dérouler, mis en attente par quatre ans d’idiotie de Jared Kushner et de néoconservateurs américains alimentant Trump en mauvaises informations sur la situation.

Le Saker a rassemblé deux listes dans son dernier article (en lien ci-dessus) qui met toute la situation en perspective :

Les objectifs :

1. Démanteler un État arabe laïc fort, ainsi que sa structure politique, ses forces armées et ses services de sécurité.
2. Créer le chaos total et l’horreur en Syrie justifiant la création d’une « zone de sécurité » par Israël non seulement dans le Golan mais plus au nord.
3. Déclencher une guerre civile au Liban en déchaînant les fous Takfiris contre le Hezbollah.
4. Laisser les Takfiris et le Hezbollah se saigner à blanc, puis créer une « zone de sécurité », mais cette fois au Liban.
5. Empêcher la création d’un axe chiite Iran-Irak-Syrie-Liban.
6. Diviser la Syrie selon des clivages ethniques et religieux.
7. Créer un Kurdistan qui pourrait ensuite être utilisé contre la Turquie, la Syrie, l’Irak et l’Iran.
8. Permettre à Israël de devenir le détenteur incontesté du pouvoir au Moyen-Orient et forcer l’Arabie Saoudite, le Qatar, Oman, le Koweït et tous les autres à s’adresser à Israël pour tout projet de gazoduc ou d’oléoduc.
9. Isoler progressivement, menacer, subvertir, et finalement attaquer l’Iran avec une large coalition régionale de forces.
10. Éliminer tous les centres de pouvoir chiites du Moyen-Orient.

Les résultats :

1. L’État syrien a survécu, et ses forces armées et de sécurité sont désormais bien plus compétentes qu’elles ne l’étaient avant le début de la guerre (vous vous souvenez qu’elles ont failli perdre la guerre au départ ? Les Syriens ont rebondi tout en apprenant des leçons très dures. Selon tous les rapports, ils se sont considérablement améliorés, tandis qu’à des moments critiques, l’Iran et le Hezbollah ont littéralement « bouché les trous » dans les lignes de front syriennes et « éteint les feux » sur les points chauds locaux. Aujourd’hui, les Syriens font un excellent travail en libérant de grandes parties de leur pays, y compris toutes les villes de Syrie.)
2. Non seulement la Syrie est plus forte, mais les Iraniens et le Hezbollah sont maintenant partout dans le pays, ce qui plonge les Israéliens dans un état de panique et de rage.
3. Le Liban est solide comme un roc ; même la dernière tentative saoudienne d’enlèvement de Hariri se retourne contre lui. (Mise à jour 2021 : malgré l’explosion à Beyrouth, le Hezbollah est toujours aux commandes)
4. La Syrie restera unifiée, et le Kurdistan ne se fera pas. Des millions de réfugiés déplacés rentrent chez eux.
Israël et les États-Unis passent pour de parfaits idiots et, pire encore, pour des perdants qui n’ont plus aucune crédibilité.

Le résultat net est que tous ceux qui étaient des agresseurs dans la région demandent maintenant la paix. C’est pourquoi je m’attends à une sorte d’accord qui ramène l’Iran dans l’économie mondiale. Il n’y a aucun moyen pour que le nouvel accord commercial rutilant de l’Allemagne avec la Chine fonctionne sans cela.

La ligne dure de Trump contre l’Iran a toujours été une erreur, même si les ambitions nucléaires de l’Iran sont réelles. Mais avec le traité Ciel ouvert désormais lettre morte, les États-Unis ont de réels problèmes logistiques dans la région et ils ne feront que se multiplier si Erdogan en Turquie choisit finalement un camp et abandonne ses ambitions néo-ottomanes, ce qui est désormais très probable.

Mais lorsqu’il s’agit d’économie, comme toujours, le Forum de Davos a tout faux en ce qui concerne le pétrole. Ils pensent toujours qu’ils peuvent utiliser le JCPOA pour creuser un fossé entre l’Iran et la Russie au sujet du pétrole. Ils pensent toujours que Poutine ne se soucie que des ventes de pétrole et de gaz à l’étranger. Il est clair qu’ils ne l’écoutent pas, car leur politique ne semble jamais changer.

Donc, selon le forum de Davos, s’ils remettent en service 2,5 à 3 millions de barils par jour en provenance d’Iran et que les prix du pétrole baissent, cela oblige la Russie à reculer militairement et diplomatiquement en Europe de l’Est. Avec un rouble flottant, les Russes s’en moquent maintenant qu’ils sont pratiquement autosuffisants en matière de production alimentaire et de matières premières.

Rien de tout cela ne se produira. Poutine est en train de détourner l’économie russe du pétrole et du gaz en annonçant un ambitieux plan de dépenses intérieures avant les élections de la Douma d’État de cet automne. Des prix plus bas ou même stables accéléreront ces plans, car le capital ne trouve plus son meilleur rendement dans ce secteur.

Cette approche de Bruxelles/Davos, qui consiste à tendre la carotte à l’Iran et le bâton à la Russie, est puérile et ne fera qu’empirer lorsque les Verts arriveront au pouvoir en Allemagne à la fin de l’année. À moins que les élections allemandes ne débouchent sur une impasse, ce qui est imprévisible, la CDU formera une grande coalition en tant que partenaire junior des Verts, exactement comme cela est souhaité par le Forum de Davos.

Ne manquez pas non plus l’importance de la bifurcation politique en ce qui concerne le pétrole. L’administration Biden essaie de rendre l’énergie aussi chère que possible aux États-Unis – pas de pipeline Keystone, Whitmer essaie de fermer la ligne 5 d’Enbridges du Canada vers le Michigan, etc. – tandis que l’Europe reçoit Nordstream 2 de la Russie et de nouveaux approvisionnements bon marché de l’Iran.

C’est ce qui a rendu Trump si furieux lorsqu’il était président. C’est en partie pour cela qu’il détestait le JCPOA. Israël et le pipeline EastMed, voilà ce qui aurait dû être la politique américaine dans son esprit.

Maintenant, ces rêves sont anéantis et la rédition des États-Unis face à Davos bat son plein. Sérieusement, Biden/Obama va continuer à saper la production énergétique américaine jusqu’à ce qu’il soit chassé du pouvoir, soit par la honte écrasante des poursuites en appel pour fraude électorale des sénateurs de l’Arizona, de la Géorgie et du Michigan, soit par les élections de mi-mandat qui amèneront au pouvoir un GOP plus pro-Trump, soit par la force militaire. J’accorde une très faible probabilité à ce dernier point.

En résumé, pour l’instant, les prix mondiaux du pétrole ont probablement atteint un pic, quelles que soient les bêtises qui sortent de la bouche de John Kerry.

L’écart entre le Brent et le WTI va probablement s’effondrer et devenir négatif pour la première fois depuis des années, car la pleine production de pétrole de l’Iran sera mise en service au cours des deux prochaines années, tandis que la production américaine diminuera. Nous assisterons à une hausse des prix du pétrole aux États-Unis tandis que l’offre mondiale augmentera. La Chine achètera une partie de ce pétrole au rabais auprès de qui ? L’Iran.

Pendant ce temps, la Russie continuera de demander des comptes à l’UE sur tout, tout en démasquant non seulement les dernières bêtises des Bellingcat/MI6/Département d’État en Biélorussie concernant l’arrestation de Roman Petrosovich, mais aussi en comblant le vide diplomatique laissé par la politique confuse et incompétente des États-Unis au Moyen-Orient.

Si j’étais le 1er ministre Bennett en Israël, le premier coup de fil que je passerais après mon entrée en fonction ne serait adressé à personne d’autre qu’à Poutine, qui tient désormais les rênes de l’Iran, du Hezbollah et d’une Syrie très aguerrie et en colère qui vient de réélire Assad parce qu’il a géré l’assaut contre le pays sans manquer d’habileté géopolitique.

Il est clair que Biden/Obama, au nom du Davos, a laissé Israël se débattre dans la tourmente, entouré de ceux qui souhaitent sa disparition. Nous verrons si ceux-ci obtiennent ce qu’ils veulent. Je pense que la victoire est claire et que les jours de l’aventurisme américain au Moyen-Orient sont comptés.

La guerre du pétrole n’est pas terminée, loin s’en faut, mais l’issue des principales batailles a changé de manière décisive les personnes qui décideront des prochaines batailles.

Tom Luongo

Traduit par Zineb, relu par Wayan, pour le Saker Francophone

Notes

 

 

  1. En cas d’augmentation de la demande de pétrole, la Russie, en tant que principal producteur de pétrole à fort coût d’exploitation en provenance de l’Arctique, peut décider du prix du baril de pétrole au niveau mondial, NdT
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