Les règles d’Ibn Khaldoun
Par Peter Turchin − Le 22 janvier 2026 − Source Cliodynamica

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Hier, nous avons profité d’une accalmie dans le temps généralement pluvieux à Marrakech pour nous promener dans la vieille ville. Le monument le plus spectaculaire ici est bien sûr la mosquée Koutoubia (selon l’orthographe française), dont le minaret est visible à des kilomètres à la ronde.
Marrakech a été fondée vers 1070 par les Almoravides et a servi de capitale à cette dynastie jusqu’à la conquête almohade. La première mosquée sur ce site a été construite par les Almoravides, mais lorsque les Almohades ont pris le pouvoir, ils l’ont démolie. Apparemment, la nouvelle dynastie n’était pas d’accord avec l’orientation de la mosquée (pour une explication longue et confuse de cette controverse, lire cet article de Wikipédia). Le minaret actuel date de la fin du XIIe siècle. C’est une structure très impressionnante.
L’une des raisons pour lesquelles je suis fasciné par l’histoire du Maroc est qu’elle illustre très bien un modèle empirique fort en cliodynamique. Jetez un œil au tableau ci-dessous, qui répertorie les dynasties islamiques qui ont régné sur le Maroc et leurs dates.

Source des données : Seshat DB
Une nouvelle dynastie vient du désert, conquiert la « civilisation » — le territoire des villes et des États du littoral nord-africain, où les précipitations sont suffisantes pour permettre l’agriculture. Pendant un certain temps (généralement deux ou trois générations), la nouvelle dynastie règne avec succès. Mais elle finit par se dégrader. Ses dirigeants de quatrième ou cinquième génération sont alors renversés par un nouveau groupe vigoureux venu du désert, et le cycle se répète.
Ce schéma a été remarqué pour la première fois par Ibn Khaldoun, sociologue arabe du XIVe siècle et précurseur de la cliodynamique. J’ai longuement écrit à son sujet et sur ses théories dans War and Peace and War.

Voici une diapositive de l’une de mes conférences où je parle d’Ibn Khaldoun
Les lecteurs familiers avec la théorie structurelle-démographique comprendront immédiatement que les cycles d’Ibn Khaldoun sont une variante des cycles séculiers qui affectent toutes les sociétés au niveau étatique. Mais ces cycles des dynasties islamiques sont, en moyenne, beaucoup plus courts que les cycles séculiers dans les États chrétiens, par exemple. La durée moyenne d’une dynastie dans le tableau ci-dessus est de 130 ans, alors que la durée typique des cycles séculiers en Europe était comprise entre 200 et 300 ans. Pourquoi ?
Il s’avère que l’explication de ce phénomène est également fournie par la théorie structurelle-démographique. Alors que le christianisme limite un homme à une seule épouse, dans le monde islamique, les élites ont tendance à avoir plusieurs épouses — jusqu’à quatre épouses « légales », plus autant de concubines qu’un homme peut entretenir. En conséquence, les élites des États islamiques ont tendance à avoir de nombreux fils, ce qui entraîne un processus très rapide de surproduction d’élites. En conséquence, les dynasties dans les sociétés polygames (un homme, plusieurs épouses) ont tendance à évoluer beaucoup plus rapidement que les dynasties dans les sociétés monogames (un homme, une épouse). L’avantage de cette explication est qu’elle ne nécessite pas de faire appel à des mécanismes « mystiques » tels que la perte de la « vigueur dynastique ».
Peter Turchin
Traduit par Hervé, relu par Wayan, pour le Saker Francophone