Comment l’Europe a perdu la guerre américano-iranienne


Par Doug Rooney – Le 16 avril 2026 – Source China up close

L’Europe a réussi l’exploit assez remarquable de perdre la guerre américano-iranienne bien qu’elle n’y ait pas officiellement participé. Le chancelier allemand Friedrich Merz a déclaré que la guerre imposerait un fardeau à l’économie européenne « aussi lourd que celui que nous avons récemment connu pendant la pandémie de Covid ou au début de la guerre en Ukraine ». Le chef de l’énergie de l’UE, Dan Jørgensen, a conseillé aux Européens de réduire l’utilisation des transports pour économiser du carburant. Christine Lagarde, la présidente de la Banque centrale européenne, a averti que les effets seront « probablement au-delà de ce que nous pouvons imaginer pour le moment ». La possibilité très réelle d’une stagflation plane sur l’économie alors que les chiffres de croissance projetés plongent et alimentent les manifestations qui sont de plus en plus nombreuses.

L’Europe s’enfonce une fois de plus dans une crise économique et politique, et cette fois, elle pourrait ne pas être en mesure de trouver une issue.

À première vue, l’Europe semble pourtant être mieux placée que la plupart des autres pays pour résister à la tempête économique provoquée par les actes américains et israéliens au Moyen-Orient : alors qu’une quantité substantielle de son engrais provient de la région, seulement 6% de son pétrole brut et moins de 10% de son gaz naturel transitent par le détroit d’Ormuz. Alors que les marchés asiatiques, qui reçoivent jusqu’à 80% de leur approvisionnement du Golfe, surenchérissent tout simplement sur l’Europe pour s’accaparer l’approvisionnement restant. La crise économique émergente est donc symbolique de la diminution de l’influence de l’Europe dans l’économie mondiale.

Pourtant, plus qu’un simple choc économique, ce moment est celui d’une crise existentielle pour l’image de l’Europe et sa place dans le monde. La guerre précédente avait déjà brisé deux des mythes les plus persistants en Europe après-Seconde Guerre mondiale : que les États-Unis assureraient la sécurité des Européens et que cette sécurité était offerte pour des raisons purement altruistes.

D’abord, occupons-nous de l’appareil de sécurité américain chancelant.

Les futurs historiens pourraient considérer la guerre américano-iranienne de 2026 comme le début de la fin de l’Empire américain. Déjà à notre époque, certains comparent le conflit à la crise de Suez – l’invasion britannique de l’Égypte en 1956 (aidée, comme les États-Unis aujourd’hui, par Israël). Lorsque les Britanniques ont été contraints à un retrait humiliant, cela a détruit ce qui restait du prestige militaire britannique – et avec lui les espoirs britanniques de maintenir son statut de Grande Puissance.

Les Iraniens ne sont pourtant pas les premiers à saper la volonté de combattre de l’Empire américain. De la Corée et du Vietnam à l’Afghanistan et à l’Irak, les histoires de la Guerre froide et de la Guerre mondiale contre le terrorisme sont jonchées de champs de bataille que les Américains ont été contraints d’abandonner face à une opposition farouche. Pourtant, bien qu’ils n’aient remporté que quelques rares guerres, le mythe de l’invincibilité militaire américaine perdurait. Les Américains de tous les horizons politiques vous diront que leur armée aurait pu gagner ces guerres si seulement ils avaient « enlevé les gants ». Dans ce récit, c’est l’engagement des États-Unis envers les valeurs libérales (lire civilisées) qui a empêché leur totale victoire. Les Américains auraient pu vaincre les Talibans à tout moment pendant les 20 ans d’occupation de l’Afghanistan, c’est juste que le Pentagone est tellement gentil, qu’il ne le voulait pas vraiment. Malgré son évidente absurdité et son racisme manifeste, le mythe a réconforté un certain type d’Américain : nous n’avons peut-être pas de soins de santé, se disent-ils, mais au moins nos garçons peuvent foutre une branlée à vos garçons dans une bagarre.

L’administration Trump est arrivée au pouvoir en croyant à cette propagande libérale, et donc, supposant que l’abandon de toutes les doctrines militaires “wokes permettrait une victoire facile, a très publiquement enlevé ses gants. Sur les réseaux sociaux et lors d’une conférence de presse, Trump et ses responsables ont annoncé que l’Iran serait renvoyé à l’âge de pierre, qu’il s’agit d’une guerre sans pitié et que la force militaire américaine mettrait fin à la civilisation iranienne. Donald Trump a jeté toute la puissance de la machine de guerre américaine sur l’Iran, assassinant leurs dirigeants, détruisant les infrastructures et massacrant des civils. Mais l’Iran est encore debout. Le mythe de la domination militaire américaine est donc mis à mal.

La raison pour laquelle une humiliation historique pour la puissance américaine est si désastreuse pour l’Europe peut être difficile à comprendre si vous n’êtes pas européen, mais cela se résume à quelque chose appelé le parapluie de sécurité américain. Pendant la guerre froide, une grande partie de l’Europe a externalisé sa sécurité au complexe militaro-industriel américain. Pour simplifier quelque peu, les États-Unis ayant pris une grande partie de la sécurité du continent à sa charge, cela a donné à l’Europe le temps et les ressources nécessaires pour se concentrer sur la construction de nos États-providence sociaux-démocrates tant vantés (ou du moins c’est ce que nous nous sommes dit). Ce que les Américains ont retiré de l’arrangement n’a jamais été très clairement énoncé car ce qu’ils obtenaient en échange était le contrôle du continent européen dans tous les domaines qui comptaient.

Apprendre, comme nous l’avons fait récemment, que l’infrastructure de sécurité américaine n’est pas apte à mener une guerre du 21e siècle était déjà assez grave, mais regarder les États-Unis abandonner les États du Golfe (une zone qui bénéficie du même parapluie de sécurité) à leur sort dès que les choses se sont compliquées a dû donner des palpitations cardiaques aux dirigeants européens.

Le pire était à venir, car, incapable d’apporter une résolution adéquate au conflit avec l’Iran, Trump s’est tourné une fois de plus vers une cible plus facile et plus souple : l’Europe.

Il a déjà laissé entendre qu’il tenait l’Europe responsable de l’humiliation américaine dans le détroit d’Ormuz. Il a affirmé, lors d’une conférence de presse décousue, que « ils [l’Europe] doivent l’attraper [le détroit d’Ormuz] et le chérir. Ils pourraient le faire si facilement. Nous serons utiles, mais ils devraient prendre l’initiative de protéger le pétrole dont ils dépendent tant ». Plus tard, Trump a déclaré dans une interview « ils n’ont pas été amis quand nous en avions besoin…nous ne leur avons jamais demandé grand-chose… c’est une rue à sens unique ». Tout au long de la guerre, Trump n’a également rien fait pour cacher son fort mécontentement contre les dirigeants européens et a menacé de retirer complètement les garanties de sécurité américaines du continent.

Maintenant, alors qu’il devient de plus en plus clair que les victoires faciles que Trump aime ne se feront pas au Moyen-Orient, Washington se rabat sur le Groenland, Trump déclarant sur Truth Social « L’OTAN N’ÉTAIT PAS LÀ QUAND NOUS EN AVIONS BESOIN, ET ILS NE SERONT PAS LÀ SI NOUS EN AVONS À NOUVEAU BESOIN…SOUVENEZ-VOUS DU GROENLAND, CE GROS MORCEAU DE GLACE MAL GÉRÉ !!! ». Mark Rutte, le secrétaire général de l’OTAN, a qualifié de manière plutôt laconique ces développements de « décevant ».

Des plans sont en préparation pour construire l’indépendance européenne – le plan de l’UE « Réarmer l’Europe / Préparation 2030 » vise à mobiliser 800 milliards d’euros d’ici la fin de la décennie. Cependant, le continent commence avec une capacité militaire gravement dégradée (l’armée britannique, par exemple, a actuellement plus de chevaux que de chars), et une politique de réarmement véritablement indépendante nécessiterait une base industrielle que des décennies de délocalisation a largement endommagé. Malgré l’humeur changeante à la base (un récent sondage a révélé que les citoyens ordinaires considèrent les États-Unis comme l’une des plus grandes menaces pour l’Europe), il existe une profonde réticence idéologique parmi la génération actuelle de dirigeants européens à prendre les mesures nécessaires pour tracer une voie véritablement indépendante. Lorsque, par exemple, le Premier ministre belge, Bart De Wever, a appelé à la normalisation des relations avec la Russie pour retrouver l’accès à une énergie bon marché, il a été vertement réprimandé par des personnalités de l’UE et de son propre gouvernement. Pour que les Européens deviennent un pôle dans le monde multipolaire émergent (ou même simplement pour assurer leur indépendance face à des États-Unis de plus en plus prédateurs), il leur faudrait à la fois les moyens et la volonté de le faire. Or actuellement ils manquent des deux.

Pour ceux qui ont des yeux pour voir la présence militaire et sécuritaire des États-Unis sur le continent, il s’agissait toujours d’un besoin insidieux de contrôle plutôt que d’un désir bienveillant de protéger la social-démocratie européenne (lisez, comme un exemple historique, l’opération Gladio menée pendant la Guerre froide). Mais, en faisant semblant de consulter leurs prétendus alliés et en autorisant occasionnellement une dissidence symbolique, les précédents présidents américains avaient toujours donné aux élites européennes ce dont elles avaient besoin pour légitimer le processus auprès de leur propre peuple – c’est-à-dire qu’ils offraient à l’Europe un déni plausible. Trump, en explicitant la nature de l’Empire américain et en tournant son regard vers le Groenland, a veillé à ce que même l’atlantiste européen le plus engagé ne puisse plus maintenir de manière plausible le mythe de la bienveillance américaine. Et pourtant, malgré tout cela, les élites européennes semblent psychologiquement incapables d’envisager une rupture sérieuse avec les États-Unis.

La guerre en Iran a affaibli l’Europe économiquement, mais, et peut-être plus important encore, elle a blessé l’Amérique politiquement. Et un prédateur blessé, sentant la mort, est beaucoup plus dangereux. L’Europe, si proche et si faible, représente une cible de plus en plus tentante pour la prédation américaine.

Longtemps habituées à se considérer comme le summum de la civilisation humaine, les nations d’Europe, en se subordonnant à la puissance américaine, sont passées de sujets de l’histoire à objets. Ils ne peuvent pas agir, seulement être mis en action. Après des siècles de colonialisme et des décennies d’aide et d’encouragement à l’impérialisme américain, il est peu probable qu’ils inspirent beaucoup de sympathie dans les centres de pouvoir émergents des pays du Sud alors que les Européens s’éveillent lentement à leur nouvelle réalité.

Douglas Rooney

Traduit par Wayan, relu par Hervé, pour le Saker Francophone.

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